Dans le cadre de mon Mois thématique asiatique, je vous propose la lecture de deux textes de la poète coréenne contemporaine Jin Eun-young, née en 1970, actuellement enseignante de philosophie et de littérature à l’institut universitaire de Séoul.
Une poésie pleine d’images insolites, parfois très surprenantes par leur étrangeté mais que l’on perçoit avec force et acuité. Parmi les mots qui peuvent cerner en partie cet univers poétique, j’ai relevé la présence du sang, celle de la neige, celle des poissons et de l’eau. Plusieurs références à la culture européenne (Elle cite les noms de Van Gogh, de Paul Eluard, de Nietzsche) permettent au lecteur occidental de reprendre pied en terrain familier, l’espace de quelques instants, avant de replonger dans l’inconnu. J’ai été sensible également aux allusions politiques de certains textes : assez peu fréquentes mais pleines de justesse et de beauté. Une méditation philosophique surgit parfois, à travers l’image poétique, par exemple lorsque la poète sonde les mystères de l’écriture ou quand elle s’interroge sur la maison familiale ou encore dans ses évocations de la mort.
Note pratique sur le livre
Éditions : Bruno Doucey
Année de publication de cette traduction française : 2016
Traduit du coréen par Kim Hyun-ja, postface de Claude Mouchard
Édition bilingue
Nombre de pages : 136
Présentation de l’éditeur :
Des flocons de neige rouge… Trois mots suffisent à Jin Eun-young pour mêler drame et légèreté, douceur et douleur, violences sociales et réenchantement par la poésie. Ce recueil bilingue nous fait entrer dans la conscience d’une génération, celle des années 70, qui a vu la Corée s’ouvrir à la démocratie et qui s’intéresse à la position de l’individu moderne dans un monde en perte de repères. « Nous croyons écrire au péril de notre vie /Cependant nul ne nous vise avec un fusil / C’est ça la tragédie », écrit-elle avec une lucidité qui n’exclut ni l’étrange ni la fantaisie créatrice. D’un poème à l’autre, Jin Eun-young suit les contours d’une société qui oppresse et devient le miroir de notre rapport à la modernité. Une société qui pousse le poète à «divorcer vite du sujet qui est moi. »
(Source : Site internet de Bruno Doucey)
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Choix de deux poèmes
(Page 43)
Poème des longs doigts
J’écris des poèmes
Car il est plus important de me servir de mes doigts que de ma tête. Mes doigts vont s’étirer au plus loin de mon corps. Regarde l’arbre. Pareille aux branches qui se trouvent au plus loin du tronc, je touche les souffles de la nuit calme, le bruit de l’eau qui coule, l’ardeur d’un autre arbre qui brûle.
Les branches indiquent toujours d’autres choses. Ce n’est pas une branche, celle qui touche le corps en se retournant sur elle-même. La branche qui se trouve au plus loin est la plus fragile. Elle se brise facilement. La branche ne peut ni absorber l’eau ni soutenir l’arbre. Des gouttes de pluie tombent. J’écris tout de même. Mes doigts se trouvent au plus loin de moi. Du bout de mes doigts naissent des feuilles de temps.
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(Page 71)
Love affair
J’aimerais me lier avec un tel homme.
Un jeune Mexicain à la chemise blanche abattu dans le désert
en traversant la frontière américaine
Avec toi
j’aimerais me marier.
M’en allant à Bagdad
à une heure silencieuse où le bruit de l’éclosion
des roses bleues
détone comme une bombe
j’aimerais t’embrasser sur la bouche,
dans des applaudissements amicaux
de la part des mains massacrées.
Couchés ensemble
dans une grande bulle d’eau transparente
nous interrogerons
un poisson argenté qui passe,
sur la raison aussi belle qu’étrange qui fait que des poèmes naissent
au pays même des auteurs de massacres.
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