Le cérémonial est extrêmement codé. L'entrée des académiciens est accompagnée des roulements de tambour des musiciens de la Garde Républicaine. Et chacun a sans doute été ému de passer devant la statut de Napoléon Ier en pied, en tenue de sacre, vêtu d'un manteau d'abeilles, couronné de lauriers et portant la légion d'honneur à un collier d'aigles.
La photographe est apparue la première, seule quelques secondes, avant d'être rejointe par ses pairs, dans la superbe tenue d'académicienne réalisée par la Maison de haute couture Alaïa. La veste, pièce centrale du costume, est ornée d’un travail de broderies d’or sur un motif de feuilles d’olivier, symbole de paix, de sagesse et d’éternité, exécuté par la Maison Lesage dont je rappelle qu'elle est à l'honneur dans l'exposition Tisser, broder, sublimer au Palais Galliera.
La queue-de-pie et le pantalon cigarette en lainage noir sont façonnés sur mesure, dans une construction rigoureuse aux lignes nettes et sculpturales. Un chemisier en soie blanche complète l’ensemble.
A l'issue de la séance Monsieur Pierre Rainero, directeur Image, Style et Patrimoine de la Maison Cartier, lui a remis son épée d'académicienne, la 29 ème que Cartier réalise pour un(e) académicien(ne) et c'est dans sa tenue complète que j'ai choisi de la photographier même si je décrirai plus loin cette épée fantastique.
Valérie Belin est née en 1964 à Boulogne-Billancourt. Elle vit et travaille à Paris. Son parcours artistique a été retracé par Nina Childress dans un discours d'une jolie sensibilité, insistant sur leur timidité respective et le nombre d'occasions manquées de se connaitre avant aujourd'hui.
Il fut ponctué de diapositives illustrant ses propos, à commencer par de charmantes photos de famille. On apprit que la littérature "sauva Valérie de l'ennui scolaire". Elle rappela l'influence de l'art minimal, la volonté de l'artiste développant ses planches contacts dans sa salle de bain entre deux petits boulots, comme tant d'autres étudiants.
Sa première exposition solo a lieu chez Alain Gutharc en 1994. L'achat de plusieurs oeuvres par le FNaC accélère les choses. Elle photographie ensuite des robes de dentelle dans leur boite de conservation ay musée de la dentelle de Calais puis enchaine des séries devenues emblématiques: les miroirs de Venises, Fleurs, Viandes, Bodybuilders …
L'académicienne insista sur la témérité de Valérie, ne craignant pas de se laisser enfermer dans une chambre froide, d'escalader des carcasses de voiture ou de convaincre des femmes marocaines, également sur sa ténacité inventive lorsqu'elle a l'idée de troquer du temps de pause contre la réalisation d'un book.
Suivent les années 2000 avec des séries iconiques de Transsexuels, de Femmes noires, de sosies et de masques, de Modèles et de Métisses puis de couples avec les Ballroom Dancers. L'accès au numérique change le regard et permet les superpositions à partir de 2006 qui se traduisent par les Têtes couronnées qui conduiront aux Painted Ladies.
N'ayant pas eu de prédécesseur sur le fauteuil qu'elle va occuper Valérie Belin a eu une certaine liberté pour décider qui elle allait honorer. Elle a choisi Eugène Atget dont le centenaire de la mort sera commémoré en 2027. Elle le considère comme étant à l'origine de la photographie moderne dépouillée de tout artifice esthétique et s'employa à nous le démontrer, preuve en images à l'appui.
De plus on lui doit la documentation systématique de tous les aspects du vieux Paris avant qu'ils ne disparaissent, qu'il s'agisse de petits métiers comme celui de chiffonnier, de boutiques, d'enseignes, de décor de fête foraine qu'il immortalisa avec un art du regard exemplaire, en suggérant l'humain plutôt qu'en le montrant.
Adget fut aussi le photographe des arbres, notamment du Parc de Sceaux que je connais si bien. Il finit par être associé au mouvement surréaliste et on comprend pourquoi Valérie l'aime lorsqu'elle décrit ses clichés de vitrines et de mannequins.
Ce qui est étonnant c'est que sa notoriété grandit après sa mort en raison de la volonté d'une jeune artiste américaine, Berenice Abbot qui ne cessa d'assurer la promotion de son travail qui sera qualifié de "style documentaire", un courant qui deviendra un style artistique à part entière, aboutissant à une consécration dans les années 1980 suite aux acquisitions faites par le MoMA.