Depuis 2008, elle met en lumière et accompagne des démarches artistiques engagées, en créant des ponts entre création, recherche scientifique, transition écologique et territoires. À travers le Prix COAL, ses programmes curatoriaux, ses publications et ses actions de terrain, COAL œuvre à transformer notre rapport au vivant et à faire de l’art un levier puissant de prise de conscience, d’innovation et de transformation écologique.
Le Prix COAL 2025 a été remis aux lauréates (car il s’agissait uniquement de femmes) le 12 décembre dernier, à l’occasion de la troisième édition de SANS RÉSERVE, le rendez-vous incontournable de l’art et de l’écologie imaginé par COAL et qui se tient pour le moment toujours au
Musée de la Chasse et de la Nature.Cette troisième édition est dédiée à l’eau douce. Le sujet est crucial quand on sait qu’il n’y a plus, nulle part sur le globe, d’endroit où l’eau de pluie est potable … Il faut également intégrer le fait que l’eau n’est pas un objet. Elle ne peut que s’écouler en suivant des circulations visibles et invisibles, menacée par les pollutions et les déséquilibres mais encore riche de forces fertiles et mémorielles. Et surtout l’être vivant ne peut pas s’en passer.Exposition, rencontres, performances et ateliers illustreront toutes ces caractéristiques et les oeuvres des treize artistes nominés pour les Prix COAL et COAL étudiant 2025 investiront les salles du musée avec un parcours d’œuvres inédit en dialogue fort intelligemment construit avec les collections de l’institution, et même avec l’exposition temporaire du duo Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize intitulée La licorne, l’étoile et la lune dont je parlerai dans un prochain article.Elles resteront en place pendant un mois entier, ce qui est une nouvelle évolution. Plusieurs temps forts rythmeront les 12 et 13 décembre et je rendrai compte de quelques uns dans les lignes qui suivent. En effet, bien que conviée à 18 heures pour la remise des prix, j'ai eu la bonne idée de venir dès le matin et j'ai pu visiter l'ensemble du musée et participer à des performances.L’annonce des noms n’a pas créé de surprise puisqu’ils avaient été donnés précédemment.
Mais n'oublions pas les autres artistes nommés dont les oeuvres jalonnent elles aussi les salles du musée : Mohammad Rakibul Hasan, Julien Salaud, Marcela Santander Corvalán, Lara Tabet, Kay Zevallos Villegas, Khouloud Benzarti et Popline Fichot.
Autrefois, l’oued qui se trouve à quelques kilomètres du village du Mahassen, dans la région du Kef en Tunisie, se remplissait d’eau chaque hiver, mais il s’est asséché depuis une dizaine d’années, devenant infranchissable. Les bergers et les agriculteurs sont aujourd’hui contraints de le contourner. Après plusieurs années de recherches sur les formes, les matériaux, les problématiques et les modes de vie locaux, l'artiste a imaginé la création d’une installation in situ à usage collectif, avec la collaboration d’artisan·es et d’ouvrier·es du lieu : un passage fait d’argile et de verre. Fonctionnelle, l’œuvre (de briques d'argile cuites, émaillées, moulés à la main, poudre d'argile, sable, 2024) rend symboliquement visible par une strie de verre, la présence de l'eau dans l'argile, tout en célébrant l'expérience humaine collective qui a permis la réalisation de l'œuvre, dans un souci de sensibilisation et de réappropriation de la terre et de ses enjeux par ses habitant·es.
Ces "mues", que l’artiste porte comme une seconde peau dans ses performances, marquent un point de rencontre entre les mondes et ouvrent la possibilité d’une réécriture mythologique des mémoires orales détournées et dépouillées de leur dimension rituelle, utilisées pour masquer une violence faite aux femmes, encore persistante aujourd’hui et aux grossesses son désirées.
Kay Zevallos Villegas dite Kay, née à Lima au Pérou, est une performeuse, metteuse en scène, chorégraphe et plasticienne. Elle vit et travaille à Paris.
L'ours polaire monte la garde à l'entrée de la première salle. Cet animal est une icône parmi les espèces menacées. Le réchauffement climatique, qui entraîne une fonte de la banquise (et donc la destruction de l’habitat et des moyens de subsistance de l’espèce) est une menace majeure pour l’ours polaire. En 2006, la population globale a été estimée entre 20 000 et 25 000 individus et ne cesse depuis de décliner.
L’animal mesure plus de 3 mètres. Il a été acquis en 1970 grâce à Georges W. Larose, installé en Alaska qui a joué le rôle d’intermédiaire entre le guide et chasseur Don Johnson (Alaska), la maison de taxidermie Jonas Brothers (Seattle) et François Sommer, qui estimait qu'il était nécessaire pour garantir l'attractivité du musée.
Je signale que nombre d’artistes contemporains fondent leurs oeuvres parmi les collections permanentes. Cette particularité muséographique incite à rester constamment aux aguets, dans la succession de salles et cabinets explorant les relations entre l’homme et la nature. Je ferai ainsi plusieurs digressions au fil de cet article s'agissant d'oeuvres dont je n'ai pas parlé dans les précédents articles relatant une exposition dans ce musée.
Pauline Ripp, lauréate du Prix COAL mention spéciale du jury 2025 pour son projet Elficologie : la récolte de la rosée du matin, a coiffé l'anatomiste Georges Cuvier, toujours présent dans la salle, et glissé son matériel dans la vitrine.
Aussi discrète qu'éphémère, la rosée est présente dans de nombreux champs, des plus scientifiques aux plus ésotériques. Faut-il néanmoins rappeler que le point de rosée désigne scientifiquement la température à laquelle l’humidité de l’air se condense ? Mais dans les récits elfiques, la rosée serait une importante ressource nourricière.
Mêlant design spéculatif, performance, artisanat et narration, Pauline Rip revisite une coutume: la récolte de la rosée, cette "eau céleste", réputée indispensable à la fabrication de la pierre philosophale pour les alchimistes.Elle s'incarnait par exemple dans le rituel printanier purificateur oublié des Pays-Bas, le dauwtrappen, qui consiste à marcher pieds nus à l’aube dans l’herbe couverte de rosée.
La démarche de l'artiste est construite avec autant de rigueur conceptuelle que d'humour poétique à partir des critères parfois surprenants du patrimoine immatériel de l'UNESCO et s'inspire de l'elficologie, définie par Pierre Dubois (écrivain et spécialiste français des peuples féériques) comme "l'écologie de l'âme".
Elle détourne ainsi les codes du design, de l'administration et du rituel pour inventer des formes sensibles de transmission et incarne la coutume ici dans une série de céramiques, de costumes et de perles de rosée en installant aussi ses vases et sculptures en perles en verre (2025) sur le meuble du fond.
Elle nous a troublés à propos de la valeur symbolique que nous accordons aux domaines de connaissances : une simple goutte de rosée ne pourrait-elle pas, elle aussi, obtenir un statut politique, écologique et une reconnaissance institutionnelle ?
Au premier plan, Manzana y perro, en faïence engobée et émaillée, réalisée pour Lamarche & Ovine à Guadalajara (Mexique) en 2016 dans l'atelier de José Noé Sur Ceramica.
Née en 1984 à Santiago au Chili, l’artiste chorégraphe Marcela Santander Corvalán vit et travaille aujourd’hui à Paris. Elle a installé dans le Cabinet de la Licorne son oeuvre sonore (non photographiée), spécifiquement conçue à partir de son spectacle Agwuas en collaboration avec la·e compositeur·ice et performeur·euse Gérald Kurdian. Elle explore les savoirs portés par l’eau, des glaciers aux liquides du corps, en dialogue avec des pratiques traditionnelles sud-américaines, nourrie des mythes, chants et récits du Chil . Cette partition sonore invoque les mémoires de l’eau, intimes et collectives, pour proposer une nouvelle relation basée sur la réciprocité et le soin.
Ce cabinet a été conçu à la manière d’un cabinet de curiosités où dialoguent des objets anciens et des œuvres contemporaines. Cet animal légendaire, comparable à un cheval blanc orné d’une corne unique, est une importante source d’inspiration pour les artistes. Son caractère mythologique autorise le développement d’un univers où le vrai et le faux sont étroitement mêlés.
L’artiste espagnol Joan Fontcuberta questionne le réel par la photographie, en remettant ainsi en cause la nature documentaire de ce médium. A partir de quatre articles de journaux s’intégrant dans les revues France-Soir, Le Figaro, Paris Matchet Science et Vie datant de 1954, il retrace la rencontre imaginaire entre un berger et une licorne. Une photographie de l’animal et celle de son crâne illustrent son récit de manière scientifique. Le photomontage s’insère dans Fauna, série qui prétend inventorier les êtres monstrueux découverts par l’artiste. La licorne rejoint son bestiaire chimérique. Il réunit notamment des éléphants volants et des babouins tirant à l’arc. Les coupures de journaux plongent le visiteur dans un sentiment de doute : tout comme le dahu qui peuplerait nos montagnes, la licorne est-elle réellement une espèce illusoire ?
On reliera évidemment l'endroit à l'exposition temporaire de Florentine & Alexandre Lamarche-Oviz dont vase (Brocoli) de Lamarche-Ovize en faïence engobée et émaillée, fleur en tissu (2014) est posé sur la cage de verre d'un loup.
Charlotte Gautier Van Tour a installé ses deux oeuvres au centre de la salle. Cette artiste française est née en 1989 à Évian-les-Bains (France). Elle vit et travaille à Dieulefit. Elle a participé à de nombreuses expositions et résidences en France, dont La Villa Belleville et la Cité internationale des Arts et est lauréate 2021 et 2022 de la bourse Rouvrir le monde de la Collection Lambert.
Nourrie de légendes anciennes, l'artiste a récolté des algues dans les Alpes à l’aide de scientifiques, puis les a enfermées dans ces sculptures de verre qu'elle a appelées Gestantes, nous rappelant que l’eau douce de la neige n’est pas un milieu mort mais, au contraire, un océan de vie en voie de disparition.
En face de cette Salle du Sanglier, se trouve le tout petit Cabinet de Diane où Popline Fichot a placé une des sculptures (non photographiée) de la série de L’orchestre des fuites – Le souffle des daphnies (2025) qui révèle les présences aquatiques. La daphnie est un petit crustacé translucide qui a la particularité de se reproduire seul par clonage féminin et de se forger une armure face à ses prédateurs. C’est également un bio-indicateur et un organisme-filtre essentiel à l’équilibre des eaux. Inspirée des formes des daphnies et de leurs mues, chaque sculpture devient une résurgence poétique et politique où se mêlent écologie aquatique et récits de corps en défense.
Mais ces figures renvoient également, selon lui, au "passage de la vie à la mort". Artiste de l’éphémère, formé à l’Ecole des Arts décoratifs de Paris et à l’Académie Royale des Beaux-Arts d’Anvers, Jan Fabre s’attache très tôt au thème de la nature. Il a réalisé plusieurs versions de cette œuvre : l’une a été exposée en 2008 au musée du Louvre, une autre est présentée de façon permanente au musée de Flandres (Cassel).
Créé en 2019 par la Fondation Culture & Diversité et l’association COAL, ce Prix a pour objectif d’accompagner et de soutenir les étudiants des écoles du champ artistique et culturel, toutes disciplines confondues, qui expérimentent et proposent des solutions concrètes et créatives pour la transition écologique.
La démarche de Clara Niveau-Juteau est de construire à travers son projet, De l'eau jaillit le feu, (brodé sur le tissu) une nouvelle imagerie qui rende visible le vivant et l’engagement militant de celles et ceux qui luttent pour le préserver.
Cette cape est conçue pour accompagner les activistes des luttes pour l'eau. Elle permet de revendiquer tout en restant libre de ses mouvements et anonyme face aux répressions des manifestations. Confisquée lors du Village de l'eau de Melle en 2024, cette cape a néanmoins été portée la même année lors du convoi de la Traversée des luttes pour l'eau, de Sainte-Soline à Vicenza. Incarnant les mouvements contemporains de résistance à la destruction du vivant, l'œuvre prend une résonance toute particulière au cœur de la salle d'armes.
C’est un chasseur assis, entouré par ses chiens, se reposant après l’effort. Le visage légèrement rougi, le regard au loin, un peu perdu dans ses pensées… Ce très beau tableau, bien différent des portraits de chasseurs virils et triomphants. La toile fait partie des premières images d’un homme de la société civile en habit de chasseur, forcément d’un noble, puisque la chasse reste un privilège au XVII°.
Dans cette même salle le collectif de recherche artistique créé à Paris en 2012 DISNOVATION.ORG a placé un essai vidéo tissé de récits populaires et de connaissances scientifiques réalisé dans le Doubs. Il a voulu rendre compte de ce qui se passe dans le Jura, où l’histoire des coopératives et les réseaux de rivières souterraines (karst) inspire une gestion collective de l’eau.
Dans l'antichambre, Lara Tabet, propose une cartographie biologique des cours d’eau ainsi qu’une relecture de la photographie de paysage à travers un procédé photographique expérimental où les microorganismes aquatiques issus de la rivière interagissent avec le support photosensible et le modifient par corrosion chimique et érosion mécanique. Dans ces sculpturales bactériographies aux motifs abstraits, l’agentivité des entités non humaines dans les cours d’eau se révèle. Ici, c’est la Seine qui est représentée.
Née en 1983 à Beyrouth, Lara Tabet, qui vit et travaille à Marseille, est médecin-biologiste et artiste trandisciplinaire. A Personal Cartography of entangled toxicities : The Rivers – Seine démontre que la bonne santé des rivières est de plus en plus altérée par la multiplication des polluants organiques et chimiques. Ce qui est stupéfiant c'est de constater combien la pollution se traduit avec beauté.
Eau douce se poursuit au second étage. Dans le Corridor on est bouleversé par sélection de photos issue de la série The Blue Fig de Mohammad Rakibul Hasan, né en 1977 à Sherpur, vivant et travaillant au Bangladesh.
Ce pays est l’un des plus touchés par la montée de eaux et l’aggravation des phénomènes climatiques extrêmes. En saison sèche, dans la région côtière des Sundarbans, lorsque le débit des eaux en amont diminue considérablement, l’eau salée pénètre jusqu’à 240 kilomètres à l’intérieur du pays, entraînant la salinisation des terres agricoles. Ces photos illustrent l’histoire des réfugiés climatiques, confrontés à l’intrusion saline qui les prive d'eau douce et de terre et les contraint de migrer vers des bidonvilles urbains aux conditions de vie précaires.
Pour cette artiste (diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris) le fond des bois est révélateur des peurs enfantines et sa forêt est comme une plongée au cœur de l‘inconscient. Hauts de plus de 2,50 m, les quatre panneaux de carton et de bois s’associent afin de créer un paysage forestier fragile. Les troncs, branches et brindilles sont ciselés dans un matériau frustre, le carton ondulé, évocation des thèmes du recyclage et de la déforestation, inscrivant le travail d’Eva Jospin dans le discours écologique.
Ces phénomènes météorologiques, à la fois naturels et anthropiques, forment des espaces éphémères où se déposent les particules de l'air et les poussières du sol. Ils constituent des niches écologiques et révèlent l'interdépendance entre les infrastructures, les cycles de l'eau et le climat. À travers des photographies, des échantillons, des traces médico-légales, un système de classification et une terminologie inventée, les flaques apparaissent comme des indicateurs négligés des équilibres et des transformations écologiques.
L'artiste allemande, née en 1978 à Hamburg, vit et travaille à Berlin. Depuis plus de dix ans, elle consacre sa recherche à l’exploration des flaques d’eau. Ses œuvres ont été exposées à l’Institut d’architecture de Flandre, au Humboldt Forum de Berlin, au Museum of Things de Berlin (2025), à l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers (BE) (2023) ou encore à l’Académie des arts du monde de Cologne (DE). En 2024, l’artiste a remporté la médaille de bronze du prix allemand du livre photo.Intitulé Mare de Ville, le projet de cet artiste né en 1977, vivant et travaillant aujourd’hui à Saint-Étienne s'articule autour des mares, des petites zones humides sensibles, au rôle crucial pour la biodiversité qui ont été détruites pour 60% à 90% d’entres elles.
Entre art, écologie et coopération, Julien Salaud développe le projet MAR&Co qui s’articule autour de la création de nouvelles mares, véritables oasis de fraîcheur, foyers d’imaginaires et de dynamiques locales. Activées par des rencontres, des ateliers de création, des chantiers participatifs et des parades, elles deviennent des terrains d’expérimentation où concrétiser localement notre lien à l’eau douce et au vivant.
La soirée s’est poursuivie par l’invitation à une dégustation des paysages liquides des Matribiotes, collectif créé par les artistes Charlotte Gautier Van Touret et Luz Moreno Pinart, qui se définissent comme des artistes spéculatives qui s’inspirent du passé, agissent dans le présent et œuvrent pour le futur.
Luz m’a appris que les onigiri étaient, il y a plus de 2000 ans utilisés pour conserver le riz avant l'invention de la réfrigération. Ils sont le plus souvent fourrés d'une umeboshi, une petite prune séchée très salée, mais ils peuvent également renfermer du poisson grillé, comme du saumon, du thon ou autre ingrédient salé ou aigre. Les mineurs en préparaient trois pour leur déjeuner et en échangeaient un avec leurs compagnons de travail si bien que leur microbiote s’enrichissait chaque jour de bactéries qu’ils n’avaient pas l’habitude de consommer.
Le rendez-vous de la création engagée pour l'écologieEau douce du 12 décembre 2025 au 11 janvier 2026Au Musée de la chasse et de la nature - 62, rue des Archives - 75003 ParisTél. : 01.53.01.92.40Commissariat COAL, avec la collaboration des équipes de la Fondation François Sommer et du Musée de la Chasse et de la NatureDu mardi au dimanche de 11h - 18h.Nocturnes les mercredis : 18h - 21h30 Fermé le lundi et les jours fériés.Le 24 et le 31 décembre, le musée ferme à 17h.Seule la photo non logotypée A bride abattue est de © COAL que je remercie.