Faust à Alger :  Amin. Une fiction algérienne de Samir Toumi

Publié le 15 février 2026 par Africultures @africultures

Le narrateur Djamel B. est un romancier en panne d’inspiration récemment rentré à Alger après un séjour à Paris. Lors d’une brillante réception donnée par un « célèbre fêtard, millionnaire et toujours défoncé », un inconnu l’aborde en assurant avoir « beaucoup de choses intéressantes » à raconter. Cet étrange Amin, qui connait tout sur tout le monde et semble introduit dans les milieux les plus puissants mais les plus glauques d’Alger, lui demande d’écrire un roman sur ceux-ci. Le romancier emmène avec lui le lecteur à la rencontre d’hommes d’affaires véreux, d’une ancienne professeur d’université organisatrice de réceptions délirantes pour la « nomenklatura algérienne » surnommée « la mère maquerelle » (p. 123 et 150) et de tout un cortège de personnages puissants et inquiétants. Dans ce microcosme, ce ne sont que yacht, mondanités, joints, liaisons, alcool et surtout argent. Le principal affairiste l’avoue au romancier naïf : « Que veux-tu que je te raconte, bon sang ? Que le système est pourri ? Qu’il y a des corrompus et des corrupteurs ? Que tu vis dans un pays d’où jaillissent des pétrodollars ? » (p. 151). 

Cette brutale dénonciation surgit au cœur d’une intrigue complexifiée par le personnage central Amin, énigmatique, à la fois absent et présent partout, capable de plaider des causes jusqu’au cœur du pouvoir, qui manipule le narrateur jusqu’à lui redonner l’envie d’écrire mais sous sa dépendance. Un passe-muraille gris, lisse, onctueux, irrésistible, intelligent comme le diable du Peter Schlémihl de Chamisso. 

Mais dans cet Alger où, dit Amin, « Si vous payez, vous obtenez ce que vous voulez » (p.19) et où « tous les intellectuels et les écrivains sont surveillés » (p.190), les puissants se manipulent les uns les autres. Le « roman-révélation » en devenir inquiète et menace car « dans ce pays, tout est si opaque que même un simple bouquin peut affoler ce petit monde » (p.166). 

Ce roman à la croisée des traditions littéraires reprend les personnages du mythe allemand de Faust manipulé par le diabolique Méphistophélès et les transpose dans une fiction où se mêlent le réel et le fantastique. Le romancier joue des effets de miroir avec la technique du roman dans le roman pour dénoncer cet « écosystème parfaitement organisé » (p.142) où, comme dans un roman d’espionnage, on ne sait plus qui manipule qui jusqu’à ce que la violence surgisse de manière feutrée et inattendue. 

Il faut saluer la technique magistrale de ce romancier qui signe son second roman avec une coédition algéro-tunisienne diffusée en France placée sous le signe de l’oxymore de la « fiction-vraie ». Amin.  

Dominique Ranaivoson 

Samir Toumi, Amin. Une fiction algérienne, Alger-Tunis, Barzakh-Elyzad, 2025. 

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