La pièce de Soeuf Elbadawi, primée l’an dernier par le jury du Quartier des Autrices et des Auteurs (QD2A), vient de se jouer au Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 11 au 15 février 2026. Un beau succès pour une compagnie comorienne, qui rend compte d’une histoire coloniale plus que complexe. Publiée aux éditions Passages et Traverses, la pièce se rejoue cette semaine (5 et 6 mars 2026) dans le cadre du festival Ceiba, organisé par Tropique Atrium-Scène nationale à Fort de France en Martinique.
Un titre qu’on ne peut prononcer impunément par les temps qui courent. Il rappelle un vieux débat des années 1930, avec une réponse cinglante de Césaire contre un malotru de raciste (« le nègre t’emmerde »). Mais les temps changent, et le titre de Soeuf Elbadawi ne s’inscrit pas dans une polémique sur le colorisme. Il est à classer dans une fabuleuse quête de nuances. Aux Comores, il est des mots pour dire le « blanc », le « Français », le « colon » et il y a surtout un mot – « mzungu » – qui porte la prédation en lui. L’auteur insiste sur ce point :
« Ma grand-mère ne ferait pas la différence entre un blanc perse, un blanc arabe et un blanc européen. Ce qui explique que certains de nos vieux notables n’aient eu aucun mal à admettre que Bob Denard [un mercenaire], le pire des hommes de mains français dans nos contrées, se transforme en Mustapha (l’élu), se fasse musulman et nous dupe. Ce que j’ai voulu souligner, en partant d’une histoire plutôt complexe, c’est que notre problème n’est peut-être pas aussi blanc qu’on le croit, qu’il est lié à la volonté de puissance et aux enjeux de dépossession d’un pays tiers, fondé principalement sur des enjeux géostratégiques et politiques. La France s’intéresse aux Comores pour sa richesse, malgré ce qu’en pensent les Comoriens eux-mêmes. Aujourd’hui, on parle d’hydrocarbures. Et l’État français a été capable de revenir sur la loi Hulot [de 2017], qui restreignait ses possibilités d’extractions pétrolifères dans les Outre-mer, il y a à peine trois semaines, pour pouvoir s’attaquer notamment aux richesses du Canal de Mozambique et du bassin du Rovuma. C’est dire s’il y a des enjeux… »
Blanc n’est pas que blanc
Je suis blanc et je vous merde laisse sourdre le mépris du puissant : « Il se rend tellement maître de l’arène que tu ne peux exister qu’à travers lui ». Mais on comprend bien, à voir la pièce, que ce « blanc », arrêté à Rose noire - une boîte de nuit, rappelant des heures sombres de l’histoire coloniale - pour espionnage est utilisé par l’ambassade de France autant que ses semblables comoriens. Tous ceux qui évoluent sur ce territoire restent manipulables et corvéables pour les gardiens de la politique française. Le numéro de marionnettes en série a l’air bien en place. Le spectacle commence par un discours délirant du général De Gaulle, parlant de fraternité francophile, celui-là même qui disait que la France n’a que des intérêts dans ses colonies.
« Démembrés, les Comoriens sont de moins en moins nombreux dans les luttes contre l’injustice qui leur est faite par cette domination. Ce sont souvent des activistes blancs qui sont au courant des enjeux. Les derniers bouquins, qui font tâche contre l’occupation française des Comores, ont été écrits par Pierre Caminade et par Rémi Carayol. Ce ne sont pas des noirs. Il n’est pas non plus question d’un problème avec les « Français ». Tellement de Comoriens le sont de nos jours que la lecture ne peut être dirigée contre eux, bien que la responsabilité nous oblige à interroger certaines de leurs positions. Par contre, celui qu’on appelle mzungu, un mot qui n’est lié à aucune couleur, reste un souci. Ba mzungu est celui qui tient la laisse du colonisé que nous sommes. C’est de ça dont je parle ici ».
Mais dresser l’état des lieux d’une colonie ne suffit pas, il faut aussi parler de la déshumanisation. La verticalité de l’État colonial l’impose à tous…
Les personnages de Je suis blanc et je vous merde sont tous fragilisés, défaits, en pleine crise, à la recherche de leur « ombre, à défaut de se brouter le nombril », est-il dit dans ce texte, où un certain Albert, fils et petit-fils de colon, se voit rallié à la colère des « petits d’hommes » de ce pays, parce que tout aussi démembré qu’eux. « Il rejoint cette cohorte de blancs à la veste rapiécée venus échouer en cette terre. Comme quoi blanc n’est pas toujours blanc », s’exclame Nkaro, personnage qui a été torturé par un commissaire au costume blanc, avec la bénédiction des services secrets français, qu’il a lui-même l’air de confondre, mais qu’il en retienne le légendaire sobriquet : « la Piscine ». Un nom qui a tendance à disparaître, mais qui est plus ou moins réapparu récemment dans l’ombre du Bureau des légendes, la fameuse série d’Eric Rochant.
En parlant de piscine, la pièce elle-même est une vaste noyade organisée, d’autant qu’elle s’adresse en France à des publics peu au fait des agissements de l’État « colonial » français sous ces Tropiques. Ces derniers surnagent dans un océan de non-dits, où la meilleure défense du dominant est de les entraîner dans sa propre chute. La France semble à l’aise dans ce paysage insulaire que sont les Comores, contrairement à certains endroits de l’Afrique de l’Ouest, où elle commence à être pointée du doigt. Dans l’archipel, elle tient quasiment toute l’élite à sa botte. Les rares intellectuels qui disent non à sa puissance sont condamnés à évoluer dans une marge. Tous les projets culturels qui se développent ces derniers temps - de Mayotte à la Grande Comore - sont labellisés, ou « République française » ou « Ambassade de France ».
« Elle s’affiche beaucoup, ces derniers temps. Elle achète les voix les plus importantes du pays, comme pour instruire une nouvelle histoire de sa présence, afin de faire taire toute critique. C’est de bonne guerre, j’ai envie de dire. Elle sait défendre son intérêt par un soft power bien soigné. Reste à savoir ce que défendent les Comoriens à ce niveau du rapport de force. Défendent-ils leur terre ou leur propre survie en tant qu’individu ? » , confie Soeuf Elbadawi. Une manière pour lui de questionner l’indépendance de ses collègues artistes aux Comores:
« Attention à ne pas confondre ! Je ne joue pas au poète engagé, je me réclame des premières espérances de ce pays. Une terre où la complexité de la relation a offert une seconde chance à des tas de peuples, qui ont échoué ailleurs, mais qui avaient là une possibilité de réinventer leur monde. Qui suis-je pour penser que je pourrais me battre contre une adversité coloniale aussi écrasante que la France ? J’ai par contre une conscience qui m’amène à défendre l’utopie des premiers habitants de cet archipel. Le shungu dont je parle à un moment dans le texte part d’un processus où l’homme se ré-humanise. Il court après une forme d’humanité égarée dans le temps. Voir les Comoriens être aussi démembrés, aujourd’hui, me rend perplexe. C’est ce qui donne vie à ces personnages fracassés, brisés ».
Des personnages qui sont tous à la recherche de leur « blanc », bien qu’il ne soit pas le même pour chacun d’entre eux. « Blanc n’est pas que blanc, la couleur n’est souvent qu’un leurre » nous indique la feuille de salle.
Une des trouvailles de l’auteur réside dans les personnages féminins. Djamila Disco, la prostituée, est une fille née de l’histoire coloniale. Son père, comorien, a rencontré de façon improbable sa mère quelque part en Afrique de l’Ouest, et elle a traversé le Continent pour le rejoindre, avant de se rendre compte que ses cousins comoriens, prêts à toutes les turpitudes, ne l’attendaient pas. Elle ne rêve que de sortir de ce « trou ». Et le blanc devient son « passeport » de sortie. Elle se fonde sur les manquements de ses compatriotes, sur leur bigoterie notamment, pour expliquer son besoin d’échapper à sa condition. Elle a surtout trempé sa langue dans le piment et ne manque pas une occasion de faire ravaler leur honte à ses semblables, avec un certain sens de la répartie. Marie-Madeleine, ensuite, est « Première conseillère d’ambassade », la seule qui soit marquée « noire » dans la distribution. C’est elle qui sert la partition de la manipulation française dans le commissariat où se trouve emprisonné le « blanc », à qui elle répond incidemment : « Arrêtez avec ça ! Il n’y a pas que des blancs dans cette histoire. J’en suis la preuve, non ? » Elle incarne les valeurs d’une République française, prête à tout pour servir ses attentes : « Si j’avais su, je n’aurais jamais mis les pieds dans ce pays. La République, quand elle veut… » Dynamique, cassante, résolue, elle décide de tout, comme l’explique le commissaire Tshapa, en éternel soumis. La pièce est ainsi faite de troubles, où on ne sait plus qui sert qui et à quel moment, mais où l’on comprend le degré de compromission d’un pays participant, malgré lui, à son « démembrement », dixit l’auteur.
« Cette histoire se poursuit, d’autant plus que le narratif nous racontant se trouve entre les mains de l’université française. Nos chercheurs ne font parfois que répéter la « geste coloniale » française, malgré eux. C’est pour ça qu’un verset du coran revient sans cesse pour dire que nous devons sortir de cette fiction collective, que « mensonge se flétrit, quand vérité se fait jour » » explique Soeuf Elbadawi. « Mais comme les Comoriens ont tendance à confondre les versets d’une religion avec une chanson apprise par cœur, l’affaire est loin d’être simple. On en est encore au temps béni des colonies de Michel Sardou ».
La pièce foisonne de références pour quiconque s’interroge sur les deux cents années d’histoire coloniale aux Comores, sur les cinquante dernières années surtout. De 1975, date de proclamation de l’indépendance, à nos jours. On y voit des fantômes y apparaître comme celui de Léon Humblot, de Pierre Messmer ou des forces spéciales françaises à l’action, on y ressent l’instabilité fabriquée au quotidien, comme cette idée du coup d’État qui n’en est pas un, on y souligne les derniers soubresauts de l’actualité politique de l’archipel _ rapport sans doute au régime en place. On signale au spectateur ce que représente le fameux « blanc des poubelles » (mzungu madjaya), une expression populaire singeant les traumatismes liés au colon : « à force sa paperasse ne sert qu’à remplir des bennes d’ordure. Il ne respecte jamais rien de ce qui est signé. Regarde Mayotte… Il ne sait pas ce que c’est qu’une parole donnée ». On retient aussi qu’il est des « blancs » qui ne font pas partie de l’histoire coloniale : « pas assez blanc » pour mériter d’entrer dans le panthéon du dominant.
« Je suis blanc et je vous merde » est une pièce politique sur l’un des derniers jardins secrets de la France dans l’Océan indien, servie par une équipe, à la distribution, dont la diversité des origines rappelle assez bien l’étendue de la problématique coloniale : « En vérité, ce spectacle questionne l’humanité en chacun de nous et la complexité de la relation. Elle ne parle pas uniquement de la France et des Comores. Le bordel de la colonialité nous concerne tous. Mais le public exige parfois de rattraper les épisodes manquants. Ce qui n’est pas une mince affaire. Je conseille d’en rester au récit, à l’évocation qu’on en fait et d’aller chercher les morceaux manquants, une fois le spectacle terminé. On ne peut résumer l’histoire d’une humanité niée en 1h40 » conclut l’auteur, qui considère que son pays est encore et toujours sous tutelle…
Farah Zineb
L’article « Je suis blanc et je vous merde », de Soeuf El Badawi est apparu en premier sur Africultures.