Journée libérale romande 2026 - Dans un monde qui change quelle(s) alliance(s) pour les libéraux

Publié le 22 février 2026 par Francisrichard @francisrichard

Thème de la Journée libérale romande 2026

Hier, 21 février 2026, avait lieu La journée libérale romande 2026 sur le thème:

Dans un monde qui change quelle(s) alliance(s) pour les libéraux?

Cette journée était organisée à Lausanne à l'Hôtel Mirabeau, par l'Institut Libéral, en partenariat avec le Cercle Démocratique Lausanne et la revue mensuelle Le Regard libre.

Nicolas Jutzet

Nicolas Jutzet, Vice-Directeur de l'Institut libéral, présente le programme et introduit les différents intervenants.

Programme

Jean-Marc Daniel

Le premier intervenant est Jean-Marc Daniel, professeur émérite d'économie à l'ESCP Business School sur le thème:

Retour du protectionnisme, quelles conséquences ?

Dans son intervention, il fait plusieurs rappels sur les échanges.

Ainsi rappelle-t-il trois des dix principes de Nicholas Gregory Mankiw qui font fonctionner l'économie:

5) Les échanges améliorent le bien-être de tous.
6) Les marchés représentent en général une façon efficiente d’organiser l’activité économique.
8) Le niveau de vie d’un pays dépend de sa capacité à produire des biens et des services.
 

Puis l'équation d'équilibre macro-économique qui permet de comprendre comment s'articulent les échanges d'un pays avec l'extérieur:

(S-I) + (T-G) = (X-M) 

Où S = épargne, I = investissement, T= prélèvements, G = dépenses publiques, X = exportations et M = importations.

Les macro-économistes définissent les trois déséquilibres de cette équation:

S- I = déséquilibre privé

T-G= déséquilibre public

X-M= déséquilibre commercial

(une autre équation permet de relier production et consommation: Y = C+S+T, où Y = PIB et C= consommation)

Ainsi cite-t-il Nassau William Senior, le premier à avoir enseigné l'économie à Oxford, où il a été nommé en 1825: Nul n'est économiste s'il est protectionniste.

Ainsi mentionne-t-il le triangle d'incompatibilité de Dany Rodrick: Les pays, qui participent à l'économie mondiale, ne peuvent atteindre que deux sur trois des objectifs que sont la démocratie, le pouvoir d'achat et la souveraineté. Exemples:

  • La Chine atteint les objectifs de pouvoir d'achat et de souveraineté, mais pas celui de démocratie.
  • L'Europe atteint les objectifs de pouvoir d'achat et de démocratie, mais pas celui de souveraineté.

Ainsi distingue-t-il les pays dispendieux des pays économes, les pays jeunes des pays vieux. Exemple: Les États-Unis, la France (où on s'endette plus pour travailler moins) et le Royaume-Uni sont des pays dispendieux et vieux.

Ainsi souligne-t-il que l'épargne et le travail sont deux éléments-clés.

Le protectionnisme étant redevenu une option a pour conséquences que le pouvoir d'achat et la démocratie sont sacrifiés.

La liberté de circulation des capitaux permet d'employer l'épargne pour investir dans des pays jeunes, tels que l'Inde, le Pakistan et le Nigéria, où la main d'oeuvre est considérable.

NB

La politique économique de Jean-Marc Daniel, paru en 2022 dans la collection Que sais-je, est en cours de réédition et devrait paraître en avril de cette année.

Jérôme Perrier

Jérôme Perrier, agrégé d'histoire et docteur en histoire de l'IEP de Paris, intervient sur le thème:

Quelles alliances pour les libéraux dans un monde qui change?

En avril 2025, Jérôme Perrier a réalisé deux études pour la Fondation pour l'innovation politique:

Le détournement populiste du courant libertarien 1

- Le détournement populiste du courant libertarien 2

Il s'est basé notamment sur L'Éthique de la liberté de Murray Rothbard (1926-1995) et sur les travaux de Sébastien Caré.

Les libertariens ou anarcho-capitalistes ne sont pas des libéraux, tandis que, par exemple, Benjamin Constant est un libéral cohérent, le libéralisme reposant sur trois piliers:

  • politique
  • économique
  • culturel

La droite populiste n'est pas du tout libérale. Or, aux États-Unis, les libertariens se sont alliés à la droite populiste.

Le libertarianisme est une radicalisation des idées du libéralisme classique.

Jérôme Perrier rappelle le contexte du libéralisme de l'époque:

  • Libéraux néoclassique avec Milton Friedman et l'École de Chicago.
  • Autrichiens avec Friedrich Hayek et Ludwig von Mises.
  • Minarchistes avec Robert Nozik.

Rothbard est un élève de Mises. Un de ses héritiers est Hans-Hermann Hoppe.

Les libertariens (ils s'appellent ainsi pour ne pas être confondus avec les libéraux, qui, aux États-Unis, sont des sociaux-démocrates) sont:

  • Pour la disparition de l'État.
  • Contre l'utilitarisme.
  • Pour la liberté économique totale.
  • Pour la défense des libertés individuelles (ce qui les rapproche de la gauche radicale): leur concept fondamental est le principe de non agression et ils prônent la souveraineté absolue de l'individu
  • Pour l'isolationnisme (ce qui les rapproche de la droite conservatrice).

À la fin de sa vie, Rothbard a adopté des positions réactionnaires en matière politique et culturelle (et une violence verbale). Ainsi a-t-il soutenu la candidature de Pat Buchanan en 1992. Ses héritiers ont soutenu le Tea Party en 2008 et Donald Trump en 2016.

La stratégie est non plus de convaincre les sphères intellectuelles, comme cherchait à le faire Hayek, mais à convaincre les classes moyennes blanches. Celles-ci doivent se libérer des hommes de l'État, des universitaires. Il s'agit de mobiliser les masses et, pour ce faire, il faut:

  • Lutter contre les impôts.
  • Diminuer les dépenses publiques (en diabolisant les parasites).
  • Assurer la sécurité sans états d'âme.
  • Critiquer la bureaucratie 
  • Critiquer la réglementation (en particulier la législation anti-tabac et la discrimination positive).
  • Laisser à chaque État, chaque Comté, la liberté d'interdire l'avortement (en contradiction avec la souveraineté absolue de l'individu et avec les convictions personnelles de Rothbard).

En 2024, ceux qui suivent Rothbard, c'est-à-dire sa stratégie opportuniste, et qui sont qualifiés de paléo-libertariens, soutiennent Donald Trump que rejoint une partie de la tech, par exemple Peter ThielElon Musk ou David Sacks.

Cédric Dupont

Après le repas pris en commun, Cédric Dupont, professeur en relations internationales et sciences politiques à l'IHEID, intervient sur le thème:

Les défis de l'évolution géopolitique sur le libéralisme.

Il commence par une citation de Francis Fukuyama, qui prenait acte, en 1989, de la fin de l'Histoire et de la généralisation de la démocratie libérale occidentale comme forme définitive de gouvernement humain.

Il lui oppose un extrait du discours de Friedrich Merz, prononcé le 14 février 2026, à la conférence de Munich sur la sécurité, où celui-ci fait ce constat: L'ordre international fondé sur les droits et les règles [...] n'existe plus... nous sommes entrés dans une ère qui, une fois encore, est marquée par la puissance et la politique des grandes puissances.

Cédric Dupont projette à l'écran plusieurs histogrammes qui montrent, a contrario, qu'après 1989 des accords de libre d'échange, des accords internationaux d'investissements, continuent, en grand nombre, à être conclus.

Pour aller toutefois dans le sens du chancelier allemand, il recense les contestations qui lui donnent raison:

  • néo-marxiste globale: les multinationales gagnantes, les autres, y compris, les États perdants;
  • populistes de gauche et de droite: les classes moyennes, les ouvriers, les nationaux perdants, la classe supérieure, les investisseurs, les ouvriers ailleurs, gagnants;
  • sécuritaire/géopolitique: les pays développés, non interventionnistes, perdants, les pays émergents ou pays avec interventions étatiques ou capitalisme d'État, gagnants;
  • post-capitaliste: un monde économique perdant (coûts induits par environnement et droits humains).

Le résultat est le passage d'un ordre néo-libéral (interdépendance menant à la paix, règles internationales, recherche de l'efficacité et du bien-être économique) à un ordre géoéconomique (gains relatifs, interdépendance pouvant être instrumentalisée, intérêt national et primauté du pouvoir exécutif, priorité à la quête de résilience et de la sécurité). Dans l'ordre géoéconomique, les États exercent l'economic statecraft, c'est-à-dire subordonnent l'économie à la puissance politique extérieure.

Si Fukuyama s'est trompé, c'est qu'il n'a pas compris que la Chine ne deviendrait pas libérale et que toute interdépendance est asymétrique si bien que l'hégémonie américaine est remise en question. Toutefois Cédric Dupont constate que des accords commerciaux continuent d'être signés, mais en prenant beaucoup de temps et en protégeant moins les investisseurs, comme le montrent deux histogrammes et une courbe qu'il projette à l'écran.

Pour ce qui la concerne, la Suisse, quand elle conclut des accords, elle tient compte des contestations listées ci-dessus:

  • Elle prend des mesures sociales d'accompagnement.
  • Elle répond aux inquiétudes environnementales.
  • Elle incite à des investissements responsables.
  • Elle cherchet à obtenir des avantages pour certaines industries dites stratégiques.

La Suisse, et le Liechtenstein, ont conclu une Déclaration d'intention avec les États-Unis le 14 novembre 2025. Aux termes de l'article 5 sur la sécurité économique de cette déclaration, qui n'est pas contraignante juridiquement, la coopération en la matière sera renforcée... Cédric Dupont parle d'éléphant dans la salle à ce sujet...

Il conclut: La bonne nouvelle dans tout cela est que nous n'allons pas nous ennuyer contrairement à ce que craignait Francis Fukuyama dans sa conclusion en 1989.

Ralf Bader

Ralf Bader, professeur ordinaire au sein du département de philosophie à l'Université de Fribourg, intervient sur le thème:

Faut-il une utopie libérale pour envisager l'avenir?

Pour ce thème, il a choisi de s'inspirer du livre de Robert Nozick (1938-2002), Anarchie, État et utopie (1974) et plus précisément de sa troisième partie intitulée Utopie. Il considère ce livre et Théorie de la justice (1971), de John Rawls (1921-2002), auquel Nozick s'oppose, comme les deux livres les plus importants du XXe siècle...

Qu'est-ce qu'une utopie? Le meilleur des mondes possibles. Pour qui? Pour tous et pour chacun. Où, en l'occurrence? Localement, sous la forme d'associations, de communautés, autrement dit ce sont des utopies locales. Or, pour créer de telles utopies, il faut un cadre.

Ce cadre, c'est l'État minimal qui est moralement légitime, comme Nozick le développe dans la première partie, intitulée La théorie de l'état de nature, et qui n'est justifié, comme il l'explique dans la deuxième partie, intitulée Au-delà de l'État minimal, que s'il se limite à des fonctions étroites de protection contre la force, le vol, la fraude, à l'application des contrats.

Dans un tel cadre, chacun peut réaliser ses objectifs. En effet il peut quitter une communauté pour en créer une autre. Il y a liberté d'associations. En conséquence rien n'y est figé: le dynamisme est possible. 

Comme toutes les personnes sont différentes, le nombre de personnes vivant dans un tel cadre ne peut être que limité, d'autant qu'il s'agit pour chacun d'adopter la meilleure manière de vivre, individuelle et collective.

Pour tendre vers un optimum, un tel cadre permet des expérimentations qui ne peuvent pas convenir à tout le monde, au sein de la communauté, laquelle a, cependant, intérêt à garder et à gagner l'adhésion de ses membres.

Ce qui distingue l'État minimal de l'anarcho-capitalisme, qui, comme le nom l'indique, remet en cause l'existence de l'État, c'est que, pour Nozick, comme pour John Locke avant lui, il répond à la loi naturelle.

Ralf Bader, enfin, termine son intervention en précisant que l'utopie libérale, imaginée par Robert Nozick, ne relève pas d'une conception morale, mais est le fruit d'une réflexion de philosophie politique.

Francis Richard