Les terres indomptées, Lauren Groff (traduit par Carine Chichereau)

Par Nannegoutdelire @Annefilleul

Je ne lis presque jamais ce genre de roman.

Et pourtant, Les terres indomptées m’a happée dès les premières pages, comme si Lauren Groff avait décidé de me tirer par la manche pour m’emmener dans son XVIIᵉ siècle brut, sauvage, presque mythique.

On y suit une jeune fille de seize ou dix-sept ans, sans nom véritable, achetée enfant à l’asile des pauvres. Elle a grandi comme un outil, un animal savant, au service de sa maîtresse et surtout de Bess, l’enfant de la maison. Quand la famille embarque pour le Nouveau Monde, elle n’a pas son mot à dire : elle suit, parce qu’elle n’a jamais eu le choix.

Le roman commence après tout cela.
Elle vient de fuir un fort anglais affamé, où une servante comme elle n’a aucune chance de survie. Elle n’a plus rien à perdre. Elle part seule, dans une nature immense, hostile, magnifique. Vers le nord, peut-être les Français. Vers le sud, peut-être les Espagnols. Peu importe : elle avance.

Dit comme ça, l’histoire semble presque maigre.
Mais ce serait passer à côté de l’essentiel.

Ce roman, c’est une langue.
Une langue archaïque, poétique, charnelle, qui ne cherche pas à être jolie mais juste… vraie.
Groff écrit comme si elle sculptait la boue, la faim, la forêt, la mémoire. Et la traduction de Carine Chichereau est remarquable : elle garde cette rugosité, cette musicalité étrange, sans jamais la lisser. On sent qu’elle a choisi chaque mot comme on choisit une pierre pour construire un mur : pour sa texture, son poids, son écho.

Je ne suis pas lectrice de romans descriptifs.

Mais ici, la description n’est jamais gratuite : elle sert à comprendre cette jeune fille qui n’a jamais eu d’espace pour exister, et qui découvre enfin le monde — et elle-même — en fuyant.

Ce n’est pas un roman confortable.
Il est dense, sensoriel, parfois déroutant.
Mais il a cette force rare : il vous met dans un état particulier, comme si vous lisiez avec la peau autant qu’avec les yeux.

Je cherchais autre chose et c’est la petite note de la librairie Papyrus, à Namur, qui m’a donné envie de tenter l’aventure.

Et je suis heureuse de m’être laissée surprendre.

Les terres indomptées est une pépite, pas pour son intrigue, mais pour son souffle. Un livre qui laisse une trace, même si on ne lit pas habituellement ce genre-là.