Il n'y a pas eu d'édition de catalogue (voilà pourquoi j'avais initialement publié un article très détaillé, désormais réduit, mais dont l'entièreté sera rétablie après la fin de l'exposition), mais c'est un joli cadeau qui est fait aux parisiens et qui plus est dans un endroit qui est en accès libre et gratuit.
C'est précis, didactique et susceptible d'intéresser autant les férus de bande dessinée que ceux qui n'y connaissent pas grand chose, … et qui seront convaincus ensuite que cet art est à leur portée.
Elle a été conçue par Thierry Groensteen, qui a été le premier directeur du musée de la bande dessinée d’Angoulême, correspondant de la section de gravure et dessin de l’Académie des beaux-arts depuis le 17 avril 2024. Visiter les lieux en sa compagnie était une chance exceptionnelle.
Représentée à l’Académie au sein de la section gravure et dessin, la bande dessinée est au carrefour de la littérature et des arts visuels, et se mesure aux autres formes d’expression. Tantôt informé, sérieux, biographique, son propos peut aussi être décalé, satirique, burlesque ou verser dans l’onirisme.
L’exposition réunit des exemples du regard que le 9e Art porte sur les 9 disciplines représentées au sein de l’Académie.
Quelques regards du 9ème Art sur la photographie :
Il n'est donc pas surprenant que la BD, en la personne de Guy Delisle, né en 1966, ait rendu hommage à Muybridge avec l'album Pour une fraction de seconde (page 142,143,144 et 145, Editions Delcourt, "Shampooing", 2004), encre de Chine.
Il croque
Muybridge proclamant vous avez devant vous l’homme qui a arrêté le temps et montre Messonnier corrigeant l'orientation des pattes des chevaux de ses toiles déjà achevées.Son contemporain Oscar Forrest, le photographe qui, dans l'album de Frederik Peeters, L'Odeur des garçons affamés (Scénario Loo Hui Phang, Éditions Casterman, 2016) , répertorie les paysages de l'Ouest américain et tire le portrait des Indiens, est, lui, un personnage fictif qui photographie l’ouest américain voué à disparaître. Le dessinateur a ajouté un lavis et comme la planche que le commissaire avait choisi d’exposer n’était plus disponible c'est le livre ouvert qui est en vitrine.C'est lui Arthis et il se représente appareil photo à la main et sa compagne, qui est dans la dernière case, a vu quelque chose d'effrayant dans l’objectif et qui ne sera révélé que page suivante (non exposée bien évidemment).
Maitre de l'érotisme en bandes dessinées, le milanais Guido Crepax (1933-2003) n'a cessé, dans la saga de son héroïne Valentina (coiffée comme Louise Brooks à qui le bédéiste vouait un véritable culte), de se confronter avec la littérature, la musique, le cinéma, l'architecture, la peinture et le design. Valentina sera une des premières femmes présentes dans la BD, après Bécassine et Fifi Brindacier. Au gré des épisodes, il cite la scène de l'escalier d'Odessa dans Le Cuirassé Potemkine, le tableau de Goya représentant la fusillade du "Tres de Mayo", les toiles abstraites de Kandinsky ou les femmes dont Yves Klein enduisait le corps de peinture bleue pour les transformer en "pinceaux vivants".
Il a accompagné pendant sept ans une compagnie en ayant accès aux répétitions, s'efforçant de traduire avec son pinceau leurs mouvements dans Le Corps collectif, Planches 8, 30 et 32, Éditions Gallimard, 2019, Encre de Chine, Collection musée de la Bande dessinée, CIBDI, Angoulême. C'est une de ses danseuses qui a été agrandie pour occuper le mur du fond.Le récit de Julie Birmant et Clément Oubrerie Il était une fois dans l'est (scénario de Julie Birmant, Éditions Dargaud, 2015, Encre de Chine) relate la rencontre, en 1921, d'Isadora Duncan avec le poète Serge Essenine, de dix-huit ans son cadet, qu'elle épousera l'année suivante. La danseuse a transformé la pratique de son art en revenant au modèle des figures antiques grecques.
Benoît Jacques est un dessinateur belge installé en France depuis 5 ans. Son carnet de bal (Collectif, Les Bonnes manières, Pages 24-25 - Éditions Actes Sud-L'An 2, 2008) ne fait que 5 pages, qui sont ici exposées dans leur intégralité. On voit d’abord les musiciens du XVIII° et à la fin le rock acrobatique loin du menuet de la première page. Les couleurs sont ajoutées, plus tard à l’ordinateur, et c’est du rouge et du rose.
Quelques regards du 9ème Art sur la sculpture :On retrouve Crepax, avec le même album, vingt pages plus loin que précédemment, (Planches 20, 29 et 30, paru dans Linus en 1990, Encre de Chine, Collection Archivio Crepax, Milan) mais les proportions sont sans rapport avec la réalité. Il suffit de s’attarder sur la case où Valentina est debout à côté d’une immense sculpture … d'Henry Moore.
Avec Bourdelle, le visiteur du soir, Frédéric Bézian, c'est un mystérieux visiteur nocturne, masqué et encapuchonné, qui s'introduit dans le musée Bourdelle où il se trouve bientôt face au maître en personne, en grande conversation avec Rodin, se confiant à propos de l’immensité du travail de la commande publique qu’on lui a faite pour le théâtre des Champs Elysées, tandis qu'alignés sur leurs socles les bustes de Beethoven n'en finissent pas de commenter leur sort.
Jouant de la mise en tension du vivant et de l'inanimé, David Prudhomme, né en 1968, croque les visiteurs du musée qui s'approprient les vestiges de pierre et les désacralisent par leurs facéties.
C'est toujours un travail en couleur directe mais cette fois aux crayons de couleur. On remarque des touches de gouache blanche pour gommer ce qui doit l’être. A noter que l’usage de la palette graphique nous prive de la visibilité des repentirs.
Une image tirée de l'album Les Sous-Sols du Révolu de Marc-Antoine Mathieu, né en 1959 camoufle l'ascenseur. La petite salle suivante fait office de salle de transition. Quatre artistes ont été choisis pour ces nouveaux regards :
Quelques regards du 9ème Art sur la gravure et le dessin :
Baudoin est en dialogue avec Les Amoureux de Victor Hussenot, né en 1985, éditions La Cie de Lire, 2019, illustrant jusqu’à l’illisible le jeu de la bataille de dessins où les deux protagonistes, crayon bleu contre crayon rouge, combattent trait à trait dans une bataille de couple métaphorique. On voit nettement les repentirs à coups de gouache, ce qu'un travail sur palette graphique ne permettra jamais de remarquer.
En face, rien ne paraît plus apaisé que l'esprit du narrateur de Autant la mer, le livre de François Matton, né en 1969, unique dessinateur au catalogue des éditions POL. Dans les 9 pages de la séquence conclusive de ce petit volume oblong qui sont accrochées on remarque combien le dessin d’observation bascule dans le dessin d’imagination à travers une accumulation de croquis. Un homme navigue en solitaire sur un bateau. Il mouille l'ancre et sort son carnet pour dessiner, avec délicatesse et sensibilité, tout ce qui lui passe par la tête. A la fin la mouette s’envole et laissera ses plumes, sous forme de petits traits dans une dernière case complètement abstraite.
Cette dernière case fait écho à Petit Trait d'Alex Baladi dit Baladi, né en 1969, qui ramène précisément l'art de la bande dessinée aux "aventure" et métamorphoses d'un trait qui ne représente que lui-même. L'histoire qui nous est contée est celle des transformations qu'il subit, sur le mode d'une physis, c'est-à-dire d'une génération de chaque image par la précédente. La bande dessinée est exposée dans son intégralité, ce qui permet de mesurer l'ampleur de l'abstraction.Quelques regards du 9ème Art sur la peinture :Les petites cases de la bande dessinée ne sauraient prétendre à la dignité des tableaux. Certains dessinateurs pourtant appliquent directement la couleur sur leurs planches, réalisant de véritables miniatures sur papier.
Marc-Antoine Mathieu, né en 1959, quant à lui, à l'occasion d'une visite guidée du musée du Révolu (anagramme du Louvre), là où le public n’a pas accès, comme les sous-sols, les ateliers de restauration ou, ici la salle des encadrements, s'interrogeant sur les logiques d'accrochage, réinventant... la bande dessinée.
L’entièreté du chapitre des pages 44 à 48 est accrochée. Le propos de l’artiste est de suggérer que si on place les cadres, vidés de leurs oeuvres, d’une certaine manière on obtiendra une vision évoquant un tableau de Mondrian, ou même le schéma d’une bande dessinée.
Avec Le Diable du peintre, le facétieux Fred (ou de son nom complet Frédéric Othon Théodore Aristidès) imagine un artiste confronté à un phénomène inexplicable : quoi qu'il fasse, Mona Lisa vient se substituer au portrait qu'il ébauche sur la toile.
Quelques regards du 9ème Art sur le cinéma :
En relatant le parcours de Maximus Wyld, acteur d'ascendance noire, chinoise et amérindienne, Hugues Micol et Loo Hui-Phang revisitent le mythe du cinéma hollywoodien par le prisme des minorités, à l’époque des grands studios hollywoodiens quand le grand producteur David O. Selznick y faisait la loi. Le sujet inspire les metteurs en scène de théâtre et les écrivains.
Il a fallu ajouter deux fac-similés (p. 42 et 43 tirés à partir des fichiers conservés chez l’éditeur), les deux seuls de l’exposition, afin d’avoir complète la série des cinq pages.
Quelques regards du 9ème Art sur l'architecture :
Issu d'une famille d'architectes, François Schuiten a développé dans le cycle des Cités obscures un monde rétrofuturiste, développant pour chaque ville, avec la complicité de Benoit Peeters, une proposition d'urbanisme cohérente qui soit en même temps un espace imaginaire. On voit sur le mur des planches de Brüsel et de Pâhry.
Pour explorer Brasilia, la capitale inaugurée en 1960, dont les bâtiments emblématiques ont été conçus par Oscar Niemeyer, Jochen Gerner, né en 1970, reprend des scènes du film de Philippe de Broca L'Homme de Rio (1964), dans lequel Jean-Paul Belmondo traversait une ville en chantier dans une célèbre folle course-poursuite où le comédien refusa d'être doublé.
Quelques regards du 9ème Art sur la musique :Privée de son, la bande dessinée ne s'interdit pas pour autant de célébrer la musique. Ses noces avec le rock ont été particulièrement fécondes dans les années 1980 autour du magazine Métal hurlant. Les deux premiers albums offrent leur point de vue sur le même musicien, Ravel, dont c'est le 130 ème anniversaire de la naissance) chacun à leur manière.
Ravel est un imaginaire musical où le compositeur raconte son parcours à son ami et disciple Roland-Manuel. S'appuyant sur un scénario du musicien Karol Beffa, qui est lui-même un grand pianiste, et du poète Guillaume Métayer, Aleksi Cavaillez (né en 1981, qui est lui-même sourd et ne ressentait jusqu'à l'adolescence les sons qu'en vibrations) met ce dialogue en images, documentant la genèse de chacune de ses œuvres majeures (ici: le Boléro). On pourra y déceler de l'humour avec la citation (sans doute exacte) du compositeur : Je n'ai écrit qu'un seul chef-d'œuvre, le Boléro, malheureusement il ne contient pas de musique.À travers une suite d'estampes destinées à être exposées en galerie plutôt que publiées, Nicolas de Crécy, né en 1966, lui répond en ressuscitant la figure du pianiste Paul Wittgenstein. Son Palimpseste sur cuivre(ou "La Suite Wittgenstein") est une suite de 12 gravures, eau-forte, pointe sèche, aquatinte, par ajouts successifs sur une même plaque, qui a été réalisée en 2016 en 6 exemplaires à l'atelier Rene Taze, par Bérengère Lipreau Editions MEL Publisher.
On termine avec un auteur plus populaire, David Prudhomme, né en 1969, et sonRebetiko(La mauvaise herbe) aux Éditions Futuropolis, 2009, encre de Chine, crayon graphite et collages.
Le rébétiko est une musique populaire grecque jouée dans les tavernes qui n’a pas acquis de légitimité culturelle alors qu'elle est pourtant est si patrimoniale. Elle se manifeste au lecteur par la danse, dont les mouvements sont décomposés case par case. Les exécutants, que la société traitait comme des gueux, sont ici dessinés tels des princes et la ribambelle a toute sa place aussi bien en musique qu’en danse.
A la Galerie de l’Académie des beaux-arts(Galerie Vivienne, Paris IIe)
Du lundi au samedi - de 12h30 à 19hEntrée gratuite