« La Faim » de Knut Hamsun (Relecture)

Par Etcetera

J’avais déjà lu ce roman de l’écrivain norvégien Knut Hamsun (1859-1952), il y a quelques années, et voici l’article que je lui consacrais en 2019 :
Premier article sur « La Faim » de Knut Hamsun.

Grâce à notre cercle de lecture, où ce livre a été proposé, j’ai eu l’occasion de le relire et j’en ai été finalement très contente car cette relecture m’a permis de mieux cerner le personnage principal et de mieux me repérer dans cette déroutante histoire.

Note pratique sur le livre

Editeur : Le livre de poche
Date de publication initiale : 1890 ; (de cette traduction) 1926
Traduit du norvégien par Georges Sautreau
Préface d’André Gide, Introduction d’Octave Mirbeau
Nombre de pages : 306

Mon Avis

C’est une lecture éprouvante, qui provoque même une certaine douleur, sur la durée. L’écriture de Knut Hamsun est si puissante et si intense qu’il parvient à transmettre la souffrance de son héros au lecteur, et peut-être même une souffrance plus aiguë, dans la mesure où le héros ne semble pas conscient de ses incohérences, alors que le lecteur s’en rend pleinement compte et voudrait parfois empêcher ce jeune insensé de faire ce qu’il fait.
Comment décrire ce personnage étonnant et bizarre ? J’ai souvent pensé, au cours de ces pages, que cet homme était masochiste. On a l’impression qu’il cherche absolument à se mettre en difficulté. Dès qu’il a une opportunité de sortir de sa misère, dès qu’il gagne une somme d’argent suffisante pour subvenir quelques temps à ses besoins, il se dépêche de tout gâcher et gaspiller, sans aucun souci du lendemain ni de sa survie. Peut-être qu’il cherche à se mortifier lui-même, dans un esprit vaguement christique, bien qu’il semble entretenir un rapport très conflictuel avec la foi et avec Dieu, puisqu’il se répand plusieurs fois en blasphèmes et en injures sévères contre le Ciel.
Peut-être qu’il a une relation pathologique à l’argent, aux biens matériels et à la nourriture. On dirait en tout cas qu’il ne supporte pas de posséder quoi que ce soit, ni dans ses poches ni dans son estomac. Le roman a été écrit peu de temps avant l’invention de la psychanalyse mais je suis sûre que Freud aurait été vivement intéressé par ce cas particulier, et il aurait cherché du côté de la mère et du père de cet affamé ce qui le dévorait ainsi. Mais le roman est muet sur les parents et les origines du héros : Knut Hamsun nous laisse imaginer ce que nous voulons à ce sujet.
Il est également certain que le métier d’écrivain et de journaliste du héros n’est pas étranger à ce besoin impérieux de jeûner. Il dit lui-même que la faim aiguise ses facultés intellectuelles et renforce sa créativité, du moins au début du livre. On peut même se demander s’il n’est pas « accro » à cette sensation douloureuse, si la faim ne serait pas pour lui une addiction. J’ai déjà trouvé dans la littérature de la fin du 19e siècle et début du 20e (sans doute chez Walser ou chez Hermann Hesse) cette idée que le confort bourgeois ramollit l’esprit et rend le cerveau de l’artiste stérile. S’infliger à soi-même de dures privations serait donc une sorte de discipline spirituelle et morale – à la manière spartiate, pourrait-on dire. 
Peut-être que Knut Hamsun, par ce livre, cherchait à pousser à l’extrême la vision traditionnelle de l’écrivain romantique, maudit, esseulé, miséreux, incompris et psychologiquement torturé. Mais, effectivement, cette vision est poussée ici à un tel paroxysme qu’il ne s’agit plus du tout de romantisme et qu’on entre dans quelque chose de beaucoup plus moderne.
Un roman âpre, douloureux, très à part, qui pose des questions passionnantes ; mais certainement pas une lecture douce ou plaisante !

*
Deux Extraits :

Un extrait page 199-200

Quel goût admirable cela vous avait d’être de nouveau un honnête homme. Mes poches vides ne me pesaient plus, ce m’était une jouissance de me retrouver à sec. En y réfléchissant bien, cet argent m’avait, au fond, coûté bien du souci secret, j’y avais réellement pensé à maintes reprises avec un frisson ! je n’étais pas une âme endurcie, ma nature honnête s’était révoltée contre cette action vile, parfaitement. Dieu merci, je m’étais relevé devant ma propre conscience. Imitez-moi ! dis-je avec un regard sur la place fourmillante, imitez-moi donc seulement ! J’avais donné de la joie à une pauvre vieille marchande de gâteaux, que c’en était une bénédiction ; elle ne savait à quel saint se vouer. Ce soir, ses enfants ne se mettraient pas au lit avec la faim… Je m’excitais avec ces pensées et je trouvais que je m’étais conduit d’une manière admirable. Dieu merci, l’argent était maintenant hors de mes mains.
(…)

*

Un extrait page 279

« Il n’entend pas ! cria-t-elle. Je dis que vous devez quitter la maison, maintenant vous le savez ! Je crois, nom de Dieu, que cet homme est fou, moi ! Maintenant vous allez partir sur-le-champ, et assez causé !»
Je regardai du côté de la porte, pas pour m’en aller, pas du tout pour m’en aller. Il me vint une idée effrontée. S’il y avait eu une clef sur la porte, je l’aurais tournée, je me serais enfermé avec les autres pour me dispenser de partir. J’avais une frayeur absolument hystérique de me retrouver dans la rue. Mais il n’y avait pas de clef sur la porte et je me levai. Il n’y avait plus aucun espoir.
Tout à coup, la voix de mon hôte se mêle à celle de sa femme. Je m’arrête, stupéfait. Chose étrange, cet homme qui, naguère, m’avait menacé, prend maintenant mon parti. Il dit :
« Ça ne se fait pas de mettre les gens dehors la nuit, tu sais. On est passible d’une punition. »
Je ne savais pas que ce fût punissable, je ne le croyais pas, mais c’était peut-être ainsi, et la femme se ravisa bientôt, se calma et ne m’adressa plus la parole. Elle me tendit même deux tartines pour mon dîner mais je ne les acceptai pas. Par pure reconnaissance pour l’homme, je ne les acceptai pas, prétextant que j’avais mangé en ville.
(…)