Despite Repeated Warnings : McCartney sonne l’alarme climatique en 7 minutes

Publié le 15 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On imaginait Paul McCartney condamné à l’élégance du consensus, aux refrains qui rassemblent sans jamais froncer les sourcils. Et puis, au cœur d’Egypt Station (2018), surgit Despite Repeated Warnings : sept minutes à tiroirs, une protest song qui n’a pas besoin de pancartes pour viser juste. McCartney y raconte un navire lancé vers l’iceberg, un capitaine obstiné qui refuse de changer de cap, un équipage qui comprend trop tard que l’on confond le volume sonore avec la lucidité. Derrière la fable, le déni climatique et le climat politique de l’ère Trump se lisent en transparence, mais sans que la chanson ne se transforme en sermon. Produite avec Greg Kurstin, la pièce avance comme un petit film : piano de cabaret, cuivres en sirène, chœurs de stade, ruptures dignes des grands collages mccartneyens. Tout groove, tout grince, tout monte en pression, jusqu’à ce sursaut final où l’humaniste refuse de laisser la catastrophe avoir le dernier mot. Rare incursion frontale dans sa discographie, Despite Repeated Warnings rappelle qu’un mélodiste peut aussi être un témoin, et qu’une alerte, répétée, finit par hurler. Voici pourquoi ce morceau compte, et pourquoi il résonne aujourd’hui comme une brume qui ne se dissipe pas.


Il y a chez Paul McCartney une politesse presque désarmante, une façon d’arriver dans le monde comme on pousserait une porte sans faire grincer les gonds. Même quand il écrit des hymnes planétaires, même quand il remplit des stades, il conserve ce chic très britannique de l’évidence, ce ton de conversation qui refuse la posture. C’est précisément pour ça que Despite Repeated Warnings frappe comme un coup de tonnerre dans un ciel que l’on croyait immuable : parce qu’on n’attend pas forcément de lui, ex-Beatle devenu institution, qu’il s’autorise une chanson engagée de sept minutes, nerveuse, narrative, presque théâtrale, visant un pouvoir contemporain identifiable.

Dans l’imaginaire collectif, la protest song a longtemps été une affaire d’angles saillants, de slogans, de visages fermés. On y met volontiers John Lennon, Bob Dylan, Marvin Gaye, Nina Simone, les Clash, et l’on range McCartney dans une autre chambre : celle de la mélodie, de la tendresse, du contrechant qui élève plutôt que du poing levé qui cogne. Cette séparation est pratique. Elle est aussi paresseuse. Car si McCartney a toujours préféré l’allusion au manifeste, il n’a jamais été aveugle. Il a observé. Il a absorbé. Et, parfois, il a décidé de répondre.

Despite Repeated Warnings, au cœur de Egypt Station (2018), est l’un de ces moments où l’homme qui a écrit Hey Jude laisse passer, derrière la vitre impeccable, une colère froide. Pas une rage adolescente, pas une indignation de plateau télé, mais une exaspération lucide, celle de quelqu’un qui a vu les années s’empiler, les alertes se répéter, les discours se vider de substance, et qui finit par se dire : d’accord, on va le chanter. Et on va le chanter comme un récit, avec un navire, un capitaine obstiné, un équipage qui comprend, et l’iceberg au loin qui grossit à mesure que l’on détourne le regard.

Sommaire

  • Le malentendu McCartney : l’humaniste qui refuse le sermon
  • De Blackbird à 2018 : une conscience discrète, mais persistante
  • De l’espoir à la dissonance : la bascule d’une époque
  • Egypt Station : un album-voyage qui cache une tempête en son centre
  • La naissance du titre : un journal, une phrase, et la sensation d’un monde qui n’écoute plus
  • Le navire McCartney : la métaphore comme arme de précision
  • Anatomie musicale : une suite en plusieurs tableaux, entre cabaret, rock et chœur populaire
  • Le texte : ironie, gravité, et la colère retenue d’un homme qui a trop vu
  • « Je ne veux pas être activiste » : la position inconfortable de McCartney face à la politique
  • La tradition Beatles : engagement, contradictions, et la difficulté d’être une voix publique
  • Une rareté dans sa discographie : pourquoi cette chanson compte
  • L’écho public : entre admiration, scepticisme, et l’éternelle accusation d’hypocrisie
  • La scène : quand l’épopée devient théâtre
  • 2024-2025 : quand la métaphore cesse d’être une métaphore
  • McCartney et l’écologie : du mode de vie à la pop comme outil de contagion
  • Les fils cachés : ragtime, prog, soul, et l’art mccartneyen du collage
  • La singularité : une chanson politique qui reste une chanson de McCartney
  • McCartney, Trump, et la question éternelle : la pop doit-elle se mêler de politique ?
  • Pourquoi Despite Repeated Warnings restera

Le malentendu McCartney : l’humaniste qui refuse le sermon

On a souvent résumé Paul McCartney à une idée confortable : le mélodiste heureux, l’optimiste professionnel, le type qui préfère parler d’amour que de conflit, de soleil que de fissure. Cette image n’est pas fausse ; elle est incomplète. McCartney est un compositeur qui a toujours cru à la contagion émotionnelle de la musique. Pas à la leçon, à l’injonction, au tribunal. Il croit au déplacement intérieur : une chanson peut ouvrir un espace, pas fermer une discussion.

Cette philosophie explique sa rareté dans le registre frontal. Lorsqu’il s’y aventure, c’est souvent parce que l’époque le pousse dans un coin. Il l’a fait en 1972 avec un single à charge sur l’Irlande du Nord, au risque d’être banni d’antenne ; il l’a fait plus tard sur la cause animale ; il l’a fait par éclairs, jamais comme une ligne de conduite permanente. Chez lui, la politique n’est pas un costume. C’est un réflexe moral qui se déclenche quand le monde devient trop absurde pour être ignoré.

Ce qui rend Despite Repeated Warnings fascinante, c’est qu’elle ne renie pas McCartney : même engagée, elle reste écrite par un homme qui pense en mélodies, en scènes, en personnages. Plutôt que d’aligner des faits, il raconte une situation. Plutôt que de distribuer des culpabilités, il met en place un décor où l’évidence finit par hurler d’elle-même. Le message est clair, mais la chanson ne prend pas l’auditeur en otage. Elle l’embarque.

De Blackbird à 2018 : une conscience discrète, mais persistante

Revenir à McCartney, c’est revenir à un artiste dont la conscience s’exprime souvent sous masque. On a beau répéter que Blackbird (1968) est une chanson « jolie », elle demeure l’une de ses pièces les plus profondément liées à une époque : celle des luttes pour les droits civiques. C’est là, déjà, que l’on voit la méthode McCartney : la métaphore plutôt que le tract, l’image intime plutôt que la banderole, l’universel plutôt que le cas particulier. Un oiseau blessé, une nuit, une invitation à déployer des ailes. Tout est là, sans le dire de façon scolaire.

Ce goût de l’allusif, il le conservera. Même dans les moments de drame, McCartney écrit comme on tend la main. Il préfère la compassion à la sentence. C’est aussi pour cela que ses rares brûlots se voient d’autant plus. Quand il sort une phrase plus tranchante que d’habitude, on l’entend comme si elle avait été gravée au couteau.

En 2018, le contexte lui fournit un sujet qui dépasse les querelles : le déni climatique, la crise climatique, ce phénomène étrange où l’on nie ce qui est déjà là, où l’on organise le doute comme une politique, où l’on transforme la science en opinion. McCartney, militant de longue date sur les questions de mode de vie, de consommation, de rapport aux animaux, voit dans cette négation une violence faite à l’avenir. Et il y a un visage, à ce moment-là, qui cristallise tout : Donald Trump.

De l’espoir à la dissonance : la bascule d’une époque

On oublie parfois à quel point la décennie 2010 a été ressentie, pour beaucoup d’artistes occidentaux, comme un passage brutal de l’optimisme prudent à l’incrédulité. Un moment où l’on pensait pouvoir avancer — lentement, imparfaitement, mais avancer — vers des politiques plus rationnelles sur l’environnement, l’énergie, la coopération internationale. Et puis, soudain, un retour du bruit : l’insulte érigée en méthode, l’expertise rabaissée, la réalité elle-même traitée comme une fiction que l’on peut réécrire.

Donald Trump, élu une première fois en 2016 puis redevenu président en janvier 2025, symbolise cette époque où l’on parle plus fort pour ne pas entendre. Dans l’imaginaire McCartney, cela devient un capitaine qui refuse la carte, refuse les signaux, refuse la mer qui change. Le déni climatique n’est plus une abstraction ; c’est un gouvernail.

Et, chez McCartney, le choc n’est pas seulement politique. Il est presque sentimental. Parce que ce compositeur a grandi dans une génération où l’on croyait, après la guerre, que la modernité pouvait rimer avec amélioration. Il a vu le monde se globaliser, les communications exploser, les avancées scientifiques se multiplier. Il lui est difficile d’accepter qu’au sommet de la puissance, on puisse traiter la science comme une opinion de salon. Quand l’absurde devient officiel, la chanson devient une façon de reprendre la parole.

Egypt Station : un album-voyage qui cache une tempête en son centre

Il faut parler de Egypt Station comme d’un disque de mouvement. McCartney y pense en étapes, en « stations » d’un trajet imaginaire. L’album est traversé par des couleurs diverses, comme si l’on passait d’un paysage à l’autre sans prévenir : un détour romantique, une digression psychédélique, une énergie pop très actuelle, et, au milieu, cette longue séquence sombre qui ralentit la marche et fait basculer le récit.

Despite Repeated Warnings n’est pas posée là par hasard. C’est une station orageuse, une zone de turbulences. McCartney, à cet âge où d’autres se contentent de rejouer leur légende, choisit au contraire d’écrire une pièce « à tiroirs », une mini-épopée. L’idée même de faire durer une chanson aussi longtemps, dans un monde de streaming qui récompense la concision, est déjà une forme d’obstination artistique. Comme s’il disait : non, celle-ci a besoin d’espace. On ne peut pas résumer l’alerte en trois minutes.

La collaboration avec Greg Kurstin joue ici un rôle déterminant. Kurstin, producteur habitué aux architectures pop modernes, sait aussi respecter le goût de McCartney pour les formes mouvantes, les suites, les medleys. Le résultat est un morceau qui se comporte comme un petit film : exposition, montée de tension, renversement, moment choral, résolution partielle. On y retrouve l’ADN d’un compositeur qui, déjà dans les années 1960, aimait les ruptures et les collages. Sauf qu’ici, le collage n’est pas un jeu : c’est une dramaturgie.

La naissance du titre : un journal, une phrase, et la sensation d’un monde qui n’écoute plus

McCartney a raconté l’origine du morceau de façon très simple, presque comme on évoque une trouvaille de carnet : il lit un article sur le changement climatique — au Japon, de mémoire — et tombe sur une formule qui résume l’époque. L’expression a ce pouvoir rare : elle sonne comme un constat administratif et comme une menace biblique. « Malgré les avertissements répétés… » Tout est là. L’alerte. La répétition. L’inaction.

Ce qui l’intéresse, chez McCartney, c’est la musicalité d’une phrase autant que son sens. Certains compositeurs partent d’un accord, lui part souvent d’un mot qui accroche. « Despite repeated warnings » est un excellent titre précisément parce qu’il contient un rythme interne, une marche, presque une batterie fantôme. Il y a de la gravité dans ces syllabes, mais aussi quelque chose de quotidien : ce sont les mots qu’on utilise quand on rédige un rapport après une catastrophe évitable. Un crash, un incendie, un accident industriel. On savait. On avait prévenu. Et pourtant.

C’est à partir de là que McCartney choisit son outil préféré : le symbole. Il ne veut pas écrire un pamphlet. Il veut écrire une histoire, une parabole contemporaine. Le capitaine, figure d’autorité, refuse de changer de cap. L’équipage sait. Les signaux sont là. Et l’on continue. L’allégorie maritime est d’une efficacité redoutable : elle parle à tout le monde, même à ceux qui n’ont pas envie d’entendre parler de politique.

Le navire McCartney : la métaphore comme arme de précision

La chanson engagée, lorsqu’elle devient trop directe, peut se heurter à un mur : celui du camp. On écoute pour applaudir ou pour détester. McCartney, lui, a toujours voulu écrire des chansons que l’on puisse chanter ensemble, même si l’on ne vote pas pareil. C’est sa limite et sa force. Dans Despite Repeated Warnings, il tente un équilibre difficile : viser un pouvoir sans transformer la chanson en affiche.

La métaphore du navire fonctionne comme une arme de précision. Elle permet de dire « Trump » sans le dire. Elle permet aussi de dépasser Trump : car le « capitaine » peut être n’importe quel dirigeant, n’importe quel industriel, n’importe quel commentateur qui transforme l’urgence en divertissement. McCartney parle d’un monde où l’on confond le volume sonore avec l’intelligence, où ceux qui crient le plus fort ont parfois le plus grand pouvoir de nuisance. Il ne s’agit pas seulement d’un président ; il s’agit d’une époque qui récompense l’outrance.

Et puis il y a l’évidence du Titanic, ce mythe moderne du progrès qui se croyait invincible. L’iceberg est visible. Les avertissements existent. Et l’on continue, parce que reconnaître le danger serait reconnaître que l’on a tort. McCartney, en choisissant cette image, fait quelque chose de plus subtil qu’un réquisitoire : il écrit une fable sur l’ego, sur l’autorité, sur la masculinité du commandement qui préfère couler plutôt que de dévier.

Anatomie musicale : une suite en plusieurs tableaux, entre cabaret, rock et chœur populaire

Dès les premières mesures, Despite Repeated Warnings ne cherche pas l’immédiateté. Elle installe. On entend un piano qui évoque presque un cabaret, un théâtre miniature. La voix de McCartney, à l’automne de sa vie, a perdu un peu de son vernis de jeunesse, mais elle a gagné autre chose : une fragilité expressive. Elle peut devenir personnage. Elle peut murmurer et, l’instant d’après, se durcir.

Puis la chanson se met à gonfler. Les cuivres arrivent comme une alarme. La rythmique se densifie. La basse de McCartney, toujours aussi physique, fait rebondir l’histoire. Il y a quelque chose d’étrange et de fascinant dans cette manière qu’il a, même en écrivant sur la fin du monde, de faire groover la catastrophe. Ce n’est pas du cynisme : c’est une stratégie. Si la chanson reste musicale, si elle reste séduisante, elle a une chance de pénétrer là où un discours échouerait.

Le morceau fonctionne par mouvements. On passe d’une section presque narrative à des refrains collectifs, comme si l’équipage prenait la parole. McCartney empile des harmonies comme au temps des Wings, fabrique un chœur à lui tout seul, puis laisse les instruments jouer la houle. On pense aux grandes pièces épisodiques de son répertoire, à ces chansons qui semblent en contenir plusieurs. Mais ici, l’épisodique a un sens : il imite la panique, la désorganisation, la sensation qu’un système entier vacille.

Le pont, avec son élan choral, apporte une lumière paradoxale. McCartney, même dans l’alerte, refuse de finir sur le désespoir. Il glisse un appel, un sursaut, comme une main sur l’épaule : on peut encore agir. L’espoir, chez lui, n’est pas naïf ; il est nécessaire. Sans lui, la chanson se transformerait en constat mortuaire. Avec lui, elle devient un outil.

Le texte : ironie, gravité, et la colère retenue d’un homme qui a trop vu

McCartney évite le jargon. Il ne parle pas de ppm, de scénarios, de courbes. Il parle de mer qui monte, de tempêtes, de chaleur qui grimpe, de signaux ignorés. Il écrit pour la radio, pour la foule, pour l’adolescent et pour le retraité. Cette simplicité est volontaire : le changement climatique est déjà compliqué, la chanson doit être claire.

L’ironie est l’un de ses moteurs. Il se moque de ceux qui hurlent pour masquer leur vide. Il insiste sur la répétition des avertissements, comme si l’on assistait à une farce tragique. Et puis il y a cette violence, très McCartney, qui surgit sans s’attarder : l’idée qu’un seul homme, un seul ego, peut entraîner tout le monde avec lui. La figure du capitaine n’est pas seulement un portrait de Trump ; c’est un portrait de l’autoritarisme contemporain, celui qui décide que la réalité est négociable.

Ce qui frappe, c’est la retenue. McCartney n’écrit pas « vous êtes des criminels ». Il écrit « vous n’écoutez pas ». Il ne juge pas l’auditeur. Il juge la surdité. Il ne pointe pas du doigt les gens ; il pointe la mécanique. C’est une manière de rester fidèle à son humanisme : fédérer, même quand on dénonce. Faire comprendre sans humilier. Attaquer le déni, pas l’humain.

« Je ne veux pas être activiste » : la position inconfortable de McCartney face à la politique

McCartney a souvent exprimé une réserve à l’idée d’être un militant au sens professionnel du terme. Il ne veut pas que sa musique soit un meeting. Il ne veut pas que son nom devienne un drapeau. On peut y voir une prudence, ou une sagesse. On peut aussi y voir une stratégie d’artiste qui sait que la chanson, si elle se transforme en sermon, perd sa puissance.

Pourtant, il admet aussi que certaines situations rendent le silence indécent. Dans des échanges publics autour de Egypt Station, il a évoqué la folie d’un monde où l’on place des responsables hostiles à la protection de l’environnement à des postes clés. Il a reconnu que « le capitaine », dans sa tête, avait un visage, et que beaucoup le devineraient. Cette franchise relative est déjà énorme chez lui. C’est McCartney qui, d’habitude, préfère dire « certaines personnes » plutôt que « cet homme-là ».

Il avance donc sur une ligne étroite : être clair sans être clivant. Et c’est précisément ce qui donne à Despite Repeated Warnings son caractère unique. Ce n’est pas un artiste en pleine conversion militante. C’est un artiste qui, ponctuellement, sort de sa réserve parce qu’il estime que la maison brûle et que certains font semblant de ne pas sentir la fumée.

La tradition Beatles : engagement, contradictions, et la difficulté d’être une voix publique

On a tendance à opposer Lennon et McCartney comme on oppose le feu et l’eau. Lennon, l’agitateur ; McCartney, le rassembleur. Cette opposition est pratique pour raconter une histoire. Elle écrase la réalité. Les Beatles, dès leur ascension, ont été des figures politiques malgré eux, parce que toute figure culturelle mondiale l’est. Ils ont vécu l’Amérique des droits civiques, la guerre du Vietnam, les tensions de classe, les bouleversements de mœurs. Ils ont été happés dans le grand récit.

Lennon a choisi d’embrasser ce rôle, d’en faire un axe. McCartney a choisi de le contourner, de rester dans une zone où l’on peut parler à tout le monde. Mais contourner n’est pas ignorer. C’est déplacer. Là où Lennon écrit parfois comme un tract, McCartney écrit comme un conte. Les deux peuvent toucher. Les deux peuvent agacer. Les deux peuvent être récupérés.

Ce que Despite Repeated Warnings révèle, c’est que McCartney n’a pas changé de nature : il a simplement estimé que le conte devait être plus sombre, plus explicite. Comme si, à force de répétition, l’allusion devait devenir sirène.

Une rareté dans sa discographie : pourquoi cette chanson compte

Si l’on regarde la carrière solo de Paul McCartney, les chansons explicitement politiques sont des points d’exclamation. Elles existent. Elles ne dominent pas. C’est ce qui leur donne du poids. Quand il écrit sur l’Irlande en 1972, il le fait au risque d’abîmer son image. Quand il aborde certaines causes plus tard, il le fait sans construire un album entier autour d’elles. McCartney n’est pas un chroniqueur politique permanent ; il est un compositeur qui, parfois, estime que la réalité doit entrer dans la chanson.

Despite Repeated Warnings compte parce qu’elle arrive tard. Parce qu’elle arrive à un âge où l’on pourrait se contenter de célébrer le passé. Parce qu’elle démontre que McCartney ne s’est pas fossilisé. Et parce qu’elle choisit un sujet qui dépasse les cycles politiques : le déni climatique comme symptôme d’une crise plus large, celle de notre rapport au réel.

Il ne s’agit pas de dire que McCartney est devenu Lennon. Il ne l’est pas. Il s’agit de comprendre que l’engagement, chez lui, n’est pas un genre : c’est une exception qui prend la forme d’une nécessité.

L’écho public : entre admiration, scepticisme, et l’éternelle accusation d’hypocrisie

À chaque fois qu’un artiste riche parle d’écologie, la même scène se rejoue : on l’accuse d’hypocrisie. Avion, tournée, luxe. Comme si la pureté individuelle était la condition préalable à toute parole. C’est une façon commode de tuer le débat : plutôt que de discuter du message, on attaque le messager.

McCartney, sur ce terrain, répond rarement par l’agressivité. Il reconnaît l’imperfection. Il insiste sur l’idée qu’un artiste peut au moins utiliser son micro pour rappeler une évidence. Et il pointe aussi un fait rarement dit : la perfection n’existe pas dans un système qui rend les choix propres difficiles. Ce n’est pas une excuse ; c’est un diagnostic.

Ce qui est intéressant, c’est que Despite Repeated Warnings ne réclame pas l’admiration. Elle ne dit pas « regardez comme je suis vertueux ». Elle dit « regardez comme on n’écoute pas ». Elle parle d’un mécanisme collectif, pas d’une sainteté personnelle. Ce positionnement lui évite, en partie, le piège moral.

La scène : quand l’épopée devient théâtre

McCartney a souvent pensé ses chansons comme des scènes. Il l’a dit, il l’a montré. Despite Repeated Warnings est presque conçue pour être mise en espace : un capitaine, un équipage, un chœur, une tension qui monte. On peut facilement imaginer la chanson comme une petite opérette moderne, une sorte de satire maritime où l’on chante la catastrophe en costumes, parce que le monde, parfois, ressemble à un théâtre absurde.

Sur scène, l’enjeu est différent. Dans un stade, l’allégorie devient collective : le public devient l’équipage. Les refrains prennent un sens nouveau, moins intime, plus communautaire. Et la durée, loin d’être un défaut, devient un moment de bascule dans le set : une zone dramatique, un passage où l’on cesse de danser pour écouter.

La rock music a toujours eu cette fonction : transformer un sujet sérieux en expérience physique. Faire sentir, dans le ventre, ce que les chiffres peinent à transmettre. McCartney, qui sait écrire des chansons comme des machines à communion, utilise ici ce savoir-faire pour un message urgent.

2024-2025 : quand la métaphore cesse d’être une métaphore

Il y a quelque chose de vertigineux à réécouter Despite Repeated Warnings après les années récentes, quand les records de chaleur s’empilent et que le langage de l’exception devient le langage du quotidien. La chanson, en 2018, pouvait encore être reçue comme une alerte. En 2024, quand certaines institutions scientifiques confirment que l’année a franchi symboliquement le seuil de +1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle, elle résonne comme un procès-verbal. En 2025, quand l’on parle d’une séquence de plusieurs années d’affilée à des niveaux de chaleur extrêmes, elle sonne comme une prophétie déjà en cours d’exécution.

Dans ce contexte, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025 donne à la chanson une dimension presque documentaire : le capitaine n’a pas changé, ou alors il a changé de manière aggravante. L’allégorie devient un miroir. Ce n’est plus « un dirigeant possible », c’est « un dirigeant réel ». Et l’iceberg n’est plus une image : c’est une addition de phénomènes, d’événements, de ruptures, de coûts humains, de paysages altérés.

La force d’une chanson comme celle-ci, c’est qu’elle ne dépend pas d’un mandat. Elle parle d’un mécanisme politique et psychologique : nier, retarder, détourner, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Elle parle de cette seconde étrange où l’on pourrait encore tourner, mais où l’on préfère maintenir le cap pour ne pas avouer qu’on s’est trompé.

McCartney et l’écologie : du mode de vie à la pop comme outil de contagion

Il serait réducteur de faire de Despite Repeated Warnings un coup isolé. McCartney n’a pas attendu 2018 pour s’intéresser à la planète. Son engagement sur l’alimentation, son soutien à des campagnes de réduction de la consommation de viande, son discours sur l’impact des choix individuels, tout cela forme un arrière-plan. On peut discuter de l’efficacité de ces actions, de leur portée, mais elles dessinent une cohérence : McCartney pense la culture comme un levier.

Ce qui est typiquement mccartneyen, c’est l’idée de faire passer la politique par le quotidien. Il ne se présente pas comme un expert. Il se présente comme un citoyen qui a une tribune. Et il revient toujours à la même croyance : si l’on ne « charge » pas trop le message, si l’on évite d’être moralisateur, une chanson peut influencer des pensées, déplacer des habitudes, ouvrir une conversation.

Cette approche est exactement celle de Despite Repeated Warnings. La chanson ne vous dit pas comment voter. Elle vous dit : écoutez les signaux. Elle ne vous humilie pas. Elle vous embarque. C’est une pédagogie émotionnelle, pas une intimidation idéologique.

Les fils cachés : ragtime, prog, soul, et l’art mccartneyen du collage

Musicalement, le morceau est un patchwork maîtrisé. On y entend des échos de plusieurs traditions : un goût pour le cabaret ancien, une tentation progressive dans la construction, une énergie soul dans la section rythmique, des cuivres qui rappellent autant le rock orchestral que certaines productions de la fin des années 1970. McCartney n’a jamais été puriste. Il a toujours été un voleur élégant, un compositeur qui emprunte et transforme.

Ce qui frappe, c’est la façon dont cette richesse sert le propos. Les changements de tempo, les variations de tonalité, les ruptures, tout cela ressemble à une mer qui se déchaîne. La chanson est un bateau qui grince. Elle n’est pas lisse. Elle est volontairement traversée de tensions. Et quand le chœur revient, il n’est pas là pour embellir : il est là pour incarner une communauté.

On pourrait voir dans cette pièce une manière, pour McCartney, de reconnecter avec une forme qu’il aime depuis longtemps : la suite narrative, la chanson qui voyage, celle qui refuse le couplet-refrain comme un carcan. Il l’a fait à différentes époques. Ici, il le fait avec une urgence nouvelle.

La singularité : une chanson politique qui reste une chanson de McCartney

La tentation, quand on parle de chanson engagée, est d’évaluer l’œuvre comme un discours : est-ce assez clair, assez radical, assez précis ? Mais McCartney n’est pas un éditorialiste. Il est un compositeur. La réussite de Despite Repeated Warnings n’est pas d’être un programme. C’est d’être une œuvre où l’on reconnaît immédiatement sa patte, tout en entendant une gravité inhabituelle.

Le morceau est parfois jugé « appuyé » dans sa métaphore. C’est possible. Mais cette insistance fait partie de l’idée : l’alerte est répétée. Répétée encore. Répétée jusqu’à l’absurde. La chanson reflète cette répétition. Elle tourne autour du même constat, comme un esprit qui n’arrive plus à croire à ce qu’il voit. C’est presque une chanson sur la stupeur : comment peut-on encore faire semblant ?

Et pourtant, McCartney termine sur une énergie qui ressemble à une réponse. Pas une certitude, plutôt un sursaut. On peut encore faire quelque chose. C’est là que son humanisme reparaît : même quand il dénonce, il refuse de fermer la porte.

McCartney, Trump, et la question éternelle : la pop doit-elle se mêler de politique ?

On pose souvent cette question comme si la pop avait, un jour, été apolitique. Comme si les Beatles n’avaient pas été un événement social, comme si Dylan n’avait pas bouleversé la chanson populaire, comme si le rock n’avait pas accompagné les transformations culturelles. La vérité, c’est que la musique est toujours politique, même quand elle parle d’amour, parce qu’elle dessine des sensibilités, des identités, des communautés.

Ce que les gens refusent, souvent, ce n’est pas la politique dans la musique. C’est une politique qui les contredit. Despite Repeated Warnings dérange parce qu’elle vise une figure et un système de pensée qui ont leurs défenseurs. Et parce qu’elle touche à un sujet qui, paradoxalement, est encore traité comme une opinion, alors qu’il s’agit d’un phénomène physique.

McCartney, lui, n’entre pas dans la bagarre comme un polémiste. Il entre comme un conteur. Il dit : imaginez un navire. Imaginez un capitaine. Imaginez l’iceberg. Et maintenant, dites-moi : à quel moment tourne-t-on ?

Pourquoi Despite Repeated Warnings restera

On ne jugera peut-être pas Despite Repeated Warnings comme la plus grande mélodie de McCartney. Ce n’est pas forcément son but. Ce morceau est autre chose : un instant où l’artiste du consensus accepte de risquer la division, parce qu’il considère que le sujet dépasse les susceptibilités. Une chanson qui s’inscrit dans une histoire plus vaste : celle d’une culture populaire qui, parfois, tente de faire contrepoids au cynisme.

Elle restera parce qu’elle capture un moment précis : l’époque où le déni climatique est devenu un discours de pouvoir assumé, où la vérité scientifique a été traitée comme une affaire de camps, où l’urgence a été transformée en querelle. Elle restera aussi parce qu’elle a été écrite par un homme dont on attendait plutôt des refrains apaisants. Quand McCartney hausse le ton, on écoute autrement.

Et puis elle restera pour une raison simple : parce qu’elle dit ce que l’on répète aujourd’hui, avec une lassitude grandissante. Nous avons été prévenus. Nous le sommes encore. Le problème n’est pas l’absence de signaux. Le problème est la surdité organisée. Dans cette histoire, McCartney choisit son camp, sans haine mais sans ambiguïté : celui de l’équipage qui voit l’iceberg.

Il y a, dans cette décision, quelque chose de profondément rock. Pas le rock comme posture, mais le rock comme refus de l’absurde. Le rock comme instinct de survie.