Nos mondes perdus

Publié le 24 février 2026 par Lorraine De Chezlo
de Marion Montaigne

Bande dessinée - 200 pages

Editions Dargaud - octobre 2023

Depuis toute jeune, Marion est fascinée par Jurassic Park, qu'elle reverra de nombreuses fois. Mais plus que ça, elle s'intéresse au rapport qu'a entretenu et entretient encore l'humanité avec ses origines, avec le passé lointain du vivant et la religion, et avec l'angoisse existentielle de sa finitude... A travers des figures scientifiques, politiques et artistiques, plus ou moins connues, elle a enquêté sur le travail de certains et les appropriations d'autres, sur la quête de vérité, la recherche et des découvertes, mais aussi les interprétations, les partis pris.

Sous couvert de dérision et de digressions incessantes, Marion Montaigne donne un cours d'Histoire des Sciences, de Paléontologie et de Sciences Naturelles. D'ailleurs, elle ne cache pas ses ambitions scientifiques déçues dans son adolescence. Etudes empêchées.... regrettées....
C'est qu'elle a enquêté, à travers les âges, pour comprendre les tâtonnements scientifiques ou moins scientifiques, en espérant y trouver les pires représentations effrayantes des mastodontes disparus. On remonte au XVIIe siècle, avec Richard Brooks, Robert Plot, à la grande époque des découvertes de fémurs fossilisés. Bien sûr, le comte de Buffon qui a dirigé le Museum National d'Histoire Naturelle et a voulu faire son encyclopédie, avec l'aide de l'illustrateur Nicholas Blakey est de la partie. Car oui, les illustrateurs auront une influence prépondérante sur l'imaginaire collectif, et le pouvoir ultime de décision de représentation ! A l'heure où les nouvelles théories scientifiques de disparition d'espèces doivent se confronter aux croyances en Dieu, la blessure narcissique n'est pas loin. A cela s'ajoute la belle rivalité entre Georges Cuvier - qui a succédé à Buffon, (et a travaillé sur la théorie de la subordination des organes, très utile en paléontologie !)-, et Thomas Jefferson, le plus scientifique des présidents américains (nostalgie !...) pour savoir qui aurait le plus d'espèces remarquables de part et d'autre de l'Atlantique.... L'essor des recherches entraîne l'essor des fouilles, à la ruée vers l'or s'ajoute la "ruée vers l'os" car ils sont nombreux, surtout aux Etats-Unis, à chercher les fossiles rares, à les nommer, à spéculer. Certains se font connaître par leur excentricité (William Buckland, Barnum Brown...), par leur pragmatisme de passionné (William Smith qui relie les strates des roches aux époques des fossiles, Gideon Mantell, le médecin passionné, Richard Owen grâce à qui on sait que le fossile d'iguanodon, vu ses hanches, n'a pas le bassin de "manspreadé" mais que les dinosaures se tenaient plutôt debout...). D'autres ont peiné à se faire connaître, tant leur travail fut pillé (le cas de la chercheuse de fossile Mary Anning qui a vendu protosaurus, ichtyosaure, ptérodactyle en bon état sans jamais être cités dans les travaux, ou encore Mary Mantell, souvent dans l'ombre de son mari)

Une magnifique épopée effrénée sous le crayon enjoué et nerveux de Marion Montaigne qui donne envie de se plonger dans la contemplation - et la compréhension historique - des représentations de Joseph Smit, Charles Knight, Benjamin Hawkins ou John Ostrom... Un ouvrage de vulgarisation très fourni, peut-être parfois trop fourni, qui peut partir dans tous les sens en enchaînant diverses références, au risque de pouvoir perdre son lecteur, il faut l'avouer.

Après le délicieux "Dans la combi de Thomas Pesquet", c'est un nouvel album approfondi vraiment éclairant, divertissant et pertinent à la fois !

"Tout ce qu'on gagne à lire "Nos Mondes Perdus" - FranceCulture

L'avis de Noctenbule - 22h05 rue des Dames