All Things Must Pass : la cathédrale bancale de George Harrison

Publié le 22 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Pendant cinquante ans, All Things Must Pass a été rangé au rayon des évidences : le grand geste du “troisième Beatle”, la revanche enfin gravée sur trois vinyles, la spiritualité qui gagne les charts. Mais à force de le vénérer, ne l’écoute-t-on pas moins ? En 2026, quand le disque se déroule d’un seul trait en streaming, le brouillard somptueux de Phil Spector révèle aussi ses limites : une grandeur fabriquée, des couloirs qui s’étirent, un Apple Jam qui gonfle la statue. Reste que les sommets, eux, sont indiscutables : “My Sweet Lord”, “Isn’t It a Pity”, “What Is Life”, la chanson titre… autant de preuves qu’Harrison n’avait plus rien d’un second rôle. Alors, chef-d’œuvre absolu ou double album génial dilaté par l’époque et par le mythe ? On rouvre le dossier, sans procès d’intention ni dévotion automatique, pour distinguer la grâce de l’inflation, la profondeur de la mise en scène, et rendre au disque ce qu’il mérite le plus : redevenir un album vivant, discutable, donc aimable.


Il y a des albums qu’on aime. Il y a des albums qu’on respecte. Et il y a des albums qu’on vénère, au point de ne plus vraiment les écouter. All Things Must Pass, le grand œuvre solo de George Harrison, appartient à cette troisième catégorie. C’est un album qui a quitté le territoire de la simple discographie pour entrer dans celui du récit, de la morale, de la réparation historique. Un disque qui ne se contente plus d’être un disque : il est devenu un symbole.

C’est précisément pour cela qu’il est légitime – et même nécessaire – de poser la question qui fâche : All Things Must Pass est-il un album surestimé ? Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de nier son importance, ni d’ignorer la beauté évidente de plusieurs de ses chansons. Il ne s’agit pas non plus de réécrire l’histoire des Beatles en minimisant l’apport de Harrison. Il s’agit d’interroger un phénomène bien connu : la canonisation. Quand une œuvre devient intouchable, elle cesse d’être évaluée avec la même exigence que les autres. Les défauts deviennent des traits de caractère. Les longueurs deviennent des « respirations ». Les excès deviennent de la « grandeur ». Et l’album, au lieu d’être jugé sur ce qu’il est, est jugé sur ce qu’il représente.

Or All Things Must Pass représente énormément. La revanche du « troisième Beatle ». La libération d’un auteur bridé. Le triomphe inattendu de la spiritualité dans la pop. Le grand disque de l’après-Beatles qui ferait mieux que ceux de John Lennon et Paul McCartney parce qu’il serait plus vaste, plus noble, plus « profond ». À force de porter ce costume de monument, l’album a fini par ressembler à une évidence : évidemment que c’est un chef-d’œuvre, puisqu’on le dit depuis cinquante ans. Mais l’évidence est parfois l’ennemie de l’écoute.

Et quand on écoute vraiment – pas avec la dévotion automatique, pas avec l’oreille du collectionneur qui coche une case dans le canon post-Beatles, mais avec l’oreille d’un auditeur contemporain, exigeant, disponible mais pas complaisant – une réalité plus troublante apparaît. All Things Must Pass est un grand disque, oui. Mais c’est aussi un disque inégal, gonflé, dilaté. Un disque dont la réputation repose autant sur ses sommets réels que sur une mythologie qui pardonne trop.

L’idée de la surestimation n’est pas une insulte : c’est une manière de rendre au disque sa complexité. Parce que si l’on cesse de l’adorer par réflexe, on peut recommencer à l’aimer pour de bonnes raisons. Et surtout, on peut enfin distinguer ce qui, dans All Things Must Pass, est du niveau du génie, et ce qui relève de l’époque, du contexte, de la démesure, voire de l’indulgence.

Sommaire

  • Le récit de la revanche : quand l’histoire gonfle la musique
  • Le triple album : grandeur réelle ou inflation mécanique ?
  • Phil Spector, le Wall of Sound et la fabrique du monument
  • Les sommets : là où la légende est méritée
  • La pente douce : l’inégalité comme cœur du problème
  • Apple Jam : l’appendice qui gonfle la statue
  • La spiritualité : profondeur réelle et slogans répétitifs
  • La colère, la revanche, l’ego : Harrison n’est pas un saint, et c’est une bonne nouvelle
  • Comparaisons post-Beatles : le biais du « grand sérieux »
  • Écouter en 2026 : un disque façonné pour le vinyle, confronté au monde du flux
  • Un exercice mental : et si c’était un double album implacable ?
  • Le cœur du débat : chef-d’œuvre ou disque de transition magnifié ?
  • Alors oui : All Things Must Pass peut être surestimé… et c’est précisément ce qui le rend intéressant

Le récit de la revanche : quand l’histoire gonfle la musique

Avant de parler des chansons, il faut parler du roman qui les entoure. All Things Must Pass est l’album idéal pour les amateurs de justice poétique. Pendant des années, George Harrison est perçu comme le junior, le discret, celui qui, au sein des Beatles, apporte des bijoux mais n’occupe pas le centre. Les projecteurs sont braqués sur Lennon et McCartney, les pages se remplissent de leurs rivalités, de leurs chefs-d’œuvre, de leurs egos. Harrison, lui, avance dans l’ombre, comme un artisan patient qui attend que le monde reconnaisse ses lignes de guitare, ses harmonies, sa singularité.

Puis, quand tout s’effondre, quand la machine Beatles se brise, il sort un disque immense. Triple album, production spectaculaire, chansons par dizaines. Et surtout, un succès. La narration s’écrit toute seule : regardez ce qu’il avait en réserve, regardez comme on l’a sous-estimé, regardez comme il était le vrai génie caché.

Ce récit est jouissif. Et il est en partie vrai. Harrison avait effectivement accumulé des chansons parce que l’espace disponible sur les disques des Beatles était limité et politiquement contrôlé. Il avait aussi mûri comme compositeur, et il avait trouvé une voix singulière, mélange de ferveur, d’amertume contenue, d’élan mélodique et de lucidité spirituelle. Il arrive à l’âge adulte artistique au moment précis où son groupe meurt. Tout cela est fascinant.

Mais ce récit a un effet secondaire : il pré-emballe le jugement esthétique. On n’écoute pas seulement un album ; on assiste à un rétablissement de l’équilibre cosmique. Et dès lors, critiquer l’album ressemble à critiquer la justice elle-même. La légende fabrique une immunité.

La surestimation commence souvent là. Non pas dans la musique, mais dans le contexte. Dans l’idée que ce disque doit être le chef-d’œuvre définitif parce qu’il prouve quelque chose. Parce qu’il « prouve » que Harrison valait autant, voire plus, que ses camarades. Parce qu’il « prouve » que les Beatles l’ont bridé. Parce qu’il « prouve » que la spiritualité peut gagner la bataille du rock. Quand une œuvre sert de preuve, elle est rarement évaluée avec neutralité.

Et pourtant, le disque n’a pas besoin de servir de preuve. Harrison n’a pas besoin d’un procès pour exister. Il existe déjà dans « Something », dans « Here Comes the Sun », dans ses parties de guitare, dans sa capacité à faire entrer d’autres couleurs dans la pop occidentale. Ce besoin de « prouver » par un album géant est autant un désir de l’époque qu’un désir personnel : les années 70 aiment les gestes grands, les albums-continents, les déclarations. Le problème, c’est que la grandeur affichée n’est pas automatiquement une grandeur vécue. Et l’écoute, elle, ne se nourrit pas de symboles ; elle se nourrit de temps, de relief, de nécessité.

Le triple album : grandeur réelle ou inflation mécanique ?

Le format de All Things Must Pass est à la fois son argument publicitaire implicite et sa principale fragilité. Un triple album n’est pas seulement un objet artistique : c’est une posture. Il dit au monde : j’ai tellement à dire que deux disques ne suffisent pas. Il dit aussi : je suis entré dans une autre catégorie, celle des œuvres totales.

On peut défendre ce choix comme un acte de générosité. Harrison ouvre les vannes, offre tout, ne garde rien. Après des années de rationnement, il refuse de faire le tri, comme si trier revenait à imiter les Beatles qui l’ont souvent relégué. L’abondance devient un principe moral. Tout doit sortir. Tout doit être entendu. Le disque devient un déversement cathartique.

Sauf que l’art n’est pas un déversement. L’art est une sélection. Un album, contrairement à un carnet de chansons, est un récit implicite : une suite de tensions, de respirations, de contrastes. Quand tout est inclus, le récit se dilue. Le simple fait de contenir beaucoup de bonne musique ne garantit pas une grande expérience d’écoute. Et c’est ici que le soupçon de surestimation devient solide : la réputation du disque repose en partie sur une confusion entre quantité et grandeur.

Certains défenseurs de l’album considèrent que la longueur fait partie de sa nature, comme une longue marche spirituelle, une liturgie rock. C’est une lecture séduisante. Mais elle peut aussi être une rationalisation a posteriori. Car la longueur fatigue, et la fatigue n’est pas une vertu en soi. Un disque peut être épuisant parce qu’il est intense, parce qu’il est dense, parce qu’il est bouleversant. Mais un disque peut aussi être épuisant parce qu’il s’étire sans nécessité, parce qu’il répète une ambiance, parce qu’il se ressemble. Et All Things Must Pass, par moments, tombe dans ce second cas.

C’est là qu’on peut parler de surestimation sans provocation gratuite. Quand on élève un album au rang de chef-d’œuvre absolu, on suppose qu’il a une maîtrise d’ensemble. Or ici, l’ensemble est parfois ce qui faiblit. Le disque est splendide par fragments, majestueux par instants, mais il ne maintient pas toujours une exigence égale sur la durée. À force de vouloir être un continent, il laisse apparaître des zones moins habitées.

Le format triple est aussi une manière de sanctuariser l’album : parce qu’il est grand physiquement, il semble grand artistiquement. C’est un réflexe humain. On confond souvent le poids d’un objet et le poids d’une émotion. Mais un album est une architecture intérieure, pas un meuble. Et l’architecture intérieure de All Things Must Pass a des salles magnifiques… et des couloirs qui sonnent un peu creux.

Phil Spector, le Wall of Sound et la fabrique du monument

Si l’album est parfois perçu comme surévalué, la production de Phil Spector y est pour beaucoup. Non pas parce qu’elle serait « mauvaise » – ce serait trop simple –, mais parce qu’elle fabrique de la grandeur, comme un décorateur qui, à coups de tentures et de réverbération, transforme une pièce normale en cathédrale. Spector ne se contente pas d’enregistrer des chansons ; il les met en scène.

Le fameux Wall of Sound, avec sa densité, sa réverbération, son épaisseur presque collante, donne à l’album une gravité immédiate. Il transforme certaines compositions en processions, en hymnes, en masses sonores. Il enveloppe la voix de Harrison d’un halo qui la rend plus « importante », plus liturgique, plus universelle. C’est spectaculaire. C’est parfois magnifique. C’est aussi parfois problématique.

D’abord parce que cette production uniformise. Sur un album court, l’uniformité peut être un choix esthétique cohérent. Sur trois disques, elle devient un risque : celui d’une météo permanente. Le brouillard sonique, l’écho, les guitares doublées, les chœurs, les claviers : tout cela crée une sensation de grande vague continue. À la longue, l’oreille peine à distinguer les contours. Les chansons se fondent les unes dans les autres. Et lorsqu’une composition n’est pas un sommet mélodique, elle a du mal à exister par elle-même.

Ensuite parce que le mur du son est un amplificateur. Il amplifie la grandeur des grands morceaux, mais il amplifie aussi la banalité des morceaux plus faibles. Une chanson moyenne, noyée dans une production gigantesque, peut donner l’illusion d’être « importante ». C’est là un mécanisme classique de surestimation : la mise en scène confère une valeur symbolique qui dépasse la valeur intrinsèque.

Enfin parce que cette production masque la finesse. Harrison est souvent un musicien de détails. Un guitariste de touché, un arrangeur subtil, un compositeur qui sait faire beaucoup avec peu. Or Spector a tendance à faire beaucoup avec beaucoup. Dans certains cas, la rencontre est heureuse : la simplicité de Harrison gagne une aura, une ampleur. Dans d’autres, elle perd son tranchant. Des chansons qui auraient pu être émouvantes par leur nudité deviennent émouvantes par leur décor. Ce n’est pas exactement la même chose. Et un album qui s’appuie trop sur son décor peut sembler plus grand qu’il ne l’est réellement.

Le problème n’est pas que l’album sonne « gros ». Le problème est que cette grosseur sonore devient une partie de sa légende. Comme si la réverbération était une preuve de profondeur. Comme si le volume émotionnel venait forcément de la densité instrumentale. Or la profondeur, chez Harrison, est souvent dans l’espace, dans le silence, dans la retenue. Spector lui offre l’inverse : un monde saturé. Sur un disque aussi long, cette saturation peut transformer l’écoute en expérience monotone, et cette monotonie nourrit l’argument de la surestimation : on admire plus qu’on ne ressent, on révère plus qu’on ne vibre, on s’incline devant le monument sans toujours y trouver du relief.

Les sommets : là où la légende est méritée

Dire que l’album peut être surestimé n’a de sens que si l’on reconnaît d’abord ce qu’il a de réellement immense. Parce que All Things Must Pass contient des chansons qui, elles, justifient à elles seules une grande partie du mythe.

Il y a d’abord la façon dont Harrison impose une voix. Pas seulement une voix au sens vocal, mais une voix au sens moral. Une posture intérieure. Dès les premières minutes, on entend un artiste qui ne cherche pas à séduire, mais à dire. Harrison n’est pas Lennon, il n’a pas la violence confessionnelle. Il n’est pas McCartney, il n’a pas le théâtre mélodique permanent. Il est ailleurs : dans une forme de gravité calme, de chaleur un peu triste, d’humilité qui n’empêche pas l’orgueil.

« My Sweet Lord » est le morceau qui cristallise tout. Hymne pop, prière répétitive, crescendo qui semble destiné à remplir une cathédrale autant qu’une radio. On peut discuter de sa place dans l’histoire, de ce qu’elle représente, de sa dimension spirituelle. On peut même être allergique au côté mantra. Mais il est difficile de nier son pouvoir : la chanson a une capacité rare à transformer la ferveur en énergie collective, à rendre la spiritualité accessible sans la rendre fade.

« Isn’t It a Pity » est un autre sommet, plus douloureux. Une méditation sur le gâchis, sur l’incapacité des humains à s’aimer sans se détruire. Sa longueur, ici, devient un instrument : la chanson insiste comme une pensée obsédante, elle revient comme un regret qui n’en finit pas. Elle a ce pouvoir de mélancolie lente qui vous rattrape même quand vous ne l’attendiez pas.

« What Is Life » est l’autre versant, plus immédiat : un morceau qui bondit, qui groove, qui prouve que Harrison n’est pas seulement un mystique contemplatif mais aussi un compositeur pop de premier ordre, capable de riffs, de tension, de joie brute.

« Beware of Darkness », de son côté, porte une gravité quasi prophétique. Harrison y aligne des mises en garde, mais sans hystérie. C’est une chanson qui ressemble à un murmure inquiet, à un conseil d’ami qui a vu les pièges du monde.

Et bien sûr, il y a la chanson titre, « All Things Must Pass », qui contient une philosophie entière dans un mouvement mélodique simple : accepter l’impermanence, regarder le temps faire son travail, apprendre à ne pas s’accrocher. C’est une chanson qui, paradoxalement, a été élevée au rang de vérité intemporelle alors qu’elle parle de tout ce qui passe. Ce paradoxe est beau.

Ces sommets, et d’autres encore, empêchent toute réduction cynique. L’album n’est pas un mythe vide. Il a de la substance. Il a de la grâce. Il a de l’âme. Le problème, c’est que ces sommets sont si hauts qu’ils tirent vers le haut tout le reste, comme si la présence de dix chefs-d’œuvre suffisait à transformer le reste en matériau nécessaire. Or un album se juge aussi à ce qu’il fait entre ses pics. Et c’est là que le doute commence.

La pente douce : l’inégalité comme cœur du problème

Quand on écoute All Things Must Pass dans sa totalité, le sentiment le plus frappant n’est pas l’ennui. Ce serait injuste. C’est plutôt une forme de dérive. Une impression que, passé un certain point, les chansons cessent d’être des événements pour devenir des variations. Le disque continue, la même brume sonore, les mêmes tempos souvent moyens, la même gravité, et l’attention, naturellement, se relâche.

Cette dérive n’est pas un signe que les morceaux sont mauvais. Beaucoup sont agréables, bien écrits, sincères. Mais l’agréable n’est pas toujours du niveau du chef-d’œuvre. Et c’est là que la surestimation s’invite : on a tendance à parler de l’album comme d’un bloc de génie, alors qu’il est plus honnête de le considérer comme un double album magistral augmenté d’un volume de matière secondaire.

Il y a une différence essentielle entre un album immense et un album long. Un album immense impose sa durée : on ne la discute pas, parce que chaque minute semble nécessaire. Un album long demande à être défendu : on explique que la longueur fait partie du voyage, qu’il faut s’y abandonner, qu’il faut « entrer dedans ». Cette défense, très souvent, révèle une fragilité. On ne défend pas la nécessité. On la sent.

Le ventre mou de All Things Must Pass tient à plusieurs éléments.

D’abord, une certaine homogénéité d’écriture. Harrison a des tournures harmoniques qu’il affectionne, des progressions qui reviennent, une manière de faire avancer les chansons par vagues plutôt que par ruptures. Quand il est inspiré, cela crée une sensation hypnotique. Quand il l’est moins, cela crée une impression de déjà-entendu à l’intérieur même du disque.

Ensuite, une certaine homogénéité émotionnelle. Harrison chante avec une sincérité constante, une douceur grave, mais il n’a pas toujours la palette dramatique qui permet de tenir trois disques sans fatigue. Lennon pouvait changer de masque en une phrase, passer de la tendresse à la rage, de l’ironie au cri. McCartney pouvait transformer une mélodie en mini-film. Harrison, lui, reste souvent dans une même lumière, une même chaleur. C’est beau, mais sur la durée, cela peut aplanir.

Enfin, le mix de Spector, encore lui, accentue cette homogénéité. La réverbération et la densité donnent au disque une cohérence monumentale, mais elles réduisent les contrastes. Or ce sont les contrastes qui font respirer un album long. À force de baigner dans la même eau, on ne sait plus si l’on nage vers un sommet ou si l’on tourne en rond.

Le résultat, c’est une expérience d’écoute qui peut sembler moins « parfaite » que sa réputation. Beaucoup de gens aiment l’album comme on aime un patrimoine : on connaît les grandes salles, on oublie les couloirs. On cite les sommets et on parle du disque au singulier, comme d’un chef-d’œuvre homogène. Mais l’écoute intégrale révèle une vérité plus nuancée : All Things Must Pass est parfois moins un album qu’un réservoir.

Et c’est précisément le mécanisme de la surestimation : confondre la présence de chefs-d’œuvre avec la perfection d’ensemble.

Apple Jam : l’appendice qui gonfle la statue

S’il fallait désigner la zone la plus vulnérable de l’album dans un débat sur la surestimation, ce serait évidemment Apple Jam. Non pas parce que ce disque instrumental serait honteux, mais parce qu’il est le symptôme le plus clair d’une logique d’inflation.

Les jams sont un plaisir de musiciens. Elles documentent un moment, une ambiance, un état de studio. Elles disent quelque chose de l’époque, où l’on valorise l’improvisation, l’étirement, la virtuosité tranquille. Elles témoignent aussi de l’entourage de Harrison, de son insertion dans une galaxie rock plus large que les Beatles, avec des musiciens capables de faire durer un motif jusqu’à l’hypnose.

Mais précisément : un album n’a pas besoin de documenter tout. Un album n’a pas besoin d’être un carnet de bord complet. Un album est un geste. Et intégrer un disque entier de jams à un projet déjà très long ressemble moins à un geste artistique qu’à une démonstration : regardez comme on joue, regardez comme on a enregistré, regardez comme c’est un « grand » album.

C’est là que la surestimation prend une forme presque matérielle. Le triple album impressionne. On le prend dans les mains et on se dit : ça doit être important. Apple Jam participe à cette impression. Sans lui, l’œuvre aurait été plus compacte, plus contrôlée, peut-être plus forte. Avec lui, elle devient plus grande, au sens physique, mais pas nécessairement plus profonde.

Le défenseur dira : ce troisième disque est un bonus, une offrande, une manière de partager la joie de jouer. Et il aura raison. Mais la question critique n’est pas de savoir si c’est agréable. Elle est de savoir si cela participe au chef-d’œuvre. Or on peut aimer ces jams et reconnaître qu’elles ne sont pas essentielles. On peut même dire, sans méchanceté, qu’elles relèvent plus d’une époque et d’un milieu que d’une nécessité artistique.

Et si elles ne sont pas essentielles, alors la légende du triple album devient suspecte. Car une œuvre vraiment parfaite ne devrait pas avoir besoin d’un appendice pour renforcer son aura. Apple Jam est peut-être l’argument le plus concret en faveur de l’idée que All Things Must Pass est, au moins en partie, un album gonflé.

La spiritualité : profondeur réelle et slogans répétitifs

Un autre point délicat, rarement abordé frontalement parce qu’il touche à quelque chose d’intime, est la question de la spiritualité. Harrison est souvent perçu comme « le Beatle spirituel », et cette étiquette est à la fois vraie et réductrice. Sa quête religieuse est sincère, profonde, et elle irrigue sa musique d’une manière unique dans le rock grand public de l’époque. Là où beaucoup utilisent l’imagerie mystique comme un décor, Harrison la vit comme une nécessité.

Mais la sincérité n’empêche pas la répétition. La quête de sens, lorsqu’elle s’exprime en chansons, peut produire des moments de grâce… et des moments de didactisme. Dans All Things Must Pass, il existe une tension permanente entre la spiritualité vécue et la spiritualité proclamée.

Quand Harrison est dans la nuance, dans la contemplation, il touche au sublime. La chanson titre en est l’exemple parfait : aucune agressivité, aucune injonction, juste une vérité fragile. Quand il est dans l’hymne, il peut être irrésistible, comme sur « My Sweet Lord », où la répétition devient transe et communion.

Mais lorsque la spiritualité se transforme en formules, en mises en garde répétées, en principes martelés, l’émotion peut se figer. L’auditeur peut avoir l’impression d’entendre non plus une confession mais une leçon. Et c’est ici que la surestimation se nourrit d’un biais culturel : dans le rock, on a souvent tendance à confondre « sérieux » et « grand art ». Un disque qui parle de Dieu, de l’âme, de l’impermanence, semble automatiquement plus profond qu’un disque qui parle de désir, de domesticité, de plaisirs ou de doutes ordinaires. Or la profondeur n’est pas une question de thème, mais de traitement.

Si l’on écoute froidement, certaines pages de All Things Must Pass sont portées par une ferveur qui touche, d’autres par une gravité qui impressionne davantage qu’elle n’émeut. Et il faut oser le dire : l’impression n’est pas toujours l’émotion. L’album bénéficie souvent d’un respect automatique parce qu’il « élève » le sujet. Ce respect automatique est un carburant de la surestimation.

Il ne s’agit pas de reprocher à Harrison d’être croyant. Il s’agit de constater que la croyance, dans un album aussi long, peut produire de la redite. Et que cette redite, lorsqu’elle est enveloppée dans un son monumental, peut passer pour de la profondeur alors qu’elle est parfois de la répétition.

La colère, la revanche, l’ego : Harrison n’est pas un saint, et c’est une bonne nouvelle

Un autre élément qui brouille le jugement sur l’album est la manière dont on a construit Harrison comme figure morale : le gentil, le discret, le spirituel, l’anti-ego. Or Harrison, sur All Things Must Pass, n’est pas un moine. Il est un homme blessé, parfois sarcastique, parfois amer, parfois rageur. Et c’est précisément cela qui rend l’album vivant.

Le problème, c’est que la légende a tendance à lisser cette dimension. On préfère voir All Things Must Pass comme un disque de paix, de sérénité, d’élévation. On oublie qu’il contient aussi des secousses, des rancœurs, des piques. Cette tension est passionnante, mais elle participe aussi à la confusion : certains auditeurs interprètent la colère comme une preuve de vérité. Comme si le ressentiment était forcément un signe de profondeur. Là encore, c’est un mécanisme de surestimation possible : on sacralise l’authenticité supposée.

Or l’authenticité, chez Harrison, est réelle, mais elle n’est pas toujours transfigurée en art. Par moments, elle ressemble à une purge nécessaire. Et une purge peut être cathartique pour celui qui la vit, sans être indispensable pour celui qui écoute. La question n’est pas morale, elle est esthétique. Tout ce que l’artiste ressent n’est pas forcément ce que l’album doit contenir.

Le fait même que All Things Must Pass soit un album de sortie, de décompression, de libération, explique une partie de ses longueurs. Harrison a besoin de tout dire, de tout sortir. C’est humain. C’est même touchant. Mais cela ne suffit pas à faire un chef-d’œuvre homogène. Un disque peut être important parce qu’il est un moment de vie, sans être parfait comme œuvre.

Et c’est souvent ce glissement-là qui nourrit la surestimation : on confond l’importance biographique avec la perfection artistique.

Comparaisons post-Beatles : le biais du « grand sérieux »

Toute discussion sur la surestimation de All Things Must Pass est contaminée par un jeu de comparaisons implicites. Parce qu’au fond, beaucoup de gens ne célèbrent pas seulement l’album pour lui-même ; ils le célèbrent comme « le meilleur disque solo d’un ex-Beatle ». Cette phrase, répétée depuis des décennies, a un pouvoir énorme : elle transforme l’écoute en compétition.

Dans cette compétition, Harrison part avec un avantage symbolique. Son album est vaste, solennel, spirituel, produit comme une cathédrale. Face à cela, certains disques de McCartney ont été perçus comme trop légers, trop domestiques, trop ludiques. Certains disques de Lennon, trop crus, trop austères. Et Ringo, trop simple, trop pop. Harrison semble occuper la position idéale : le grand disque « adulte », le grand disque « profond ».

Sauf que cette grille de lecture repose souvent sur un préjugé esthétique : l’idée que la gravité vaut plus que la fantaisie. Qu’un album qui parle d’âme est plus « important » qu’un album qui joue avec la musique. Qu’un triple album est plus « grand » qu’un disque resserré. Qu’une production monumentale est plus « sérieuse » qu’un son sec et intime.

Ce biais a longtemps influencé la critique rock. Pendant des années, on a valorisé la démesure, les œuvres longues, les albums conceptuels, les gestes totalisants. Dans ce contexte, All Things Must Pass était naturellement couronné. Mais si l’on réévalue avec une oreille moins soumise à ces valeurs, le jugement peut bouger. Non pas parce que le disque vieillit mal, mais parce que les critères changent : on demande aujourd’hui plus de précision, plus d’editing, plus de contrastes. On accepte moins l’indulgence.

Et c’est là que la question de l’album surévalué devient presque évidente. Parce que si l’on enlève le biais du « grand sérieux », on voit mieux l’inégalité. On voit que l’album est un sommet… entouré de plateaux. Que son aura tient aussi à une époque où l’on confondait parfois l’ampleur et la maîtrise.

Écouter en 2026 : un disque façonné pour le vinyle, confronté au monde du flux

Il y a un autre facteur, plus contemporain, qui accentue l’impression de surestimation : la manière dont on écoute aujourd’hui. All Things Must Pass est né pour le vinyle, pour l’objet, pour le rituel. On posait un disque, on écoutait une face, on se levait, on retournait, on respirait, on changeait de disque. Cette mécanique créait naturellement des pauses, des seuils. Elle donnait de la structure à la longueur. Elle empêchait l’album de devenir une masse continue.

Dans le monde actuel, où l’on écoute souvent d’un seul flux, la longueur devient plus visible. Le brouillard de Spector, plus homogène. Les chansons moyennes, plus difficiles à distinguer. Et Apple Jam, dans une écoute enchaînée, ressemble moins à une offrande qu’à un long générique.

Cela ne veut pas dire que l’album « vieillit mal ». Cela veut dire qu’il révèle davantage sa nature : une œuvre conçue pour un temps où l’on acceptait la lenteur, où l’on aimait se perdre, où l’on faisait confiance à l’abondance. Aujourd’hui, on peut admirer ce geste, mais on peut aussi le trouver excessif.

Cette différence de conditions d’écoute nourrit l’idée de surestimation : l’album a été sacralisé dans un monde où sa forme faisait sens. Dans un autre monde, sa forme apparaît plus discutable. Et quand la forme d’un chef-d’œuvre devient discutable, la question du statut se pose automatiquement.

Un exercice mental : et si c’était un double album implacable ?

Pour mesurer à quel point la surestimation est liée à l’inflation, il suffit de faire un exercice mental simple : imaginer All Things Must Pass resserré, édité, sculpté. Non pas amputé pour le plaisir, mais concentré autour de sa force. On obtient alors, presque naturellement, un double album d’une densité exceptionnelle, où chaque chanson a un rôle, où les contrastes sont plus marqués, où le souffle tient sans s’affaisser.

Dans cette version imaginaire, les sommets seraient toujours là, mais ils seraient entourés de morceaux choisis pour leur nécessité. Le disque aurait un rythme, une dramaturgie implicite. Il y aurait plus d’espace, plus de contraste entre la colère et la contemplation, entre la pop et la prière, entre la lumière et l’amertume. La production de Spector, elle-même, aurait peut-être été moins étouffante si elle n’avait pas dû recouvrir autant de matière.

Ce simple exercice révèle quelque chose : la grandeur de l’album tient à son matériau, mais sa réputation de perfection tient à son gigantisme. Et c’est exactement la définition d’un album potentiellement surévalué : une œuvre qui contient assez de chefs-d’œuvre pour mériter l’admiration, mais dont la forme finale est protégée par le prestige de son ambition.

Le paradoxe, c’est que ce resserrement imaginaire rendrait aussi justice à Harrison. Car Harrison n’avait pas besoin de trois disques pour prouver qu’il était immense. Il avait besoin d’un album qui raconte une vérité. Et cette vérité, elle est parfois diluée dans l’excès.

Le cœur du débat : chef-d’œuvre ou disque de transition magnifié ?

Une autre manière de poser la question est la suivante : All Things Must Pass est-il un aboutissement, ou un passage ? Le titre lui-même invite à la seconde hypothèse. Tout passe. Tout change. Tout se transforme. L’album pourrait être lu non comme la perfection, mais comme un moment de bascule : Harrison quitte un monde, entre dans un autre, et dans ce mouvement, il produit un disque trop grand pour être parfaitement maîtrisé.

Un aboutissement, en général, ressemble à une synthèse : un artiste qui sait exactement ce qu’il veut, qui choisit, qui taille, qui décide. Un disque de transition, lui, ressemble à un débordement : un artiste qui découvre son espace et qui l’occupe entièrement, quitte à se perdre un peu.

All Things Must Pass a beaucoup de traits d’un disque de transition. Il est plein d’énergie, de désir, de joie, de colère, de foi, de confusion. Il est plus humain que parfait. Et ce caractère humain est précieux. Mais il contredit l’image du chef-d’œuvre monolithique. La surestimation vient peut-être du fait qu’on a voulu lire ce disque comme une cathédrale achevée, alors qu’il ressemble souvent à un chantier sublime.

On entend un homme qui se cherche, qui se déverse, qui prie, qui règle des comptes, qui s’entoure, qui s’abandonne à la production, qui se laisse porter par l’énergie de groupe. C’est passionnant. Mais ce n’est pas toujours « maîtrisé ».

Et quand une œuvre n’est pas totalement maîtrisée, la qualifier de perfection peut être une erreur de perspective. Ce n’est pas une erreur d’amour, c’est une erreur de définition.

Alors oui : All Things Must Pass peut être surestimé… et c’est précisément ce qui le rend intéressant

Au terme de cette exploration, il devient possible de répondre sans posture. Oui, All Things Must Pass peut être considéré comme un album surestimé si l’on entend par là qu’il est parfois présenté comme un bloc parfait, un sommet homogène, une œuvre sans faiblesse. Cette image est fausse. Le disque est trop long, trop uniforme par endroits, trop gonflé par son appendice instrumental, trop dépendant d’une production qui fabrique autant qu’elle révèle. Il contient des passages qui, isolés de la légende, ne tiendraient pas la comparaison avec les grands sommets du disque. Et il bénéficie d’un récit de revanche et d’un prestige du « grand sérieux » qui ont longtemps anesthésié l’esprit critique.

Mais si l’on entend par surestimation l’idée que l’album ne mériterait pas sa place majeure, alors non : il reste un des grands événements de l’ère post-Beatles. Il contient des chansons qui sont, à leur manière, des standards intérieurs. Il capture une tonalité que personne d’autre ne pouvait produire à ce moment-là. Il met en scène un artiste qui, enfin libre, ose écrire non pas seulement pour plaire, mais pour chercher une vérité.

La conclusion la plus juste, finalement, est peut-être celle-ci : All Things Must Pass est un chef-d’œuvre imparfait, et la surestimation vient du refus de reconnaître cet imparfait. On a voulu en faire une statue alors qu’il est plus émouvant comme organisme vivant. On a voulu y voir une perfection alors qu’il est plus fort comme débordement.

Et il y a une ironie magnifique : un album qui s’intitule All Things Must Pass est condamné, tôt ou tard, à ce que sa propre légende passe aussi. Non pas pour disparaître, mais pour changer de forme. Pour redevenir un disque, simplement. Avec ses sommets qui restent, et ses longueurs qu’on accepte. Avec sa grandeur réelle, et son gigantisme discutable.

C’est peut-être cela, au fond, la meilleure manière d’aimer Harrison : ne pas le sanctifier. L’écouter. Le contredire parfois. Le reconnaître immense, sans lui inventer une perfection. Parce que la perfection est une histoire qu’on raconte aux monuments. Et Harrison, lui, était un homme.

Si tu veux, je peux aussi réécrire l’article en l’orientant encore plus « à charge » (tout en restant honnête et argumenté), en renforçant la thèse de l’album surévalué à travers une lecture morceau par morceau, intégrée dans le texte et sans liste.