Parmi les quelques films d’Afrique ou sur l’Afrique du festival Cinémas du Réel du 21 au 28 mars 2026 à Paris se détache Dao d’Alain Gomis, présenté en avant-première française (il sort le 24 avril) et qui a fait sa première mondiale le 14 février à la Berlinale (cf. notre critique du film). On trouvera ici des éléments critiques sur les autres films, longs et courts.
La politique en direct
Il est clair qu’Abdou Lahat Fall épouse le combat du collectif qu’il filme dans Aujourd’hui, l’indépendance (Independance Tey) (83’), présenté dans la section Front(s) Populaire(s). A quoi bon le masquer ? Il s’attache aux pas de trois militants du FRAPP (Front pour une Révolution Anti‑impérialiste, Populaire et Panafricaine) qui vont rejoindre le PASTEF (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) lors des élections du 24 mars 2024. Leur détermination est entière. Le chargé de communication du FRAPP, Pape Abdoulaye Seck, a le verbe haut et arpente sans répit les marchés avec ses tracts. A la faveur d’une projection du film Momsarew ou le pari de l’indépendance (2014) en présence d’Alassane Diagne, il invite à ne pas confondre révolte et révolution mais aussi alternance générationnelle et la transition inspirée par les anciens à laquelle il aspire. Lorsqu’il doit partir au Canada pour des raisons familiales, il passe la main à Guy Marius Sagna qui devient leader du mouvement et sera élu député, soutenu par Ben Taleb Sow. Activistes intrépides, tous deux passeront par la case prison. Prêts à se sacrifier pour leur cause, ils appartiennent à l’aile radicale du Pastef. Quelques commentaires en voix-off situent les moments politiques jusqu’à l’élection de Bassirou Diomaye Faye à la présidence et rappelent que « la lutte ne fait que commencer ». Le courage malgré la peur : cette réflexion de Guy est sans doute le centre du film qui se veut à la fois témoignage et outil de conscientisation, tout comme le collectif citoyen se veut « haut-parleur » de la population.
Inspiration soufie
The Cow’s Complaint (La Complainte de la vache, Shakwa el baqarah) des Egyptiens Mahdy Abo Bahat et Abdo Zin Eldin (95’), présenté en compétition internationale, est une épreuve pour le spectateur peu au fait des exégèses soufies. Nous donnons donc ci-après quelques indications. Il est indiqué au départ qu’un jeune de 24 ans a disparu en 2014 et qu’un bourdonnement électrique attestait de sa présence sur la radio du Saint Coran. Un homme mentionne avoir vu cette présence rouge sombre en rêve. Très lent, méditatif, balancé par les psalmodies de la radio, le film suit les gestes de cet homme, le sculpteur Ali Al Gazzar, alors qu’il se prépare à une rencontre dans le cadre très pauvre et sombre de la Cité des morts du Caire. Une célébration soufie évoque le loup qui clame être innocent du sang de Joseph face au bâton de Jacob. Effectivement, dans la sourate 12 Yûsuf, comme dans la Genèse, un rêve révèle sa future supériorité à Joseph, le plus jeune des fils de Jacob et son préféré (v. 6). Il le raconte à Jacob qui craint que cela déclenche la jalousie de ses frères.[1] Ceux-ci proposent d’envoyer Joseph avec eux faire paître les troupeaux. Jacob exprime la crainte que « le loup ne le dévore » (v. 13).[2] Les frères utiliseront ensuite ce motif comme mensonge : ils ramènent la tunique de Joseph tachée d’un faux sang en prétextant que le loup l’a dévoré (v. 17). Mais, conscient de la vérité du rêve, Jacob comprend leur machination (ils ont jeté Joseph dans un puits où les marchands d’une caravane le récupèrent et le vendront en Egypte à al‑‘Azîz[3]). Dans la tradition soufie, la complainte du loup devient un thème de dhikr, de répétition rythmée : c’est le vivant non humain qui rappelle que le véritable crime est humain, et que Dieu finit par dévoiler la vérité. Le film s’inscrit dès lors comme méditation sur l’injustice, la diffamation, la responsabilité humaine et la manifestation, à terme, de la vérité divine qui lave les faux coupables. L’ami rencontré, lui-même sage soufi s’interrogeant sur leur avenir, évoque cependant son forfait d’avoir puisé de l’argent dans une boîte à dons dédiée à un saint soufi et d’en être puni. Fort de ces rencontres éclairantes sur les ambigüités humaines, le sculpteur reprend la création dans l’énergie déployée et en phase avec les animaux qui l’entourent. Les longs plans sur les vaches laissent les créatures « témoigner » de Dieu et de la vérité des histoires prophétiques là où les humains les trahissent, lesquels sont invités à la méditation dans les différents mausolées.
Les bégaiements de l’Histoire
Nombreux sont désormais les films de mémoire sur les combattants de la guerre d’Algérie, mais Comme d’ici au pommier de Cyprien Ponson (102’) (compétition française) se détache particulièrement. Très personnel, il porte moins sur son grand-père que sur le réalisateur dans sa pathétique tentative d’une part de communiquer avec son grand-père et d’autre part d’assumer son rapport à la terre dans la propriété que son grand-père lui a confié lorsqu’il part échapper à ses angoisses en maison de retraite. Comment faire un film de ce double échec ? Il oscille entre cette comique constatation et le courage de s’y atteler. Ce qui relie les deux projets, c’est l’espoir qu’il pourrait établir une relation avec son grand-père en s’occupant de son jardin. Sauf que les plans de dame nature rejoignent les obscurités de la mémoire. Ce qui le sauve est d’avoir retrouvé dans la maison le journal de guerre de son aïeul, ce qui donne à la fois matière et iconographie à un film qui tendait à l’impasse. C’est alors que le passé prend forme et même s’anime dans toutes ses déclinaisons possibles. « Fout pas les pieds dans cette merde, c’est une vraie histoire de fou », dit la chanson antimilitariste (Avoir 20 ans dans les Aurès, René Vautier, 1972) qu’écoute Cyprien dans le film : appelé sans conscience politique, le grand-père attendait 28 mois la quille mais faisait le sale boulot qu’on attendait de lui. Et ne pouvait le faire qu’en intégrant le racisme à l’œuvre, qu’il répercute encore en famille ensuite tout en continuant d’éliminer les nuisibles dans son jardin ! Alors, comment réparer tout ça ? C’est là qu’en se heurtant au réel, Cyprien Ponson nous laisse un arrière-goût de désespérance. Certes, la citation de Jacques Fernandez instillée au départ serait une réponse : « Il faut que le temps passe pour que la parole vienne, c’est peut-être la condition pour que la guerre s’arrête ». Mais cela se réduit à la méditation solitaire de son réalisateur qui finit par disjoncter. « Est-ce que l’Histoire arrêtera un jour de se répéter ? ». Oui, c’est la question qu’on se pose aujourd’hui, mais il ne s’agit pas de laisser tomber la résistance !
Devoir tourner en rond
Panoramique à 360 degrés, effet fish-eye circulaire (perspective déformée en rond)... Max Mbakop et Lilia Kilburn ne lésinent pas sur l’esthétique dans Le Serpent à Bonanjo (13’) pour représenter l’enfermement que vit un groupe de rolleristes qui sont limités par les interdictions de vieilles lois dans le quartier de Bonanjo à Douala ! Du coup, ils font du roller en rond, en un poétique et photogénique serpent dans le seul espace qu’ils peuvent occuper et s’y entraînent pendant des heures devant le mur de la poste centrale où le président Ahidjo avait travaillé comme télégraphe ! Car les voix-off rappellent l’histoire coloniale du lieu : la grève des femmes contre l’impôt de capitation dans les années 20, l’interdiction du quartier aux Noirs, l’exécution en 1914 du roi Rudolf Douala Manga Bell, le mur de Bolloré pour barrer l’accès au port, etc. Voilà une originale façon de contextualiser l’Histoire !
Une fragile sagesse ?
Dans Disposable Wisdom d'Akram Abdellah Chikhi (14’), il fait nuit, des jeunes discutent dans une voiture à Alger. L’image est instable, avec un gros grain, on entend très fort le bruit du trafic et leur conversation est hachée. Ils se posent des questions : réaliser ses ambitions, en être fier, partir ? qu’est-ce que l’amour ? Raouf, Sam et Yani y vont franc jeu mais ne répondent que par bribes... A l’image de son esthétique incertaine, le film s’apparente à un état des choses improvisé où émerge une parole intime, tronquée, sans droit de cité. Une fragile sagesse ? Un geste désespéré pour faire apparaître des parcelles d’humanité sans horizon qui voudraient prendre forme si elles n’en étaient pas empêchées ?
[1] Différence majeure, dans la Genèse, Joseph raconte son rêve à ses frères et à son père en même temps (Gn 37, 9).
[2] Il n’est pas question de loup dans la Bible mais simplement d’une « bête sauvage » (Gn 37, 20, 33)
[3] Potiphar dans la Genèse.
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