On a longtemps raconté Paul McCartney comme le survivant lumineux, celui qui rebondit pendant que les autres se déchirent. Mais l’après-Beatles, au début des années 70, a surtout été une chambre sans écho : une dépression, la peur très simple de ne plus jamais écrire, et ce vertige d’exister seul quand on a vécu l’impossible à quatre. C’est ce moment que Man on the Run promet de saisir au plus près : un McCartney qui fuit la statue, se fabrique une seconde peau et remet ses mains dans le cambouis. Le film de Morgan Neville traverse la naissance de Wings, les humiliations, les paris, la route, et cette idée presque scandaleuse à l’époque : faire de la musique en construisant une famille. Linda n’y est pas une note de bas de page, mais une ancre et une complice, celle qui aide Paul à respirer hors de l’ombre. Entre archives rares, images inédites et confession à voix basse, le documentaire raconte une décennie comme un acte II, pas un épilogue : l’art de repartir de zéro quand le monde vous compare à un miracle. Rendez-vous sur Prime Video le 27 février 2026.
Il y a des artistes dont la carrière ressemble à une ligne droite, et d’autres dont la trajectoire est une succession de mues, de ruptures, de renaissances plus ou moins douloureuses. Paul McCartney appartient à la seconde catégorie, mais avec une complication que personne d’autre n’a vraiment portée sur ses épaules : il a dû apprendre à être “Paul” après avoir été “Beatle”. C’est une phrase qu’on dit vite, et qui pourtant contient une violence silencieuse. Parce qu’après The Beatles, il ne s’agit pas seulement de faire de la musique : il s’agit de réapprendre son identité en public, de reconstruire un visage sous l’œil d’un monde persuadé de déjà tout savoir.
C’est précisément cette période charnière que promet d’explorer Paul McCartney: Man on the Run, le nouveau documentaire réalisé par Morgan Neville, annoncé pour une diffusion en streaming le 27 février 2026 sur Prime Video. La bande-annonce évoque des images inédites, des archives rares, un accès intime à un moment où McCartney n’est plus le compagnon de route de Lennon, le co-architecte de la plus grande aventure pop du XXe siècle, mais un homme seul face à une question simple et terrifiante : que reste-t-il, quand on a déjà vécu l’impossible ?
Le film se présente comme une traversée des années post-Beatles, centrée sur la naissance de Wings et le rôle de Linda McCartney, pivot sentimental et moteur créatif. On y entend McCartney raconter la sidération de 1970, le vertige du lendemain, l’ombre de la dépression, la peur de ne “plus jamais écrire une note”. On y perçoit aussi, derrière l’archive et la nostalgie, une idée plus large : cette décennie n’est pas un épilogue, c’est un acte II. Et peut-être même, pour McCartney, le premier moment où il doit prouver quelque chose sans pouvoir s’abriter derrière la magie collective des Beatles.
Ce documentaire sur Paul McCartney arrive à un moment particulier. Depuis quelques années, l’histoire a commencé à réévaluer Wings : moins comme un “plan B” sympathique que comme un laboratoire pop immense, parfois inégal, souvent audacieux, et capable de sommets qui n’ont rien à envier aux chefs-d’œuvre d’avant. Il y a un mouvement, lent mais réel, qui consiste à regarder les années 70 de McCartney non plus comme une traversée du désert ponctuée de tubes, mais comme une œuvre complète. Man on the Run semble vouloir s’inscrire dans cette bascule. Et s’il tient ses promesses, il pourrait bien déplacer encore un peu le centre de gravité du récit.
Sommaire
- Un titre programmatique : “Man on the Run”, ou l’homme qui fuit les statues
- 1970 : l’après-choc, la dépression, et la peur du silence
- Linda McCartney : l’ancre, la complice, le contrepoint vital
- Wings : recommencer à zéro avec une légende sur le dos
- La guerre du récit : procès, accusations, et le besoin d’un bouc émissaire
- Du bricolage au grand écran : comment McCartney reconstruit une œuvre
- Band on the Run : la fuite réussie, le disque qui change tout
- L’Amérique, les stades, et la revanche : quand Wings devient une machine populaire
- L’obsession de la “simplicité” : McCartney contre l’idée que la profondeur doit être sombre
- Les fissures : fatigue, tensions, et la fin d’une aventure
- Morgan Neville : filmer la musique comme une histoire de chair et de choix
- Les images inédites : ce qu’elles peuvent vraiment changer
- Pourquoi ce film compte pour l’histoire des Beatles, même s’il parle d’après
- Prime Video, 27 février 2026 : un rendez-vous qui ressemble à une mise au point
- Ce qu’on attend vraiment : un film qui réconcilie le public avec l’idée de “seconde vie”
- L’homme qui court, et la musique comme boussole
Un titre programmatique : “Man on the Run”, ou l’homme qui fuit les statues
Le titre Man on the Run sonne comme une évidence McCartney. Il renvoie à une idée d’évasion, de mouvement, de fuite en avant. Il évoque immédiatement cette époque où McCartney court sans cesse : loin des ruines fumantes des Beatles, loin de l’image figée du “génie pop” en costume, loin des injonctions contradictoires du public qui veut à la fois du neuf et du même, de l’authentique et du mythique, du spontané et du monumental.
McCartney, au début des années 70, est un homme traqué de manière abstraite. Traqué par le souvenir des Beatles, traqué par les comparaisons, traqué par l’idée même de “succession” : comment succéder à un miracle ? Traqué aussi par un récit médiatique qui a besoin de coupables. Quand un empire s’effondre, on cherche toujours le visage qui portera le blâme. Or McCartney, en 1970, se retrouve souvent placé en première ligne, notamment parce qu’il est celui qui parle, celui qui formalise, celui qui agit en homme de dossiers et de décisions dans un groupe devenu une guerre froide domestique.
Dans ce contexte, fuir n’est pas une lâcheté : c’est une stratégie de survie. Il faut sortir de la chambre d’écho. Il faut retrouver un geste musical qui ne soit pas immédiatement évalué à l’aune du “plus grand groupe de tous les temps”. Il faut, surtout, refaire de la musique avant de refaire de la légende.
“Man on the run” peut aussi se lire comme une confession : McCartney n’a jamais été un artiste immobile. Même aux Beatles, il changeait de peau d’un album à l’autre. Après les Beatles, il pousse cette logique plus loin : il devient son propre terrain d’expérimentation. Les années 70 ne sont pas seulement “l’époque Wings”, ce sont les années où McCartney apprend à être multiple sans l’alibi du collectif.
1970 : l’après-choc, la dépression, et la peur du silence
L’un des éléments les plus forts de la bande-annonce, et de ce qu’on sait du film, tient à cette idée simple : après la séparation des Beatles, McCartney sombre. Pas dans une tragédie spectaculaire, pas dans une autodestruction romantique, mais dans quelque chose de plus banal et plus inquiétant : la dépression. Un état gris, une fatigue existentielle, une sensation d’être vidé. Le film promet de donner à entendre McCartney sur ce point, avec cette phrase terrible qu’il aurait pensé ne “plus jamais écrire une note de musique”.
Il faut mesurer la violence de cette idée. Pour un musicien, surtout pour un compositeur compulsif comme McCartney, ne plus écrire n’est pas un simple passage à vide : c’est une perte d’identité. McCartney s’est construit très tôt dans l’acte de composer. Depuis l’adolescence, il vit avec la musique comme prolongement de lui-même. Et soudain, le cadre qui donnait sens à cette compulsion disparaît. Les Beatles n’étaient pas seulement un groupe : c’était une structure, un rythme, une rivalité créative, un miroir permanent. Lennon et McCartney se poussaient l’un l’autre, parfois avec amour, parfois avec cruauté, souvent sans même s’en rendre compte. Quand ce moteur s’arrête, il ne reste pas seulement le silence du studio : il reste le silence intérieur.
Ce que Man on the Run semble vouloir raconter, c’est précisément ce moment où McCartney n’est pas encore le vétéran triomphal qu’on applaudira dans les stades. Il est un homme qui doute. Un homme qui a peur de “grandir”, comme il le dit dans la bande-annonce : peur d’être un adulte sans la bande des quatre, peur d’être un individu isolé, peur d’être responsable de lui-même. Dans le mythe Beatles, McCartney est souvent présenté comme l’optimiste, le bâtisseur, le mélodiste solaire. Le documentaire pourrait réintroduire la nuance : l’optimisme de McCartney est aussi une technique de survie. Il y a, derrière la lumière, une angoisse profonde de l’effondrement.
Linda McCartney : l’ancre, la complice, le contrepoint vital
Quand McCartney dit qu’il a eu de la chance parce qu’il avait Linda, ce n’est pas seulement une phrase romantique. C’est une clé narrative. Car la période Wings est indissociable de ce couple : un couple au sens amoureux, mais aussi au sens artistique, médiatique, symbolique. Linda est souvent caricaturée : la photographe devenue musicienne “par amour”, la femme accusée d’être trop présente, de chanter faux, de pousser Paul vers une musique “domestique”. Cette caricature dit surtout le sexisme de l’époque et l’incompréhension d’un projet qui n’avait pas pour but de remplacer les Beatles mais de réinventer une manière de vivre.
Linda, dans l’histoire de McCartney, c’est l’idée qu’on peut faire de l’art en construisant une famille, qu’on peut tourner en camionnette et rentrer dormir avec ses enfants, qu’on peut chercher le grand sans sacrifier le petit. Cette proposition était presque révolutionnaire dans une culture rock qui sacralisait le célibataire nocturne, le génie autodestructeur, l’homme marié à la scène. McCartney et Linda proposent une autre mythologie : celle de la communauté familiale comme base de la création.
Le documentaire, annoncé comme riche en archives et images inédites, pourrait être particulièrement précieux sur ce point. Parce que Linda était aussi une documentariste involontaire : par son regard, par ses photos, par les films de famille, par l’esthétique même de leur vie. Ce n’est pas un hasard si les images de Paul et Linda dans les années 70 ont souvent cette texture chaleureuse, presque tactile, comme si la célébrité avait été ramenée au niveau d’une cuisine, d’un salon, d’un quotidien. On n’y voit pas seulement des stars, on y voit un couple qui tente de survivre au mythe.
Et survivre au mythe, pour McCartney, signifie aussi survivre à l’image qu’on lui colle. L’image du “gentil Paul”, du romantique, du “granny music”, cette expression insultante qui a longtemps flotté dans les critiques. Derrière cette étiquette, il y a une violence : celle d’un monde rock qui pardonne l’expérimentation agressive mais se moque de la douceur assumée. Linda, en étant là, en chantant, en accompagnant, en partageant le risque, lui offre un appui contre la moquerie.
Wings : recommencer à zéro avec une légende sur le dos
La naissance de Wings, en 1971, est souvent racontée comme une décision logique : McCartney doit former un groupe, retrouver une dynamique collective. Mais il faut imaginer l’absurdité du défi : créer un nouveau groupe quand on a déjà été dans le groupe qui a redéfini la pop. Chaque répétition est une comparaison. Chaque concert est un test. Chaque nouveau musicien est évalué non pour lui-même, mais comme “remplaçant” d’un Beatle, ce qui est un poste impossible.
McCartney choisit pourtant cette voie. Il ne se contente pas de devenir “Paul McCartney, artiste solo” dans une tour d’ivoire. Il veut un groupe, un vrai. Il veut la route, la camaraderie, l’erreur, la sueur. Il veut retrouver ce qu’il y avait de vivant dans l’avant-Beatles : les petites scènes, les réglages, le sentiment que la musique se construit par l’expérience autant que par le génie.
Le documentaire promet de raconter “comment il développe Wings avec Linda”, et c’est là que se joue une dimension fondamentale : Wings n’est pas seulement un projet musical, c’est un projet de vie. Avec le guitariste Denny Laine, recruté dès les débuts, McCartney s’entoure de musiciens qui ne sont pas des faire-valoir prestigieux mais des compagnons de route. Wings est conçu comme une unité mobile, capable d’évoluer, de changer de forme, de s’adapter.
Cette dimension “à hauteur d’homme” est souvent sous-estimée. On a l’impression que McCartney, milliardaire en puissance, pouvait tout obtenir, tout contrôler. Or, il choisit volontairement une forme de vulnérabilité : repartir “from square one”, comme il le dit. Refaire ses preuves. Se confronter au jugement direct. S’exposer au ridicule aussi, parce que le ridicule guette toujours l’ancien roi qui veut redevenir un soldat.
Ce qui rend cette histoire passionnante, c’est qu’elle n’est pas un récit de domination tranquille. Wings n’est pas immédiatement un triomphe. Il y a des ratés, des disques mal compris, des critiques féroces. Mais c’est justement ce chaos qui en fait une aventure : on assiste à un McCartney qui accepte de ne pas être parfait, parce qu’il préfère être vivant.
La guerre du récit : procès, accusations, et le besoin d’un bouc émissaire
Toute période post-Beatles est hantée par une question : qui a “cassé” le groupe ? C’est une question fausse, parce qu’un groupe comme les Beatles ne se casse pas par un seul geste. Il se fissure par accumulation, par fatigue, par divergence, par argent, par amour, par ego, par deuil. Mais le public aime les histoires simples : un héros, un traître, un coupable. Et dans cette dramaturgie, McCartney a souvent pris cher.
Le documentaire, s’il est intelligent, ne se contentera pas de dire “Paul souffre” ; il montrera le mécanisme : l’industrie, la presse, l’opinion. McCartney devient, à cette époque, l’homme qui “officialise” la séparation, l’homme qui engage des actions légales, l’homme qui veut contrôler, l’homme qui “empêche” la magie de continuer. Qu’on le veuille ou non, il devient un personnage narratif, parfois contre son gré.
Or ce climat pèse sur la musique. Quand McCartney sort des chansons lumineuses, on lui reproche de ne pas être assez “engagé”. Quand il fait du rock, on lui reproche de singer son passé. Quand il fait de la pop, on le traite de léger. C’est le piège de l’ex-mythologie : quoi que vous fassiez, vous êtes jugé en comparaison avec une statue.
Man on the Run pourrait être précieux en replaçant les chansons dans ce contexte. Parce que les morceaux de Wings, même les plus joyeux, portent souvent une tension : la joie comme réponse au jugement, la mélodie comme refus de l’amertume, le groove comme manière de dire “je continue”. McCartney n’écrit pas seulement pour plaire, il écrit pour survivre. Et parfois, survivre, c’est écrire une chanson qui danse alors que le monde vous voudrait triste.
Du bricolage au grand écran : comment McCartney reconstruit une œuvre
Les années 70 de McCartney ne sont pas linéaires. Elles sont faites de contrastes : des disques très domestiques, presque bricolés, et des productions gigantesques ; des chansons intimes et des hymnes de stades ; des expérimentations de studio et des prises live. Ce mouvement constant peut être perçu comme de l’inconstance, mais il est plutôt le signe d’une liberté retrouvée.
Le documentaire, dirigé par Morgan Neville, un cinéaste habitué à raconter les trajectoires artistiques avec une attention aux détails humains, pourrait donner de la cohérence à cette période. Car la cohérence n’est pas toujours dans le style musical, elle est dans la logique intérieure : McCartney cherche son équilibre entre le besoin de prouver et le besoin de vivre.
Cette quête traverse les albums, les tournées, les sessions. Elle traverse aussi les collaborations : quand McCartney compose Live and Let Die, thème du film James Bond de 1973, il fait un geste typiquement McCartney : prendre une commande mainstream et la transformer en objet pop spectaculaire, avec ce sens du drame musical qui lui appartient. Il prouve qu’il peut encore écrire des chansons “cinématographiques” et grand public. Mais il ne s’y enferme pas. Il retourne ensuite à des choses plus simples, plus directes, comme s’il refusait de se laisser aspirer par l’idée de “rester au sommet” à tout prix.
Le film pourrait aussi mettre en lumière ce qu’on oublie souvent : McCartney, dans les années 70, est un travailleur acharné. Il compose sans cesse. Il enregistre énormément. Il cherche des textures, des arrangements, des grooves. Ce n’est pas l’artiste en roue libre qui se repose sur sa légende. C’est un artisan qui recommence à chaque fois comme si le monde n’était pas censé lui faire un cadeau.
Band on the Run : la fuite réussie, le disque qui change tout
Impossible de parler de Wings sans parler de Band on the Run. Ce n’est pas seulement un album à succès, c’est un point de bascule narratif. Avant, Wings est contesté, moqué, sous-estimé. Après, Wings devient un groupe qui compte. Band on the Run est l’album qui prouve, de manière irréfutable, que McCartney peut produire un grand disque post-Beatles, pas seulement des chansons isolées.
Le documentaire, annoncé comme centré sur la façon dont McCartney “définit une nouvelle décennie de musique”, ne peut pas éviter ce moment. Car Band on the Run est précisément une définition : celle d’un McCartney capable de fusionner l’instinct pop, l’ambition narrative, l’énergie rock, et ce sens unique du refrain qui se grave dans le cerveau.
Ce disque est aussi une métaphore parfaite pour le titre Man on the Run. “Band on the run”, c’est l’idée d’un groupe en cavale, d’artistes qui fuient une prison symbolique, d’une évasion. McCartney, à ce moment-là, fuit plusieurs prisons : celle du jugement, celle de la comparaison, celle de l’image “post-Beatles” trop lourde. Avec cet album, il réussit son évasion esthétique. Il ne devient pas “le nouveau Beatles”. Il devient autre chose, et cette autre chose fonctionne.
Et ce qui rend Band on the Run fascinant, c’est son mélange de sophistication et de simplicité. McCartney sait construire des mini-suites, des changements de rythme, des transitions. Mais il garde toujours l’évidence mélodique. Il ne se perd pas dans la démonstration. Il raconte une histoire et il la fait chanter.
Si le documentaire dispose d’images inédites autour de la création de cet album, ce sera une mine. Car ce disque, plus que beaucoup d’autres, est devenu un mythe. Le voir se fabriquer, le voir se bricoler, le voir naître dans la poussière des studios et les tensions d’un groupe qui se cherche, c’est toucher à la matière même de la légende.
L’Amérique, les stades, et la revanche : quand Wings devient une machine populaire
Il y a un moment où Wings cesse d’être une expérience et devient un phénomène. Quand McCartney part en tournée, quand il remplit des salles immenses, quand ses chansons deviennent des hymnes collectifs, il prouve que le public n’a pas seulement gardé son affection pour l’ancien Beatle : il a accepté le présent.
Ce point est crucial. Car l’histoire officielle, longtemps, a raconté Wings comme un succès “de circonstances”, une nostalgie déguisée. Or, les chiffres, les tubes, l’impact culturel racontent autre chose : Wings a été un groupe majeur des années 70. Pas un simple véhicule pour McCartney, mais une entité qui a produit des morceaux devenus des standards de la radio rock et de la pop.
Des titres comme Jet, Silly Love Songs, Live and Let Die ou Mull of Kintyre montrent la diversité de l’écriture McCartney : du rock nerveux à la pop ultra-mélodique, de la chanson spectaculaire à l’hymne presque folklorique. McCartney n’essaie pas d’être “cohérent” au sens étroit. Il essaie d’être vivant. Et sa cohérence, c’est cette capacité à rendre chaque style immédiatement chantable.
Le documentaire promet de montrer McCartney face à des “défis émotionnels, artistiques et personnels”. La tournée fait partie de ces défis. Parce que remonter sur scène après les Beatles, ce n’est pas un simple retour. C’est un test d’identité. McCartney doit prouver qu’il peut captiver une foule sans l’ombre de Lennon à côté, sans la mythologie du quatuor. Il doit prouver que sa voix, ses chansons, son groupe, suffisent.
Et quand ça marche, la victoire est plus qu’un succès commercial : c’est une validation existentielle. Wings n’est pas seulement une parenthèse. C’est une seconde carrière.
L’obsession de la “simplicité” : McCartney contre l’idée que la profondeur doit être sombre
On a longtemps réduit McCartney à la “mélodie” comme si la mélodie était une facilité. C’est une erreur critique classique : confondre la clarté avec la superficialité. McCartney est un musicien qui croit au pouvoir immédiat d’une chanson. Il n’a jamais eu besoin de se cacher derrière le cynisme pour être intéressant. Il peut écrire une chanson légère sans être vide. Il peut écrire un refrain joyeux sans être naïf.
Dans les années 70, cette philosophie devient presque une déclaration politique contre la culture rock qui valorise la gravité, le sérieux, le drame. McCartney refuse l’idée que la profondeur doit nécessairement être sombre. Il répond au chaos par la beauté. Il répond au jugement par la musique qui s’élève.
Cela ne veut pas dire qu’il ignore la douleur. La douleur est là, souvent en filigrane : dans les tensions, les hésitations, les choix de vie. Mais il choisit de la transformer en énergie plutôt qu’en plainte. C’est une esthétique, mais aussi une manière d’être au monde.
Le documentaire, s’il est honnête, montrera cette nuance : McCartney n’est pas seulement l’homme “positif”. Il est un homme qui a peur, qui doute, qui tombe, et qui se relève en écrivant une chanson qui sourit. C’est peut-être sa plus grande force, et ce qui a parfois rendu son art incompris : il ne dramatise pas pour prouver qu’il souffre. Il fait de la musique.
Les fissures : fatigue, tensions, et la fin d’une aventure
Une décennie de réinvention a un coût. Wings, malgré les succès, reste un groupe fragile, avec des changements de personnel, des tensions, des fatigues. Le rêve d’un groupe “de route” se heurte aux réalités : les egos, les pressions, les attentes, les divergences. Et McCartney, malgré son talent de fédérateur, reste le centre gravitationnel. Ce n’est pas une démocratie totale. C’est un projet où l’équilibre est toujours délicat.
Le documentaire couvre, en principe, la période Wings jusqu’à la fin des années 70 et le début des années 80. Cette fin est essentielle, parce qu’elle évite le piège du récit triomphaliste. Wings n’est pas une success story parfaite. C’est une aventure humaine, avec des hauts et des bas. Et c’est précisément ce qui la rend intéressante.
La fin de Wings, en 1981, n’est pas seulement “la fin d’un groupe”. C’est le moment où McCartney doit, encore une fois, changer de peau. Après avoir été Beatle, il est devenu leader de Wings. Puis il doit redevenir autre chose : un artiste solo de plein droit, capable d’avancer sans la structure d’un groupe fixe. Chaque phase de sa vie musicale est une réinvention. McCartney est un homme qui ne peut pas rester dans un costume trop longtemps. Il l’use, il le plie, il le jette, il en met un autre.
Et c’est peut-être cela, au fond, que raconte le titre Man on the Run : l’homme qui ne cesse de courir, non pas pour fuir la musique, mais pour fuir l’immobilité.
Morgan Neville : filmer la musique comme une histoire de chair et de choix
Le choix de Morgan Neville à la réalisation n’est pas anodin. Neville a cette capacité rare à raconter les artistes non pas comme des icônes, mais comme des êtres traversés par des contradictions. Il sait que la musique est une matière émotionnelle, mais aussi une matière sociale : elle se fabrique dans des relations, des conflits, des compromis, des moments de grâce.
Un documentaire sur McCartney peut facilement tomber dans deux pièges : l’hagiographie confortable ou la correction cynique. Le premier consiste à dire “Paul est génial” en montrant des images de concerts et des témoignages admiratifs. Le second consiste à “démystifier” en cherchant des failles pour faire moderne. Un bon film évite les deux. Il montre la complexité : la grandeur et les angles morts, la tendresse et la dureté, la discipline et la panique, l’audace et la prudence.
Les producteurs annoncent un film sur McCartney “face à des défis émotionnels, artistiques et personnels”. Cette formule pourrait être marketing, mais elle peut aussi être vraie si le film ose regarder ce que les années 70 ont réellement été : une traversée. McCartney n’est pas un homme qui passe des Beatles à Wings comme on change de voiture. Il passe d’un monde à un autre. Et entre les deux, il y a un vide.
Si le documentaire montre ce vide, s’il montre comment McCartney le remplit, s’il montre comment il reconstruit une identité artistique en s’appuyant sur Linda, sur la famille, sur le groupe, sur la route, alors il peut devenir un film important. Pas seulement pour les fans, mais pour quiconque s’intéresse à la création comme acte de résistance.
Les images inédites : ce qu’elles peuvent vraiment changer
On promet souvent des “archives rares” et des “images inédites” comme argument de vente. Parfois, ce sont trois plans de plus et une interview déjà vue. Mais parfois, vraiment, cela change la perception. Parce que l’archive n’est pas un simple supplément, c’est une machine à vérité. Voir un artiste en train de travailler, d’hésiter, de plaisanter, de se tromper, c’est sortir de la statue.
Dans le cas de McCartney, l’enjeu est immense. Les années Beatles ont été filmées, disséquées, documentées jusqu’à l’obsession. Les années Wings, elles, existent dans l’imaginaire comme une époque plus floue, moins sacrée, donc moins observée. Or, c’est précisément cette flou artistique qui a permis les caricatures. On a comblé les vides avec des clichés.
Des images inédites pourraient montrer la réalité : le travail, la discipline, la tension, la joie, la famille, la route, les répétitions, les discussions. Elles pourraient montrer McCartney en leader, mais aussi en homme vulnérable. Elles pourraient montrer Linda autrement que comme “la femme de”. Elles pourraient faire sentir l’atmosphère d’une époque : l’Angleterre post-60s, les États-Unis de l’après-rêve, le rock qui change de peau, la pop qui devient industrie massive.
Elles pourraient aussi rappeler une évidence : McCartney, même quand il n’est plus Beatle, reste un musicien radical à sa manière. Son radicalisme n’est pas toujours bruyant. Il est dans le choix de continuer, dans le refus de se laisser enfermer, dans l’idée qu’une chanson pop peut être un geste de liberté.
Pourquoi ce film compte pour l’histoire des Beatles, même s’il parle d’après
Sur un site comme Yellow-Sub.net, on pourrait se demander : pourquoi s’enthousiasmer pour un documentaire qui explore l’après-Beatles, et non l’histoire du groupe lui-même ? La réponse est simple : parce que comprendre l’après, c’est comprendre le pendant. Les Beatles ne sont pas seulement quatre hommes ensemble ; ils sont aussi quatre trajectoires après la fracture. Et ces trajectoires éclairent ce qu’ils étaient.
McCartney, après 1970, devient le révélateur de plusieurs choses. D’abord, il révèle ce que le groupe contenait de discipline et de travail : cette capacité à bâtir un monde musical, à produire des albums, à générer des tubes. Ensuite, il révèle ce que le groupe contenait d’équilibre : sans Lennon, McCartney doit inventer un nouvel adversaire créatif, un nouveau miroir. Enfin, il révèle la nature de son talent : un talent qui ne dépend pas de la magie collective, même si cette magie l’a porté au sommet.
Un documentaire comme Man on the Run pourrait aussi, indirectement, nuancer le récit de la séparation. Trop souvent, on a raconté la fin des Beatles comme une tragédie romantique où Lennon serait le génie maudit, McCartney le gestionnaire, Harrison l’âme spirituelle, Ringo le survivant. Ces caricatures ont une part de vérité, mais elles écrasent le réel. Voir McCartney déprimé, fragile, inquiet, c’est briser l’image du “Paul invincible”. Voir McCartney reconstruire, c’est comprendre que la fin des Beatles n’a pas seulement détruit : elle a forcé chacun à devenir pleinement lui-même.
Et il y a un autre point : McCartney, en créant Wings, montre une chose que l’histoire Beatles rend parfois invisible. Il montre que les Beatles étaient aussi une aventure de route, de scène, de groupe au sens physique. Après les Beatles, McCartney veut retrouver cette dimension. Il ne veut pas être un compositeur abstrait. Il veut une bande. Il veut des amplis. Il veut le monde réel.
Prime Video, 27 février 2026 : un rendez-vous qui ressemble à une mise au point
La date du 27 février 2026 n’est pas seulement un calendrier. C’est un rendez-vous avec un récit. À 83 ans, McCartney n’a plus rien à prouver commercialement. Il pourrait laisser l’histoire se raconter sans lui. Or, ce qu’on perçoit dans les extraits et les annonces, c’est une volonté de parler, de contextualiser, de dire “voilà ce que c’était”. Non pas pour corriger l’histoire à tout prix, mais pour l’enrichir.
McCartney a toujours eu un rapport complexe à la narration de sa propre vie. Il aime contrôler certains aspects, il se méfie des récits qui lui échappent, il a parfois été accusé de lisser. Mais il a aussi cette capacité, quand il se laisse aller, à être d’une franchise étonnante. À admettre la peur, la tristesse, la fragilité. À dire des choses simples qui touchent plus fort que les analyses.
Si Man on the Run réussit, il réussira probablement pour cette raison : parce qu’il montrera McCartney non comme un mythe immobile, mais comme un homme en mouvement. Un homme qui tombe, qui se relève, qui doute, qui rit, qui compose, qui s’accroche à Linda, qui se construit un groupe, qui encaisse les critiques, qui fabrique des chansons qui finissent par appartenir à tout le monde.
Ce qu’on attend vraiment : un film qui réconcilie le public avec l’idée de “seconde vie”
Ce documentaire ne sera pas seulement un objet pour collectionneurs d’archives. S’il est bien fait, il peut résonner plus largement, parce qu’il raconte une histoire universelle : celle de l’après. L’après la gloire, l’après le groupe, l’après l’amour, l’après le succès, l’après la chute. Qu’est-ce qu’on fait quand le chapitre le plus spectaculaire de sa vie est derrière soi, mais que l’on est encore vivant ? Comment on continue ?
McCartney, dans les années 70, répond à cette question en musicien. Il continue en composant. Il continue en formant un groupe. Il continue en acceptant d’être critiqué. Il continue en vivant avec une famille. Il continue en refusant de devenir un musée.
Il y a quelque chose de profondément rock, au fond, dans ce refus de la statue. La culture rock adore figer ses héros à l’âge de leur apogée. Elle aime les morts jeunes, les destins brisés, les récits terminés. McCartney est l’anti-mythe parfait : il dure. Il avance. Il traverse les époques. Il s’adapte. Il change. Il est parfois agaçant, parfois bouleversant, souvent admirable. Mais il est là.
Man on the Run pourrait être le film qui rappelle une vérité simple : la survie, en art, n’est pas une dégradation. C’est une aventure. Et pour un ex-Beatle, survivre, ce n’est pas seulement continuer à jouer des classiques. C’est inventer une seconde vie qui ait du sens.
L’homme qui court, et la musique comme boussole
Dans la bande-annonce, McCartney parle de cette peur d’être un adulte, de ce moment où il tombe bas, de cette chance d’avoir Linda. Il parle de Wings comme d’un retour à zéro. Ces phrases, prises isolément, pourraient sembler banales. Mais replacées dans le contexte, elles deviennent vertigineuses : elles décrivent un homme qui a déjà tout connu et qui pourtant doit apprendre encore.
C’est ce qu’on espère voir dans ce documentaire inédit : non pas un catalogue de succès, mais un récit de reconstruction. Non pas une célébration automatique, mais une plongée dans une décennie où McCartney n’a pas seulement fait des chansons, il a refait sa vie. Non pas l’histoire d’un “génie” hors sol, mais l’histoire d’un artisan qui accepte de redevenir vulnérable pour continuer à créer.
Le titre dit tout : Man on the Run. L’homme qui court. Pas parce qu’il a peur de la musique, mais parce qu’il a peur du silence. Pas parce qu’il fuit le passé, mais parce qu’il refuse d’y être enfermé. Il court vers un endroit où il peut encore être un musicien, pas seulement une légende.
Et c’est peut-être cela, la promesse la plus excitante de ce film : nous rappeler que, dans les années 70, Paul McCartney n’a pas “survécu” aux Beatles. Il a vécu après eux. Et vivre, pour lui, a toujours signifié la même chose : écrire une chanson, trouver un refrain, rassembler des gens, faire démarrer la batterie, et se prouver qu’il existe encore, non pas dans la mémoire du monde, mais dans le présent d’une musique qui respire.