« Faire kolkhoze » avec Emmanuel Carrère

Par Ellettres @Ellettres

« Ce sont des clichés, mais je pense que les clichés sur la Russie sont toujours vrais » dit Emmanuel à propos de la branche maternelle (russe et noble) de sa mère, feue Hélène Carrère d’Encausse née Zourabichvili, ex-immortelle et secrétaire perpétuelle de l’Académie française. On pourrait en dire autant de lui : certes il ramène tout à lui dans ses livres, certes son œuvre est un monument d’égotisme, et pourtant je pourrais le suivre sur n’importe quel sujet, pourvu que ce soit lui qui en parle.

En commençant ce livre j’ai eu la sensation presque physique du bien être. Ah ! me suis-je dit, mais quel bonbon ! C’est comme si je renouais avec un vieil ami, avec son ton et sa voix inimitables (oui, oui, Emmanuel Carrère est de ces écrivains qui parle distinctement dans ma tête, avec un timbre rien qu’à lui quand je le lis).

Pour tout dire, et pour m’inscrire dans un vieux marronnier de l’automne bien d’chez nous, je pense qu’il aurait mérité le Goncourt. Mais j’attends de lire Mauvignier avant de me faire une opinion sur ce sujet hautement sensible.

Le voilà donc, au lendemain de la mort de sa mère en août 2023, à retourner sur les traces de la famille de sa mère – enquête qu’il avait déjà entreprise dans Un roman russe – et un peu sur celle de son pyrénéen de père, Louis Carrère d’Encausse. Ce dernier, toujours dans l’ombre de sa femme, éternel spectateur délaissé des succès de celle-ci, fut néanmoins le plus grand fan de son arbre généalogique aristo, et fournit à l’auteur de nombreux renseignements biographiques.

Carrère nous promène dans le temps et dans l’espace. Aux confins du Caucase, en Géorgie, berceau du tendre couple de Nino et Vano Zourabichvili, intellectuels et militants de l’indépendance géorgienne vis-à-vis de la Russie tsariste, qui durent émigrer en France après l’invasion soviétique, avec leurs fils (dont Georges, l’enfant du milieu, le fils maudit, qui échut comme père à Hélène). De là, l’auteur nous entraîne de l’autre côté, dans une propriété à la Tchekhov nommée Gorodnia, lieu de l’unique été russe de la mère de sa mère. Mais aussi à Paris où se retrouvent les communautés russe et géorgienne en exil et où se rencontrent les parents d’Hélène, locataires du même immeuble exigu où les exilés faisaient la cuisine sur des radiateurs.

Il est à admirer comment, en tirant un seul fil, Emmanuel Carrère parvient à déployer très vite une chatoyante tapisserie, tissée d’anecdotes personnelles ou empruntées à d’autres, d’encarts historiques (par exemple sur les vazvrachentsy, les « retournants » en URSS dans les années 50, épisode peu connu et glaçant) et de références littéraires, où se croisent des personnages aussi improbables que Nabokov, Anne Wiazemsky ou le fasciste Maurice Bardèche (que le petit Emmanuel est allé interroger un jour pour son exposé sur Balzac). Décidément, il a un vrai talent de conteur, Carrère.

« Ma mère a toujours trouvé le « je » haïssable – et l’usage que j’en ai fait par la suite n’a, c’est le moins qu’on puisse dire, rien arrangé. » (p. 229)

On pourrait croire qu’il part dans tous les sens mais non, après avoir déplié l’histoire de ses ascendants qui comprend la sienne propre, en un récit sinueux comme un grand fleuve, il se rend lui-même sur les lieux de son origine. La boucle est bouclée. Il se rend en Géorgie où sa cousine Salomé fut élue présidente de la République dans les années 2000 après une impeccable carrière de diplomate française. Mais c’est en Russie qu’il se rendit bien plus souvent, sa mère, comme son grand-père ayant toujours privilégié le côté russe au côté géorgien, jugé trop « provincial ». (Hélène et son père Georges Zourabichvili avaient d’autres jugements à l’emporte-pièce comme ça, comme celui de préférer Dostoïevski à Tolstoï qu’ils méprisaient et refusaient de lire.) Emmanuel a hérité de sa mère cette passion pour la Russie. Il s’y est rendu de nombreuses fois dans les années 2000 pour tourner un documentaire sur le « dernier soldat hongrois de l’URSS » à Kotelnicht, dans la gloublinka, cette espèce de ventre mou de la Russie synonyme deno man’s land cauchemardesque.

A propos de la gloublinka : « Nous vivons en France, sous le règne de l’humour et du second degré obligatoires. Ici, dans ce morceau d’URSS congelé et de Russie éternelle, ça n’existe tout simplement pas : même la joie, on la prend au sérieux. » (p. 374)

Il est en Russie au début de cette guerre lancée par Poutine, qu’Hélène, experte reconnue de la Russie, n’avait pas vu venir. Il raconte cette sensation d’irréalité, de coup de tonnerre dans un ciel bleu : « La réalité se défait comme dans un roman de Philip K. Dick. » (On se rappelle que Carrère est un spécialiste de l’écrivain de science-fiction dystopique). Il va aussi en Ukraine, d’où il ramène des parcelles d’expérience du front et des témoignages terrifiants d’exactions russes qui en remontrerait à Dostoïevski lui-même. Dans un des passages les plus tragiques du livre, il se demande comment il peut encore supporter d’être russe.

Hélène et Emmanuel sur le plateau d’Apostrophes en 1986. Bernard Pivot avait conçu une émission spéciale « parents et enfants écrivains », avec également Florence Delay et son père, le professeur Delay, qui était tombé inanimé en direct, ce que la vidéo INA ne montre pas. Carrère se demande donc s’il a bien été témoin de cela ou s’il a halluciné a posteriori, comme dans un roman de K. Dick…

Mais au fond, ce qui m’a le plus touchée, c’est l’histoire du petit garçon éperdu d’admiration pour sa mère, que Carrère n’a jamais cessé d’être. C’est l’histoire de cette frêle jeune femme dépossédée de son père, probablement liquidé à la Libération, et qui conquit les ors de la République. C’est la figure fraternelle et contestaire de Nicolas, sorte d’oncle Vania. Ce sont ces trois enfants qui faisaient « kolkhoze » autour du lit de leur mère, quand le père était en voyage d’affaires. C’est Louis, cet homme fidèle malgré l’éloignement de sa femme, qui collectionnait tous les fragments de mémoire qui pouvait le rattacher à elle, comme cette fougère cueillie dans les Pyrénées à l’endroit même où, paraît-il, où l’armée romaine de Pompée s’arrêta pour boire avant d’aller guerroyer bien plus à l’est, dans le Caucase. Ce qui pour Louis était un « clin d’oeil de l’histoire à un couple du XXe siècle ».1

En somme, avec Kolkhoze, Emmanuel Carrère a construit le plus beau des mausolées à sa mère : un temple dédié à la vie, la sienne, et celle, tumultueuse, du siècle. ❤︎

« Alors il y a le caractère bien-sûr, et ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous – qui seul importe, disait Sartre. Mais cela compte aussi, ce qu’on a fait de nous. Cela compte, le lieu d’où nous venons, et ce qui a formé ceux qui nous ont formé. Cela compte, les choix plus ou moins libres de nos parents. Ceux qui ont fait les bons, le monde leur appartient et ils le laissent en héritage à leurs enfants. Reste aux autres la honte, le ressentiment, la méfiance à l’égard de soi-même ou la triste ressource de peindre des complices objectifs de l’horreur en poétiques hurluberlus. Pour résumer : ce n’est pas la même chose, ce n’est pas le même rapport au monde d’avoir eu comme ami de la famille Romain Gary ou Maurice Bardèche. Un demi-siècle plus tard, je suis bien placé pour savoir que ça pèse encore. » (p. 195)

Emmanuel Carrère, Kolkhoze, P.O.L, 2025, 560 pages