On la laisse souvent filer comme un simple générique de fin, coincée derrière les grandes enseignes de Living In The Material World. Pourtant, That Is All est peut-être le vrai cœur battant du disque : une poignée de main furtive, donnée au moment où la lumière s’éteint, et qui continue de brûler longtemps après. En 1973, George Harrison sort de l’explosion d’All Things Must Pass et du marathon du Concert for Bangladesh ; il a parlé fort, trop fort peut-être, et il cherche déjà comment survivre à sa propre victoire. Alors il referme l’album sur une ballade en clair-obscur, à la fois déclaration d’amour et prière déguisée, où la voix se retient comme si elle craignait de se fendre. Autour de lui, Jim Keltner et Klaus Voormann jouent le luxe de la sobriété, tandis que John Barham habille la mélodie de cordes nobles, plus liturgiques que sucrées. Rien de tonitruant ici : des accords qui glissent, des silences qui pèsent, et cette phrase-couvercle — “That Is All” — pour contenir l’émotion et faire taire le bruit du monde matériel. Une piste de fin, oui, mais surtout une porte dérobée vers un Harrison plus nu, plus humain, qu’on croyait connaître.
Il y a des chansons qui se présentent comme des portes. Elles grincent, elles s’ouvrent, elles invitent à entrer. Et puis il y a celles qui ressemblent à une poignée de main furtive au moment de partir, un geste qui dure une seconde mais qui continue de brûler dans la paume longtemps après. That Is All, dernière piste de Living In The Material World, appartient à cette deuxième famille : celle des adieux qui n’osent pas dire leur nom, des conclusions qui feignent la modestie alors qu’elles portent tout le poids d’un album, parfois même d’une époque.
Quand on évoque Living In The Material World (1973), on a tendance à dérouler le fil le plus visible : la quête spirituelle de George Harrison, son obsession pour l’alignement intérieur, sa volonté de quitter la foire aux vanités du rock sans renier ce qu’elle lui a donné. On parle du contraste entre la lumière du divin et la boue des affaires humaines. On rappelle l’ombre portée de All Things Must Pass, le traumatisme logistique et émotionnel du Concert for Bangladesh, l’impression que Harrison, après avoir été le “Beatle silencieux”, s’est mis à parler d’une voix si forte que le monde a reculé d’un pas, surpris de l’entendre enfin.
Et au milieu de ces grands panneaux indicateurs, That Is All ressemble à un petit chemin de terre. Elle ne claque pas comme un manifeste, elle ne prêche pas, elle ne brandit pas un slogan. Elle s’installe doucement, comme une évidence à voix basse. Et c’est précisément pour ça qu’elle bouleverse : parce que, derrière son apparente simplicité, elle donne accès à un George Harrison plus nu, plus humain, presque démuni.
Sommaire
- 1973 : George Harrison après l’explosion, ou l’art de survivre à sa propre victoire
- Un disque austère, un cœur battant : la place de That Is All dans l’architecture de Living In The Material World
- “Il n’y a rien de particulier à dire” : la fausse désinvolture de I Me Mine
- La musique comme peau : une ballade en D majeur qui saigne doucement
- Les paroles : une déclaration d’amour qui se méfie des mots
- Le fantôme de Something : quand Harrison écrit encore la même question sous d’autres formes
- John Barham : l’architecte invisible et la noblesse des cordes
- La section rythmique : Jim Keltner et Klaus Voormann, ou le luxe de la sobriété
- Nicky Hopkins et Gary Wright : deux claviers, deux manières de pleurer
- En studio : Harrison producteur, ou la maîtrise sans tyrannie
- La spiritualité sans slogan : comment That Is All échappe au prêche
- Une réception discrète, une postérité souterraine : quand la chanson devient un secret partagé
- Le miroir du monde matériel : pourquoi cette chanson sonne comme une fuite et non comme un abandon
- 2024–2026 : le retour du disque, la redécouverte de la nuance
- La beauté de la retenue : ce que Harrison nous laisse en partant
1973 : George Harrison après l’explosion, ou l’art de survivre à sa propre victoire
On sous-estime souvent ce que signifie “réussir” pour un ex-Beatle au début des années 70. Ce n’est pas seulement vendre des disques : c’est devoir prouver qu’on existe encore une fois que l’Histoire a déjà gravé votre nom dans le marbre. Pour Harrison, le problème est encore plus pervers. Il a passé les années Beatles à être l’homme de l’angle mort, celui dont les chansons se frayent un passage à travers le monopole Lennon–McCartney. Puis la séparation du groupe agit comme une libération brutale : il déborde. All Things Must Pass n’est pas seulement un triple album, c’est une crue. Harrison écrit comme quelqu’un qui a trop longtemps gardé les fenêtres fermées. Tout sort, tout s’exhale.
Sauf que cette victoire-là a un prix. Le succès vous place au centre, et Harrison, paradoxalement, ne supporte déjà plus l’idée d’être le centre. Il a connu l’ivresse d’être entendu, mais aussi l’écœurement d’être regardé. Il vient de s’épuiser dans une entreprise titanesque, le Concert for Bangladesh, premier événement caritatif rock de cette ampleur, aventure noble et usante où l’idéalisme se cogne à la bureaucratie, où l’empathie se heurte au cynisme des institutions.
Dans ce contexte, Living In The Material World est un album de tension. Pas une tension dramatique façon rock’n’roll grand spectacle, mais une tension intime : celle d’un homme qui comprend que la célébrité est un piège doré, et que même la spiritualité peut devenir un décor si elle n’est pas vécue au quotidien. Harrison n’est pas un prophète, il refuse ce costume. Il est un type qui cherche. Et chercher, c’est accepter de ne pas avoir l’air héroïque.
C’est là que That Is All devient essentielle. Parce qu’elle n’essaie pas d’“expliquer”. Elle montre une fatigue douce, une lassitude élégante. Pas la lassitude cynique du rock star blasée, mais celle d’un homme qui a trop vécu, trop vite, et qui découvre que les mots, parfois, n’empêchent pas le vide.
Un disque austère, un cœur battant : la place de That Is All dans l’architecture de Living In The Material World
À la différence de l’abondance presque baroque de All Things Must Pass, Living In The Material World a quelque chose de plus resserré, de plus strict. On peut y entendre une volonté de discipline. Harrison réduit le débordement, il contrôle l’espace. Comme s’il avait compris qu’une chanson respire mieux quand on la laisse respirer, qu’une vérité s’entend mieux quand on évite de la noyer sous les ornements.
C’est un album où les chansons parlent souvent à double fond. Certaines sont explicitement spirituelles, d’autres semblent amoureuses, mais l’amour et la foi s’y contaminent l’un l’autre. Chez Harrison, la romance n’est jamais uniquement une affaire de couple ; elle est un symptôme d’une tension plus large, un tremblement entre le désir terrestre et l’aspiration à autre chose. L’album, lui, joue avec ce balancement : d’un côté l’envie de paix, de l’autre la colère, la frustration, l’impression de vivre dans un monde qui adore les idoles mais déteste la profondeur.
Dans ce décor, That Is All arrive comme une dernière phrase dite au moment où la lumière s’éteint. Le morceau ne cherche pas à être “le grand final”. Il se contente d’exister, et c’est pour ça qu’il fonctionne. Il ne vient pas conclure l’album comme un point final agressif ; il le referme comme on ferme doucement une porte pour ne pas réveiller quelqu’un qui dort dans la pièce d’à côté.
Sa position en fin de tracklist n’est pas anodine. That Is All suit une chanson déjà traversée par la gravité, par le regard sur un monde injuste. Puis, d’un coup, tout se resserre sur l’intime. Harrison passe de l’universel au personnel, comme s’il avouait : “Je peux parler du monde, oui. Mais au bout du compte, tout revient à ça : ce que je demande, ce que j’espère, ce que je n’arrive pas à dire.”
“Il n’y a rien de particulier à dire” : la fausse désinvolture de I Me Mine
Dans I Me Mine, son autobiographie, Harrison lâche sur That Is All une phrase presque frustrante : il explique, en substance, que la mélodie lui est venue, qu’il a ensuite dû trouver des paroles, et voilà. C’est tout. Le genre de commentaire qui donne envie de protester, comme si l’auteur venait de balayer d’un revers de main une chanson capable de mettre un nœud dans la gorge.
Mais cette désinvolture n’est pas un manque d’intérêt : c’est une posture harrisonienne typique. George a toujours eu une relation ambivalente à son propre talent. Il sait qu’il écrit bien, mais il déteste l’idée de se contempler en train d’écrire. Il préfère la pudeur à la mythologie. Il ne veut pas devenir son propre commentateur officiel. Chez lui, l’explication ressemble à une trahison : mettre des mots sur la chanson, c’est risquer de la figer, de la réduire, de l’enfermer dans une interprétation unique.
Et puis, il y a un autre aspect : Harrison se méfie des grandes déclarations sur l’art. Il sait à quel point le rock adore la légende. La légende, c’est confortable : ça transforme un morceau en anecdote, en récit vendable, en histoire qu’on répète. Harrison, lui, cherche l’inverse. Il cherche l’expérience. L’émotion immédiate. Le moment où une mélodie vous traverse sans demander l’autorisation.
Alors oui, peut-être que That Is All est née “simplement”. Mais la simplicité n’est pas l’absence de profondeur. C’est parfois le dernier stade de la profondeur : quand on a retiré tout ce qui encombre.
La musique comme peau : une ballade en D majeur qui saigne doucement
Musicalement, That Is All est une ballade au tempo lent, mais elle n’a rien d’un morceau paresseux. Elle avance avec une gravité souple, comme un corps qui marche sans se presser parce qu’il sait déjà où il va. La tonalité, lumineuse sur le papier, devient dans la bouche de Harrison quelque chose de paradoxal : une clarté mélancolique, une lueur qui n’éclaire pas, mais qui rassure.
La force du morceau tient à ce qu’il semble accessible dès la première écoute. La mélodie est évidente, elle ne joue pas à cache-cache. Pourtant, plus on y revient, plus on entend des détails qui déstabilisent cette évidence. Des accords qui glissent, des modulations discrètes, une manière d’ouvrir une porte harmonique juste au moment où l’auditeur se croyait installé.
C’est là tout le talent de George Harrison : son écriture a l’air simple, mais elle contient un art du détour. Il sait comment faire monter l’émotion sans l’annoncer. Il sait comment laisser une tension flotter sans la résoudre complètement. Et surtout, il sait comment mettre son chant au service de cette tension.
Sa voix, sur That Is All, n’est pas héroïque. Elle n’est pas “rock”. Elle est fragile, légèrement voilée, comme si Harrison chantait en se retenant. Ce n’est pas la retenue du chanteur timide, c’est celle de l’homme qui sait que s’il lâche complètement, ça va craquer. Et ce craquement-là, l’album ne l’autorise pas. Pas parce qu’il veut rester digne, mais parce qu’il préfère la vérité à l’excès.
À ce stade, on comprend que le titre, That Is All, n’est pas juste une phrase neutre. C’est une manière de poser un couvercle sur l’émotion. Dire “c’est tout”, ce n’est pas minimiser ; c’est tenter de contenir.
Les paroles : une déclaration d’amour qui se méfie des mots
Le texte de That Is All est un exemple de ce que Harrison sait faire de mieux : écrire des phrases directes qui cachent un vertige. Il y a dans ces paroles une demande presque enfantine, mais formulée avec la lassitude d’un adulte. Il ne réclame pas le monde, il ne réclame pas la gloire. Il réclame peu. Une présence. Une preuve d’amour. Une manière d’être sauvé, peut-être.
Et pourtant, à l’intérieur de cette simplicité, Harrison glisse un aveu crucial : il explique qu’il lui est parfois difficile de dire ce qu’il ressent, que des mots inutiles se mettent en travers de son chemin. Ce passage est un autoportrait. Harrison, le musicien qui a passé une décennie à ne pas être le principal narrateur de son propre groupe, avoue que le langage l’encombre. Qu’il y a trop de bruit. Trop de phrases toutes faites. Trop de discours.
C’est une idée qui traverse toute la carrière de George. Chez lui, la vérité n’est pas une phrase brillante ; c’est un état. Et cet état, la musique le capture mieux que le verbe. Quand il écrit “c’est tout”, il ne conclut pas : il se débarrasse des fioritures. Il cherche la formulation la plus courte possible pour ne pas abîmer ce qu’il veut dire.
C’est aussi là que naît l’ambiguïté harrisonienne, celle qui fait de ses chansons d’amour des prières déguisées et de ses prières des chansons d’amour. Qui est le “tu” de That Is All ? Une femme, évidemment, c’est plausible. Mais un dieu, c’est tout aussi plausible. Chez Harrison, l’amour romantique est souvent un reflet de l’amour spirituel, et inversement. La frontière est volontairement floue. Parce qu’il croit à une idée simple : l’amour n’est pas divisible.
Le fantôme de Something : quand Harrison écrit encore la même question sous d’autres formes
Il est tentant d’écouter That Is All comme une cousine tardive de Something. Pas dans le sens d’une répétition, mais dans le sens d’une obsession qui revient. Something, déjà, était une chanson d’amour étrange : suffisamment universelle pour que le monde entier s’y projette, suffisamment mystérieuse pour qu’on ne sache jamais vraiment à qui elle s’adresse. Cette ambiguïté, Harrison la portera toute sa vie. Elle devient une signature.
Dans That Is All, on retrouve cette manière de faire du sentiment un lieu sans nom. Harrison ne raconte pas une histoire précise, il ne donne pas de détails concrets. Il parle d’un état : vouloir aimer davantage, vouloir être proche, vouloir que la relation “sauve le jour”. C’est une romance sans décor. Et c’est pour ça qu’elle touche : parce qu’elle refuse le pittoresque. Elle reste au niveau du besoin.
Mais la grande différence avec Something, c’est l’âge de la voix. Something a le parfum d’une certitude amoureuse, même si elle est fragile. That Is All, elle, ressemble à une tentative. Comme si Harrison disait : “Je veux, mais je ne suis pas sûr d’y arriver.” Et derrière cette hésitation, on entend la réalité biographique : le début des années 70 n’est pas un conte de fées sentimental. Harrison est une star mondiale, mais il est aussi un homme pris dans les complications, les trahisons, les égarements, les désillusions. Le monde matériel ne le lâche pas.
C’est là que la chanson devient poignante : elle ne joue pas l’amour triomphant. Elle joue l’amour comme effort, comme discipline, comme prière.
John Barham : l’architecte invisible et la noblesse des cordes
Ce qui donne à That Is All sa dimension presque “cinématographique”, c’est l’orchestration. Les cordes ne viennent pas simplement “embellir” la chanson. Elles la transforment. Elles lui donnent une altitude, une respiration, un halo. Elles ne sont pas là pour pleurer à la place de Harrison ; elles sont là pour rendre audible ce qu’il retient.
John Barham, arrangeur déjà présent dans l’univers de Harrison depuis All Things Must Pass, est l’un de ces artisans dont le nom n’a jamais eu la reconnaissance populaire qu’il mérite. Il appartient à cette lignée de musiciens capables de traduire une émotion rock en langage orchestral sans la trahir. Il ne “classicise” pas la chanson comme on mettrait un costume chic sur un corps mal à l’aise. Il fait l’inverse : il enlève le superflu, il dessine la courbe intérieure.
Dans That Is All, l’orchestration a quelque chose de presque liturgique. On n’est pas dans les cordes “sucrées” de la variété, pas dans la guimauve. On est dans une gravité douce, dans l’art de faire monter la chanson vers une zone où elle cesse d’être simplement une ballade pour devenir une expérience. Les cordes s’élèvent et retombent comme une respiration contrôlée. Elles créent un espace autour de la voix, une chambre d’écho émotionnelle.
Et puis il y a cette idée fascinante : Barham n’est pas seulement un arrangeur “classique”. Il vient aussi d’un monde où la musique occidentale et les traditions orientales se parlent, où la spiritualité n’est pas une décoration mais une manière d’écouter. Ce n’est pas un hasard si Harrison a aimé travailler avec lui : Living In The Material World est précisément un album où la production cherche à réconcilier des mondes.
La section rythmique : Jim Keltner et Klaus Voormann, ou le luxe de la sobriété
Une autre erreur fréquente quand on parle de morceaux orchestrés, c’est d’oublier la base. On croit que tout se joue dans les cordes. Or, sur That Is All, la force vient aussi de la manière dont la section rythmique refuse d’en faire trop. Jim Keltner est un batteur qui sait que la grandeur peut se cacher dans un simple choix de frappe. Il joue ici avec une retenue admirable. Chaque coup semble pesé, comme s’il avait compris que le morceau pouvait se briser si on le poussait trop fort.
Klaus Voormann, lui, est l’un des bassistes les plus “narratifs” de cette époque. Il ne joue pas la basse comme un instrument de démonstration, mais comme un fil qui tient la chanson. Son son est rond, enveloppant, presque maternel. Il ne cherche pas à briller ; il cherche à porter. Et c’est exactement ce qu’il faut à Harrison, dont la voix sur ce titre a besoin d’un sol stable.
Cette sobriété, c’est aussi une forme de respect. Les musiciens comprennent que That Is All n’est pas un terrain de jeu. C’est une confession. On ne fait pas de figures de style sur une confession.
Nicky Hopkins et Gary Wright : deux claviers, deux manières de pleurer
Le cœur harmonique du morceau repose sur les claviers. Nicky Hopkins est de ces pianistes dont le jeu contient une tristesse naturelle, même quand il joue joyeux. Son toucher a cette qualité rare : il est précis sans être froid. Il ne frappe pas les notes, il les caresse, mais sans mièvrerie. Dans That Is All, son piano est une colonne vertébrale. Il donne à la chanson sa dignité.
À ses côtés, Gary Wright apporte une palette différente. Là où Hopkins incarne une émotion “humaine”, presque terrestre, Wright ajoute des couleurs plus étranges : des textures d’orgue, de clavecin, des timbres qui rendent le morceau légèrement irréel. Ce contraste est essentiel. Il matérialise, musicalement, le thème de l’album : le tiraillement entre matière et esprit. Hopkins, c’est la chair. Wright, c’est le souffle.
Ce dialogue entre les deux est discret, mais il crée une profondeur. Ce n’est pas un duel, c’est une superposition. Comme deux voix intérieures dans la tête d’un même homme : l’une qui dit “reste ici”, l’autre qui dit “va plus loin”.
En studio : Harrison producteur, ou la maîtrise sans tyrannie
On parle souvent de George Harrison comme d’un musicien spirituel, mais on oublie qu’il est aussi un producteur redoutable. Dans ces années-là, il a appris des meilleurs et des pires. Il a connu le vertige du mur de son de Phil Spector, l’excès, le chaos, le génie parfois. Sur Living In The Material World, il choisit une voie plus claire : moins de brouillard, plus d’air.
Mais “plus d’air” ne veut pas dire “moins de travail”. Au contraire. Le disque est construit avec un soin maniaque. Les textures sont pensées, les couches sont posées avec précision. That Is All illustre parfaitement cette obsession : la chanson semble couler naturellement, mais elle est le résultat d’un équilibre fragile entre instruments, voix, orchestre, et cette manière typiquement harrisonienne de laisser une guitare glisser comme une larme discrète.
La beauté de ce morceau tient aussi à ce qu’on y entend un Harrison qui ne cherche pas l’autorité brute. Il guide, il façonne, mais il laisse les musiciens exister. Ce n’est pas un dictateur de studio. Il est plutôt un réalisateur qui sait ce qu’il veut filmer mais qui laisse aux acteurs la possibilité d’improviser un geste, un regard.
La spiritualité sans slogan : comment That Is All échappe au prêche
Si la chanson touche autant, c’est parce qu’elle n’a rien d’un tract. Beaucoup de morceaux “spirituels” dans le rock finissent par agacer : ils affichent une morale, ils expliquent, ils assènent. Harrison, sur d’autres titres, peut parfois frôler cette frontière. Mais sur That Is All, il ne prêche pas. Il demande. Il avoue. Il s’expose.
Et c’est là une nuance énorme. La spiritualité, chez Harrison, n’est pas une position de supériorité. C’est une lutte. Un effort. Un rappel constant à l’ordre intérieur. That Is All ressemble moins à une leçon qu’à une tentative de tenir debout. Le refrain, avec sa répétition, peut même se lire comme un mantra : répéter “c’est tout” pour calmer l’esprit, pour arrêter le flux des pensées inutiles, pour revenir à l’essentiel.
Cette chanson est spirituelle non pas parce qu’elle cite des concepts religieux, mais parce qu’elle met en scène le moment où l’on renonce aux ornements. Le moment où l’on comprend que vouloir trop dire, c’est parfois dire moins vrai.
Une réception discrète, une postérité souterraine : quand la chanson devient un secret partagé
That Is All n’a jamais été le titre le plus célèbre de Harrison. Elle n’est pas un single, elle n’a pas l’éclat immédiat de Give Me Love (Give Me Peace on Earth). Elle appartient à ce territoire étrange des chansons aimées “en privé”, celles que les fans gardent comme un refuge. Ce statut de pépite cachée lui va bien : elle n’a rien d’un morceau qui veut conquérir. Elle préfère toucher.
Et pourtant, sa beauté n’est pas passée inaperçue. Des artistes issus d’un monde très différent, celui de la variété sophistiquée, s’y sont intéressés. Andy Williams, par exemple, a enregistré sa propre version au début des années 70, preuve que la chanson possède une qualité intemporelle, un classicisme discret. Ce n’est pas surprenant : That Is All a quelque chose d’une ballade traditionnelle, dans le sens noble du terme. Elle pourrait exister hors du rock, hors des Beatles, hors de la décennie. Elle a une ossature qui résiste.
Plus tard, Harry Nilsson s’en empare aussi, et chez Nilsson, l’excès émotionnel n’est jamais loin. C’est intéressant de comparer : Harrison retient, Nilsson relâche. Deux manières de vivre la même mélodie. Deux manières d’habiter la même tristesse.
Cette postérité-là est révélatrice. That Is All n’est pas une chanson qui “marque” l’époque par son audace. Elle traverse le temps par sa justesse.
Le miroir du monde matériel : pourquoi cette chanson sonne comme une fuite et non comme un abandon
Le titre Living In The Material World dit tout : Harrison vit dans ce monde, il ne prétend pas l’avoir quitté. Il n’est pas un moine. Il est un musicien, un producteur, un homme riche, une célébrité. Il sait qu’il est pris dans la matière. L’album est traversé par cette conscience presque douloureuse : vouloir l’élévation tout en étant attaché à des choses très terrestres, très humaines, très imparfaites.
That Is All cristallise ce paradoxe. Elle sonne comme une chanson de renoncement, mais elle ne renonce pas à l’amour. Elle ne renonce pas au désir d’être proche. Elle ne renonce pas à la relation. Elle dit simplement : “je ne veux pas plus que ça”. Et ce “pas plus” peut être lu de deux façons. Comme une modestie, ou comme une protection. Comme un minimum vital, ou comme une manière de ne pas se perdre.
Dans cette ambivalence, il y a quelque chose de profondément adulte. La chanson ne vend pas une illusion. Elle ne promet pas l’éternité. Elle ne promet même pas la réussite amoureuse. Elle dit : “essayons d’aimer davantage.” C’est tout. Et c’est énorme.
2024–2026 : le retour du disque, la redécouverte de la nuance
Ces dernières années, l’œuvre de George Harrison est revenue au premier plan par vagues successives. Non pas parce que le monde aurait soudain “découvert” son génie, mais parce que le temps, enfin, lui rend justice. On commence à comprendre que Harrison n’était pas seulement le troisième auteur des Beatles. Il était un écrivain de chansons d’une profondeur rare, un homme capable de transformer ses contradictions en art.
La remise en lumière de Living In The Material World, notamment à travers des éditions anniversaires et de nouveaux mixes, a permis de réentendre des détails que les anciennes écoutes avaient parfois écrasés. Et That Is All, dans ce contexte, apparaît encore plus clairement comme ce qu’elle est : un morceau de fin de soirée, quand tout le monde est parti, quand la fête n’existe plus, quand il ne reste que le silence et une vérité simple à avouer.
En 2026, écouter That Is All, c’est aussi mesurer à quel point Harrison avait anticipé notre fatigue contemporaine. Nous vivons dans un monde où tout doit être commenté, expliqué, surexposé. Harrison, lui, conclut avec trois mots qui ressemblent à un refus de la logorrhée. That Is All. C’est tout. Le reste est du bruit.
La beauté de la retenue : ce que Harrison nous laisse en partant
La grandeur de That Is All tient à son absence de grandiloquence. Harrison n’y joue pas au sage. Il n’y joue pas au rock star romantique non plus. Il y apparaît comme un homme qui cherche la phrase la plus courte possible pour dire une chose qui le dépasse.
C’est peut-être ça, le secret de cette chanson : elle dit que l’amour, comme la spiritualité, n’a pas besoin de discours interminables pour exister. Qu’il suffit parfois d’une mélodie, d’une voix un peu tremblante, d’un arrangement qui vous enveloppe sans vous étouffer. Qu’il suffit d’une demande simple, presque humble, pour que tout le reste se mette à trembler.
Dans l’univers de George Harrison, où les grandes questions métaphysiques côtoient les douleurs très concrètes, That Is All agit comme un point d’équilibre. Un dernier regard. Un dernier souffle. Un dernier aveu.
Et si Harrison nous paraît si proche sur ce morceau, c’est parce qu’il ne se cache pas derrière un personnage. Il ne se protège pas avec l’ironie. Il ne se drape pas dans la légende. Il est juste là, dans le monde matériel, à demander un peu d’amour et un peu de paix. Et à reconnaître que parfois, les mots sont trop lourds.
Alors il finit par dire : That Is All.