Après la fin des Beatles, on retient souvent les dates, les procès, les chansons-épées et les unes de journaux. Mais le vrai poison est plus lent : celui qui s’infiltre quand la fraternité devient un champ de mines, quand le partenaire qui vous a construit se met à vous contester comme on conteste un héritage. C’est là que Lennon et McCartney se font le plus mal : pas seulement deux compositeurs qui se séparent, mais deux frères qui se connaissent trop bien pour se rater. Au milieu des années 70, scène improbable : John Lennon, après les Grammy Awards, ramène Art Garfunkel au Dakota, l’attire dans une chambre comme on cherche un confesseur, et lâche une question désarmante. Toi, tu as retravaillé avec ton Paul : comment ça se passe quand on rouvre une porte qu’on a claquée ? Entre Simon & Garfunkel et Lennon/McCartney, le parallèle devient vertigineux : la magie du duo, les rancunes, les messages codés sur disque, et cette idée qui obsède tout le monde — peut-on rejouer ensemble sans rejouer la guerre ?
Il y a une manière très rock de raconter les ruptures : on met l’accent sur les cris, les portes claquées, les insultes, la presse qui s’affole, les ego qui se déchirent en public comme des chiens de combat. Et puis il y a la vérité plus lente, plus sournoise, celle qui ronge en silence et qui fait le plus de dégâts : l’amertume intime. La sensation d’avoir été trahi par quelqu’un qui vous connaît trop bien. L’impression d’avoir construit une cathédrale à deux et de voir l’autre vous en contester la propriété. Dans cette zone grise, le rock n’a plus rien de glamour. Il devient une histoire de famille. Une histoire de fratrie.
La fin des Beatles appartient à cette catégorie-là : pas seulement un divorce artistique, mais une guerre de proches. Et ce n’est pas un hasard si, au milieu de ce chaos, John Lennon s’est tourné vers un autre homme en guerre avec son frère musical : Art Garfunkel, l’un des deux visages de Simon & Garfunkel. Comme si, dans l’immense paysage de la pop, seuls ceux qui ont vécu cette fracture particulière pouvaient se comprendre. Comme si le monde pouvait applaudir ou commenter, mais que seuls les “anciens duos” savaient ce que ça fait de perdre un partenaire qui a été, pendant des années, votre miroir, votre rival, votre complice, votre double.
À première vue, la comparaison peut surprendre. Les Beatles, c’est l’épopée collective, quatre personnalités, un mythe total, une machine à réinventer la musique populaire. Simon & Garfunkel, c’est la précision folk, l’harmonie, le duo comme laboratoire poétique. Et pourtant, dans le noyau dur, on retrouve la même tension : une relation créative si fusionnelle qu’elle finit par devenir invivable. Deux hommes qui s’aiment et se détestent à la même seconde. Deux artistes condamnés à se comprendre trop bien, donc à se blesser avec une efficacité chirurgicale.
Ce qui rend l’histoire fascinante, ce n’est pas seulement la violence des mots échangés après les ruptures. C’est l’ambivalence. Lennon dira, au début des années 70, qu’il ne sait même pas s’il pourra un jour pardonner à Paul McCartney et George Harrison, tant la colère est vive. Et pourtant, il ajoute, dans la même respiration, qu’il ne peut pas s’empêcher de les aimer. Voilà le paradoxe : l’amour persiste même quand la rancune réclame sa part. La fraternité survit, comme un organe qui continue de battre alors qu’on voudrait l’arracher.
Sommaire
- 1970-1971 : les Beatles explosent, et Lennon découvre la haine fraternelle
- Les chansons comme lettres anonymes : quand la pop devient règlement de comptes
- Le Dakota, 1975 : Lennon tire Garfunkel dans une chambre comme on cherche un confesseur
- Pourquoi Lennon demande à Garfunkel, et pas à quelqu’un d’autre
- Simon & Garfunkel : une fracture parallèle, l’harmonie comme prison
- La Nouvelle-Orléans comme symbole : Paul loin de Londres, Lennon loin de Liverpool
- George Harrison, Paul Simon et l’art de lâcher prise : une autre leçon Beatles
- La question que personne n’ose poser : est-ce qu’une réunion aurait été possible ?
- Ce que le rock cache derrière le mot “magie”
- Une conclusion sans morale : l’amour persiste, même quand la rancune crie
1970-1971 : les Beatles explosent, et Lennon découvre la haine fraternelle
On a tendance à résumer la séparation des Beatles à une date, une annonce, un communiqué. Mais une séparation, surtout dans un groupe qui a vécu à cette intensité, n’est jamais un événement ponctuel. C’est une décomposition. Une série de micro-ruptures. Une accumulation de griefs, de malentendus, de frustrations artistiques et financières qui finissent par rendre l’air irrespirable.
À la fin des années 60, tout se complique en même temps. Il y a le contrôle créatif : qui décide, qui impose, qui suit. Il y a les finances : Apple, les contrats, l’argent qui devient un poison administratif. Il y a les relations personnelles : les couples, les nouveaux entourages, les loyautés qui glissent. Il y a aussi le simple épuisement : après une décennie à vivre sous tension permanente, le moindre détail devient une provocation.
Dans ce contexte, la relation John Lennon / Paul McCartney se dégrade d’une manière particulièrement douloureuse, parce qu’elle était le cœur de l’édifice. Lennon et McCartney ne sont pas seulement deux co-auteurs. Ils sont deux garçons qui se sont construits l’un avec l’autre, qui se sont stimulés, défiés, élevés. Leur rivalité a été féconde parce qu’elle était contenue dans une structure commune. Quand la structure se fissure, la rivalité devient personnelle, et la blessure devient existentielle : qui suis-je sans toi ? Et surtout : qu’as-tu fait de nous ?
Lennon, après la rupture, est à vif. Il se sent parfois humilié, parfois trahi, parfois dépossédé. Et il réagit comme Lennon réagit souvent : en attaquant. La littérature post-Beatles est pleine de coups de couteau déguisés en chansons. Paul répond avec ses propres sous-entendus. Lennon frappe plus frontalement, avec une brutalité presque clinique. Le rock devient un tribunal.
Et pourtant, même dans cette agressivité, Lennon laisse entrevoir quelque chose d’encore plus intime que la colère : l’impossibilité de couper le lien. Il peut insulter, il peut menacer, il peut jurer qu’il ne pardonnera jamais. Mais il ne peut pas effacer le fait qu’ils ont été une famille. C’est précisément ce qui rend la rupture si violente : on ne fait pas autant de mal à un inconnu.
Les chansons comme lettres anonymes : quand la pop devient règlement de comptes
Il est facile de l’oublier aujourd’hui, tant la mythologie Beatles a été polie par le temps, mais au début des années 70, la rupture se joue aussi en public, sur disque. Les fans, à l’époque, ne reçoivent pas seulement des albums : ils reçoivent des messages codés, des attaques, des réponses, des piques. La musique, qui avait été un lieu d’unité, devient un lieu de confrontation.
Du côté de Paul McCartney, certains titres sont perçus comme des flèches, parfois involontaires, parfois assumées. Lennon, lui, ne se contente pas de sous-entendus : il vise. Et il vise d’autant mieux qu’il connaît les failles. Quand Lennon écrit How Do You Sleep?, il écrit une chanson qui ressemble à un règlement de comptes définitif. Ce n’est pas seulement “je ne suis pas d’accord avec toi”. C’est “je veux te faire mal”. Le morceau est souvent présenté comme l’apogée de la haine lennonienne envers Paul, un moment où la poésie se fait arme blanche.
Mais là encore, la réalité est plus complexe que la légende. Parce que ces attaques sont aussi, paradoxalement, une preuve du lien. On n’écrit pas un morceau pareil pour quelqu’un qui n’a aucune importance. Le mépris total, le vrai, n’a pas besoin de musique. La haine créative, elle, est un symptôme d’attachement. Lennon attaque Paul parce qu’il est obsédé par Paul. Parce que Paul, même absent, continue de hanter son système nerveux.
Et du côté de Paul, même quand il répond, on sent une retenue différente. McCartney a une manière plus indirecte de régler les comptes : il préfère souvent la mélodie au coup de poing. Mais la blessure est là. Et la blessure, chez Paul, se manifeste souvent dans une forme de tristesse cachée derrière le vernis pop. Les plus belles chansons de rupture sont parfois celles qui refusent d’avouer qu’elles sont des chansons de rupture.
C’est dans ce théâtre d’ombres et de coups portés que Lennon se retrouve, au milieu des années 70, à envisager quelque chose d’impensable : retravailler avec McCartney. Non pas reformer les Beatles comme on reforme une entreprise, mais renouer un fil. Refaire de la musique. Voir si la magie existe encore.
Le Dakota, 1975 : Lennon tire Garfunkel dans une chambre comme on cherche un confesseur
La scène racontée par Art Garfunkel a quelque chose de cinématographique, presque trop beau pour être vrai, et pourtant elle sonne juste parce qu’elle est étrange, imprévue, humaine.
Nous sommes au milieu des années 70, après les Grammy Awards de 1975. Garfunkel se retrouve au Dakota, l’immeuble new-yorkais où vivent John Lennon et Yoko Ono. Avec eux, ce soir-là, il y a aussi David Bowie. Rien que ce casting suffit à donner l’impression d’un rêve pop : quatre figures qui incarnent chacune une manière différente d’être célèbre, d’être artiste, d’être fragile.
Et dans ce décor, Lennon, au lieu de jouer les icônes, agit comme un homme qui doute. Il attire Garfunkel dans une chambre. Geste presque adolescent : “viens, je dois te parler”. Comme si Lennon avait besoin d’un espace fermé, à l’écart, pour avouer quelque chose qu’il n’ose pas dire dans le salon. Comme si, malgré la présence de Bowie, malgré l’aura du Dakota, malgré tout, il avait besoin d’intimité pour formuler une question simple.
Lennon dit en substance : “Tu as travaillé récemment avec ton Paul. Moi, je reçois des appels de La Nouvelle-Orléans disant que mon Paul veut travailler avec moi. J’y pense, je ne sais pas. Comment ça s’est passé quand tu as travaillé avec Paul ?”
La phrase est bouleversante parce qu’elle est humble. Lennon ne demande pas “est-ce que je dois le faire ?” comme un stratège. Il demande “comment ça se passe ?” comme un homme qui a peur de se brûler. Lennon, le provocateur, le grand gueulard, l’artiste qui a l’habitude de dire au monde entier d’aller se faire voir, se retrouve à demander conseil. Et il ne le demande pas à un manager, ni à un avocat, ni même à un Beatle. Il le demande à quelqu’un qui connaît cette douleur particulière : celle d’avoir un “Paul” avec qui l’histoire est trop lourde.
Ce détail de La Nouvelle-Orléans n’est pas anodin. Il ancre la scène dans une réalité très concrète : à cette période, McCartney est effectivement en Louisiane, en train de travailler sur un album de Wings. Lennon comprend que Paul est en mouvement, qu’il est loin, qu’il a peut-être ce désir étrange de renouer. Et Lennon, au lieu de répondre immédiatement, hésite. Parce qu’il sait ce que cette rencontre réveillerait : la colère ancienne, les humiliations, les procès, les chansons-couteaux. La musique, oui. Mais aussi l’histoire.
Pourquoi Lennon demande à Garfunkel, et pas à quelqu’un d’autre
La question mérite qu’on s’y arrête. Pourquoi Lennon demande-t-il conseil à Garfunkel ? Pourquoi pas à Ringo, qui est resté relativement en bons termes avec tout le monde ? Pourquoi pas à George, même si la relation a été tendue ? Pourquoi pas à un proche, à un ami new-yorkais, à un musicien ?
Parce que Garfunkel incarne une figure rare : l’homme qui a connu la fusion d’un duo, la gloire partagée, l’harmonie comme signature, puis la rupture, puis les retrouvailles intermittentes. Garfunkel sait ce que c’est que de remonter sur scène avec quelqu’un qui vous a blessé, de retrouver un son “magique” tout en sentant l’électricité malsaine qui circule sous la surface.
Lennon, au fond, ne cherche pas une réponse rationnelle. Il cherche une validation émotionnelle : est-ce que le plaisir peut survivre à l’amertume ? Est-ce que la musique peut neutraliser l’histoire ? Est-ce que, quand vous rejouez ensemble, le passé se tait ou il hurle ?
Garfunkel lui répond en musicien. Pas en psychologue. Il lui dit, en substance : rappelle-toi qu’il y a un mélange musical qui est un grand plaisir. Si tu peux, reviens à ce plaisir-là, ignore les fils des complications. L’harmonie, les sons, l’agenda complet : tout ça te prendra, et vous vous amuserez.
C’est une réponse magnifique parce qu’elle ne promet pas la guérison. Elle ne dit pas “tout ira bien”. Elle dit “si tu peux revenir au son, tu peux peut-être retrouver le plaisir”. La nuance est importante. Garfunkel ne minimise pas la difficulté. Il propose une échappatoire : se réfugier dans la musique elle-même.
Et Lennon, qui est un homme de sensations autant que de concepts, comprend ce langage. Lennon sait que la musique peut être un anesthésiant, mais aussi un antidote. Il l’a vécu avec Paul pendant dix ans : quand ils jouaient, les disputes se dissolvaient souvent dans la création. Le problème, c’est que, après la rupture, la musique n’est plus un terrain neutre. Elle est contaminée. Lennon se demande si le terrain peut redevenir neutre.
Simon & Garfunkel : une fracture parallèle, l’harmonie comme prison
La comparaison avec Simon & Garfunkel est d’autant plus pertinente que leur histoire, elle aussi, est faite de beauté et de ressentiment. Leur son repose sur l’harmonie vocale, sur la fusion. Deux voix qui, ensemble, créent une troisième entité. Comme Lennon et McCartney, ils sont devenus, malgré eux, une image indissociable. Le public ne veut pas seulement des chansons : il veut la photo des deux côte à côte. Il veut la nostalgie incarnée.
Après Bridge Over Troubled Water, le duo se sépare, et la relation se dégrade. Les retrouvailles, quand elles ont lieu, sont ponctuelles, parfois spectaculaires, mais jamais totalement apaisées. Paul Simon dira plus tard, avec une franchise presque brutale, que la musique s’est essentiellement arrêtée en 1970, et que, très honnêtement, ils ne s’entendent pas. Que ce n’est pas amusant. Et que, si ce n’est pas amusant, pourquoi se forcer ? Il a d’autres terrains musicaux où jouer. Il préfère la liberté à la tension.
Cette phrase est intéressante quand on la met en miroir des Beatles. Parce que la question du “plaisir” est centrale. Quand un groupe se brise, on fantasme souvent une réunion pour des raisons mythologiques : l’Histoire, l’héritage, le public, l’argent, la légende. Mais la vraie question, celle que Lennon pose à Garfunkel, est beaucoup plus simple : est-ce que c’est encore drôle ? Est-ce que la magie existe encore ? Ou est-ce que l’on va monter sur scène comme on retourne sur un champ de bataille ?
Simon, lui, répond en homme fatigué par la tension : si ce n’est pas amusant, ça n’arrivera plus. Lennon, au milieu des années 70, n’en est pas là. Lennon hésite. Il est curieux. Il se demande si la musique pourrait redevenir un lieu de joie, pas un lieu de règlement de comptes.
La Nouvelle-Orléans comme symbole : Paul loin de Londres, Lennon loin de Liverpool
Le détail de la Nouvelle-Orléans mérite une lecture symbolique, au-delà de la simple logistique. Paul McCartney, en 1975, est dans le mouvement Wings : un groupe qui tourne, qui enregistre, qui cherche une identité propre, loin de l’ombre Beatles. Aller enregistrer en Louisiane, c’est aussi s’éloigner de Londres, s’éloigner des fantômes d’Apple, s’éloigner des procès. C’est une manière de respirer.
John Lennon, lui, est à New York. Il a quitté l’Angleterre, quitté le décor de sa propre mythologie. New York est pour lui un terrain de réinvention, mais aussi un endroit où l’on peut se cacher derrière la grandeur de la ville. Deux ex-Beatles, chacun dans un exil différent, et au milieu, cette idée : et si on rejouait ensemble ?
Ce qui rend l’histoire encore plus poignante, c’est qu’elle se produit au moment où Lennon traverse une période d’incertitude. Il y a chez Lennon, à cette époque, une oscillation entre le désir de disparaître et le désir de revenir. Il peut être hyper présent puis s’effacer. Il peut être agressif puis tendre. La question d’une collaboration avec Paul agit comme un révélateur : Lennon n’est pas seulement un homme en colère, c’est aussi un homme nostalgique. Pas nostalgique au sens “je veux revivre les Beatles”, mais nostalgique d’une complicité créative qu’il n’a jamais retrouvée ailleurs avec la même intensité.
Et Paul, de son côté, malgré ses efforts pour construire Wings, malgré son énergie de travail, reste hanté par Lennon. La rivalité s’est transformée, mais elle persiste. Les meilleurs ennemis sont parfois ceux qui ont été, au fond, les meilleurs alliés.
George Harrison, Paul Simon et l’art de lâcher prise : une autre leçon Beatles
L’histoire se prolonge, de manière presque ironique, par un autre croisement. Des années plus tard, Paul Simon reçoit, selon les récits biographiques, une forme d’inspiration venue d’un autre Beatle : George Harrison. George parle de la reprise de contact avec Paul McCartney après des années de tension, de l’idée que la vie est courte, qu’on ne veut pas mourir sans s’être réconcilié. Simon, qui connaît Garfunkel depuis l’enfance, comprend alors que la rancune est un luxe absurde. Que garder la guerre allumée, c’est perdre du temps de vie.
Ce passage est fascinant parce qu’il montre que les Beatles, même séparés, restent un modèle. Un modèle non pas musical, mais humain. Leur histoire est si emblématique que d’autres artistes s’y projettent, y puisent des leçons, y lisent des avertissements. Lennon demande conseil à Garfunkel. Simon est inspiré par Harrison. Les trajectoires se répondent comme des échos.
Et cela raconte quelque chose de profond : les grandes amitiés artistiques sont rarement “propres”. Elles sont faites de rivalité, de dépendance, d’admiration, de jalousie. Elles sont souvent plus proches d’une relation familiale que d’une simple collaboration. On peut quitter un collègue et ne plus jamais y penser. On ne quitte pas un frère musical aussi facilement. On peut cesser de travailler ensemble, mais on ne cesse pas de se définir l’un par rapport à l’autre.
La question que personne n’ose poser : est-ce qu’une réunion aurait été possible ?
Il est tentant, pour les fans, de transformer cette scène du Dakota en “presque réunion”. D’imaginer que Lennon et McCartney étaient à deux doigts de refaire un morceau ensemble, que l’Histoire aurait pu bifurquer, que les Beatles auraient pu se recoller. La vérité est probablement plus frustrante : la réunion totale était déjà un mythe. Trop de choses s’étaient brisées. Trop de structures avaient disparu. Trop d’intérêts, trop d’ego, trop de blessures.
Mais la collaboration, elle, était possible. Pas forcément sous le nom Beatles. Pas forcément avec la presse et les attentes. Une chanson, un studio, une journée, un moment. Les deux hommes en étaient capables. Ils avaient déjà, par le passé, su retrouver une forme de chaleur après des tempêtes. Ils finiront, d’ailleurs, par se reparler davantage, par renouer un lien plus apaisé dans les dernières années de Lennon. Leur relation ne reviendra jamais à l’innocence, mais elle cessera d’être une guerre permanente.
Et c’est là que le conseil de Garfunkel prend toute sa valeur. Il ne dit pas : “oublie le passé”. Il dit : “si tu peux, reviens au plaisir du son”. C’est une philosophie très simple, presque enfantine, mais c’est parfois la seule possible. On ne peut pas effacer l’histoire. On peut seulement choisir où poser son attention. Sur les fils des complications, ou sur la vibration de deux voix qui se retrouvent.
Ce que le rock cache derrière le mot “magie”
On adore dire que Lennon/McCartney, ou Simon/Garfunkel, c’est de la magie. Mais la magie, dans ces histoires, n’est pas un état permanent. C’est un éclair. Un phénomène rare qui dépend de conditions fragiles : la confiance, le plaisir, l’écoute, l’ego tenu en laisse. Quand ces conditions disparaissent, la magie se transforme en malédiction. Le duo devient une prison. L’harmonie devient un rappel permanent de ce qu’on a perdu.
Le plus dur, pour ces artistes, n’est pas de refaire de la musique ensemble. Le plus dur, c’est de refaire de la musique ensemble sans rejouer la guerre. Sans retomber dans les vieux rôles. Sans réactiver la rivalité automatique. La musique, paradoxalement, est le lieu où l’on se rappelle tout. Les corps se souviennent. Les voix se souviennent. Les réflexes reviennent. Et avec eux, parfois, les blessures.
Lennon a demandé conseil parce qu’il savait cela. Il savait que s’asseoir face à Paul, c’était risquer de redevenir ce qu’il avait été. Et il ne savait pas s’il voulait redevenir cet homme-là. Garfunkel lui a répondu : redeviens le musicien, pas le combattant. C’est peut-être la meilleure définition possible d’une réconciliation artistique.
Une conclusion sans morale : l’amour persiste, même quand la rancune crie
La phrase la plus juste dans toute cette histoire, c’est peut-être celle que Lennon a lâchée au sujet de ses anciens compagnons : “Je ne peux pas m’empêcher de les aimer.” Tout est là. La haine peut être spectaculaire, la rancune peut être bruyante, mais l’amour est plus têtu. Plus enraciné. Il survit même dans les pires périodes, sous forme de manque, de nostalgie, de colère elle-même. On hait parfois parce qu’on aime trop, parce qu’on se sent abandonné, parce que l’autre a emporté une partie de vous.
Les Beatles se sont séparés dans la douleur, Simon & Garfunkel aussi. Et pourtant, dans les deux cas, il existe cette idée persistante : on ne veut pas garder rancune pour toujours. Pas forcément pour refaire un disque. Pas forcément pour remonter sur scène. Mais pour ne pas mourir en guerre. Pour ne pas laisser la dernière note être une dissonance.
Lennon, au Dakota, demandant conseil à Garfunkel, c’est une image rare : celle d’un homme de rock qui cesse un instant d’être une icône pour redevenir un être humain. Un être humain qui a peur, qui hésite, qui cherche une issue. Et c’est peut-être ça, la vraie grandeur de ces histoires : pas la réunion fantasmée, pas le miracle commercial, mais la possibilité, même infime, de revenir au plaisir d’un son. De retrouver, ne serait-ce qu’une minute, la sensation d’être deux à parler la même langue.