« La Nuit au cœur » invite à suivre la descente aux enfers de trois femmes, trois destins brisés ou marqués à jamais par la violence conjugale. La première, Chahinez Daoud, vivait en France… avant d’être lâchement assassinée en rue, brûlée vive par son mari en 2021. La seconde, Emma, était la cousine de l’autrice, tuée en 2000 à l’île Maurice… par son époux. La dernière, rescapée d’une relation toxique qui a failli lui coûter la vie, prend son courage à deux mains pour tenir elle-même la plume de ce roman et tenter de mettre des mots sur l’indicible . À travers une construction narrative en spirale, l’autrice entrelace ces histoires vraies, mêlant introspection, enquête et hommage, pour tenter de comprendre l’incompréhensible et redonner voix à celles que la société a trop souvent réduites au silence.
Il suffit d’ailleurs d’aller jeter un œil sur le site de https://www.feminicides.fr/ pour constater avec effroi, consternation et écœurement à quel point les victimes de ces, très mal nommés, « crimes passionnels » sont nombreuses.
Dès les premières pages, le lecteur est happé par une scène de fuite haletante, presque cinématographique, qui installe une tension physique et morale. Nathacha Appanah choisit de ne jamais nommer les bourreaux autrement que par leurs initiales, refusant toute forme de justification ou d’humanisation excessive. Le roman alterne entre confession intime et enquête minutieuse, révélant la complexité des mécanismes de l’emprise, allant de l’isolement à la culpabilité persistante, en passant par la honte et la dépossession de soi.
La structure du récit, en cercles concentriques, épouse la difficulté de dire l’indicible. Chaque tentative d’approche du cœur noir de la violence se heurte en effet à la résistance du réel, à la fragmentation de la mémoire et à l’impuissance du langage. Pourtant, le texte de l’autrice, à la fois pudique et incisif, parvient à faire ressentir la peur, la rage et la tristesse, mais également la dignité et la force des victimes.
Loin d’un simple témoignage, « La Nuit au cœur » est un geste littéraire fort, où la littérature devient outil de mémoire, de réparation et de résistance. Lors de cette mise à nu de l’emprise, l’autrice interroge sans relâche : comment en arrive-t-on à accepter l’inacceptable ? Pourquoi la société, la justice, les proches, restent-ils souvent impuissants ou complices ? Le roman pointe les défaillances institutionnelles, la banalisation des violences patriarcales, mais refuse tout manichéisme ou discours simpliste.
La grande réussite du livre réside dans sa capacité à tisser une sororité entre les victimes, à leur redonner chair et voix et à refuser l’effacement. La construction narrative, la justesse du ton, l’absence de pathos, la réflexion sur le pouvoir et les limites de la littérature, tout concourt à faire de ce texte une œuvre majeure, à la fois intime et universelle. Un cri littéraire contre le silence des violences conjugales !
« La Nuit au cœur » est un livre qui bouleverse, dérange, mais surtout éclaire. On en ressort ébranlé, mais aussi plus lucide, plus attentif à ce qui se joue derrière les portes closes. Un roman nécessaire, d’une intensité rare, qui mérite d’être lu et partagé.
La Nuit au cœur, Nathacha Appanah, Gallimard, 283 p., 21€
Elles/ils en parlent également : Karine, Cannetille, Isabelle, Sandrion, Clémence, Jean-Paul, Ffloladilettante, Mes échappées livresques, Mes p’tits lus