Vous avez dit Murmuration? Une petite recherche sur Internet donne deux sens à ce mot qui ne figure pas dans mes dictionnaires:
1 - Action de parler à voix basse ou indistincte.
2 - Regroupement spectaculaire d'oiseaux en vol formant des figures complexes dans le ciel.
Le bandeau du livre, côté quatrième de couverture, précise, par une citation qu'il s'agit ici du second sens et, en l'occurrence d'une métaphore:
"Mots et visions s'entrelacent, s'enflamment, ils tournoient sur le mur comme une horde d'étourneaux à la tombée du jour; à l'heure de la murmuration."
Le sous-titre souligne le propos de l'auteure: Portrait de l'écrivain au crépuscule. Le lecteur n'est donc pas pris en traître. S'il avait encore un doute, il se dissiperait. Car, au fil du récit, l'auteure cite des vers de Victor Hugo tels que ceux-ci 1:
Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant;
La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant;
La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure,
Frémit sur le papier quand sort cette figure
[...]
Oui, vous tous comprenez que les mots sont des choses.
Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses,
Ou font gronder le vers, orageuse forêt.
Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret
[...]
Sombre peuple, les mots viennent en nous;
Les mots sont les passants mystérieux de l'âme.
L'auteure se penche sur le passé de l'écrivain Tarn, parvenu au crépuscule de sa vie.
À l'école Samuel a découvert la séduction des mots et au collège quelques vers de Hugo cités supra; au lycée, membre du Cercle des rameurs (qui ramaient à contre-courant), il s'est doté, comme les autres, du nom d'une rivière, en permutant des lettres de son patronyme, Nart.
Après le succès d'un premier roman, où son héros est un perdant irrésigné et où il s'est inspiré des siens, il écrit un roman, où les personnages sont des mots... C'est un semi-échec... Le troisième, Chronique de l'ennui, inspiré d'un entourage plus élargi, obtient encore un succès d'estime.
Pendant vingt ans, échaudé (il s'est fâché avec les siens), il écrit peu (une nouvelle, des contes), lit beaucoup, connaît quelques amours, Sigrid, Mathilde (il s'est surtout pris d'affection pour Aurel, le fils de celle-ci) et Elsa, qui s'en est allée se perdre en mer, et l'a laissé avec son chagrin.
Une fois ces amours mortes, certes il renouera, après vingt ans d'abstinence, avec l'écriture mais il n'emportera plus jamais la conviction du public, son pseudonyme tombera en désuétude, il ne sera plus édité et il comprendra, mais un peu tard, qu'il a trop préféré la forme au fond.
Un de ses personnages le lui dira, à la fin du récit, sans concessions, (Hugo n'aurait pas dit autre chose):
Penser, penser le mal et le malheur, penser l'inconcevable, l'insensé. On peut en perdre la raison, on peut même en mourir. Mais en mourir d'amour, de bonté nue, dépouillée de tout savoir.
Francis Richard
1 - Le lecteur aura reconnu, ou pas, qu'ils proviennent du poème VII, intitulé Suite, figurant dans le livre premier des Contemplations intitulé Aurore.
Murmuration, Sylvie Germain, 208 pages, Albin Michel