Moïse — Dialogue sans personne L’intégrale

Publié le 07 mars 2026 par Alexcessif

Résumé: je ne me cachais plus mais elle m’avait retrouvé

Comme l’autre nuit en bivouac quand la nature faisait une pause je m’accordais cet instant entre deux marée, l’étale, où le fleuve le plus impétueux s’accorde un peu de calme avant la renverse et le courant qui repart vers la mer après son intrusion dans les terres.

La vie est merveilleuse, en tout cas la mienne, elle apporte des solutions pile poil à l’instant où je sombrais. Bien sûr je trouvais plus de vérité en  moi dans le spleen que dans l’euphorie mais il me manquait l’essentielle vérité dont seul “l’alter“ est détenteur. Si c’est une fille c’est mieux!

 Ce matin-là la “fille sur le pont“ occupait “ma“ place dans “mon“ bar de “mon“ quartier. Je n’y habitais plus mais, sans trop savoir dans quel but, j’y gardais mes habitudes. Je connaissais le goût et la chaleur moite de son blason mais j’ignorais toujours son identité. Nous nous étions séparé sans que je m’inquiète de son prénom

Que foutait-elle sur “mon“ territoire? Elle s’était racontée et je l’avais entendue mais seul le présent de ce matin d’ Avril comptait. Était-elle  enceinte de mes —nos!? — œuvres ? 

Page blanche, balles neuves

—  Comment m’as-tu retrouvé?

— Ton activité numérique! J’ai l’impression que tu appelles au secours mais j’ignore qui tu attends. Toi aussi d’ailleurs

— Un homme qui se noie se moque bien de qui lui jette une bouée

— Ne sois pas décevant! Tu es à l’horizon des évènements, “l’autre“ n’est pas loin, à toi de dire s’il s’agit de Moïse ou de “la fille sur le pont“

— Peu importe! Je crois que l’alter est un support. C’est un toile vierge, une page blanche qui contient l’œuvre invisible à accomplir. Dans son état originel l’humain est dissonant, il n’atteint la maturité que dans le duo. Il doit créer mais son “dessein“ est inscrit en filigrane. L’interface est une quête... 

— ... ou une névrose! Cesse de faire l’imbécile. Je suis venu te voir avant que tu ne disparaisses définitivement. Franchir la ligne d’accrétion c’est un peu plus sérieux que de sauter du viaduc dans la Turbaye

Voilà! Le protocole de communication est établi

—  C’est quoi le projet?

— Ta traversée de la mer Rouge s’est-elle bien passée?

— J’observe la fécondité des choses stériles

— Elle n’était pas sur l’autre rive, c’est ça?

Moïse absente, que faire ! Reprendre un permis de chasse? J'étais plus souvent la proie dans ce genre de sport

Je l’observais en silence, l’intelligence dénudée, elle était  ravissante. Plus précisément nos ébats horizontaux et nos débats  assis était féconds et c’est cela qui la rendait érotiquement rare à mes yeux. Pour la bienséance qui convient à la tenue dans un lieu public je me lançais dans une surenchère conceptuelle euphorique mais elle ne perdait rien pour attendre

— Il y a ceux qui contrôlent et ceux qui subissent. Les premiers cherchent à amasser, les seconds philosophent et crèvent de faim. Quand les premiers sont repus, ils courent derrière d’autres chimères. Celui qui reçoit le ciel sur la tête s’aperçoit finalement que c’est la meilleure chose qui puissent lui arriver. Il saura avant le premier que ce ne sont pas les événements mais le jugement que nous portons sur eux qui nous affectent. Et surtout, qu’il n’y a aucun chagrin qui ne soit soluble dans la vodka. A partir de trois grammes nous ne savons ni ce qui est bien ni ce qui est mal pour nous mais que nous pouvons librement décider du sens à donner aux choses qui adviennent

— Sais-tu pourquoi tu chiales n’importe où n’importe quand? Me castra-t-elle

Savait-elle que je ne ferais jamais construire un palais sur la perpective Nevski  ou que ne serais jamais propriétaire d’une ferme dans les Cévennes et que je m’en attristais?

— Je t’écoute 

— Ce sont tes seuls moment d’humanité! Le reste du temps tu es cynique, mordant, foireux, méprisant, insultant, méchant, brutal, rustique, sans psychologie ou trop perspicace en alternance, vulgaire, indiscret, impudique. Un peu acteur, cabotin opportuniste au service de ta propre personne au gré des postures qui t’arrangent et qq fois hors sujet. Tu te donnes beaucoup de mal mais il parait évident que tu es un écorché vif, amusant ou pitoyable. Un clown triste. Un cheval qui refuse l'obstacle. “Il est des territoires que l'on n’explore pas en explorant les autres, quand à défaut de preuve sur une théorie, par l'équivalence du senti on cherche toujours  à amasser…“

Bla-bla-bla je connaissais la suite

— Tu veux un café ?

— Je me demande si tu saurais reconnaître l’alter qui convienne à ton ego si par hasard il passait à ta portée!

Je savourais cette image animée de femme douée de raison, de la parole et, à travers elle, de la suprématie de son sexe

Elle m’avait retrouvé mais je ne me cachais pas. Elle avait de grands pouvoir comme les autres fendues. Sur les hétéros ou les autres bien au delà de la sexualité ou de la maternité. Cette moitié de l’humanité en donnant la vie, ou plus simplement le bonheur, donnait à tout un chacun sa place éphémère dans l’intermittence  de notre présence sur cette planète

        — Encore un de tes concepts…

J’étais terrorisé : j’avais formulé en pensée sans que les mots ne franchissent mes lèvres, elle était dans ma tête et entendait chaque pensée. J’avalais une gorgée de café. Mes mains tremblaient. A l’autopsie on retrouverait un peu de café dans ma formule sanguine. La voir 15 jours tous les 3 ans me convenait. Même sans l’avoir. C’était comme une piqure de rappel. Il est bon de constater que dans ce monde qui part en couille une version de l’harmonie existait à la portée de toutes les bourses

— Je te remercie de me donner une preuve de vie dis-je à cet être surnaturel 

— Je suis la lumière

Pour un mec qui n’avait pas l’électricité à tous les étages l’information avait son intérêt 

— Je suis venue te dire que je m’en vais. Tu n’es pas un mec très rassurant mais tu n’es pas dangereux sauf pour toi même sans doute.

J’ai aimé te  croiser en rando car tu es le seul homme avec qui j’ai connu une version originale de l’insécurité. Le seul qui m’a fait connaître et accepter le froid, la faim et la peur. La vraie trouille, celle de la précarité de notre condition humaine ignorant si demain nous apportera un peu plus de confort. J’ai senti l’haleine fétide du vide au moment de sauter du pont, l’inconfort de ta compagnie m’a tiré du relativisme pour retrouver un peu d’objectivité. Je sais, pour l’avoir vécu, ce que je ne veux pas revivre et en te quittant dés les premiers mètres j’eu l’impression de marcher deux pas dans l’absurde comme sortant d’un service de psychiatrie. J’ai eu envie de te “tuer“ mais tu m’as laissé le souvenir de l’expérience irremplaçable d’un retour parmi les vivants, la curiosité intacte et l’amour irréfragable du masculin qui n’est pas toi et tes insuffisances. Tu es attachant avec ta curiosité enfantine et tes déceptions puériles mais j’aimerais que tu cesses de te cogner dans les murs tu finiras par te faire mal, les grandes attentes apportent de grandes déceptions. Regarde autour de toi ce peuple de résistant admiratif de l’Ukraine et des peuples qui meurent dans la rue pour la liberté dont les story stelling emplissent les livres d’histoire. Chaque individu à besoin de beaux récits, de héros et d’ambitions magnifiques. Interroge-toi sur qui sont tes héros et parmi les Jean Moulin, les Mermoz, les Buz Aldrin, les Michel Delpech ou les Niels  Armstrong tu trouveras un être fantasmé à qui tu prêteras toutes les qualités de ton monde de héros et tu verras attendre devant les latrines sèches d’Ortu di u Piobbu ou de Carrozzu un très banal Thomas Pesquet ou un Souchon attendant son tour devant les sanitaires de La Coupole

— On ne rencontre pas Moïse tout les jours comême

— J’ignore où tu commences, j’ignore où tu finis quand es-tu toi? Le sais-tu seulement? Tu me donnes l’impression d’être puis de bifurquer, un peu comme un chaton qui change d’objectif quand un fil dépasse d’une pelote de laine

Cette femme était le vent dans mes mollets, l’odeur de la terre après la pluie, le cri du cormoran le soir au dessus des jonques. Cela l’autorisait à s’adresser à sa majesté Moi avec insolence et autorité. Je crois que c’est cela qui me faisait bander avec exclusivité. Qu’elle me quitte et me quittera cette perversion inutile et dérisoire en son absence. Camisard dans les Cévennes, je me souvins, lors de mes introspection de pauvre diable perpétuellement en travaux, de mon éducation protestante en colo, intermittente à celle du daron en ville à coups de pieds au Q. C’était brutal aussi et le pasteur Pierre B. à Saint Jean de Valborgne  s’occupait du mental. “Ce qu’il faut de sanglots pour la moindre chanson“ il fallait en chier pour être heureux! Ainsi,  je me disais que la haire que je m’obstinais à porter, bien loin de me mortifier l’épiderme, avait la douceur de la soie pondérée d’un lin rêche juste ce qu’il faut pour passer de la rêverie à la réalité agréablement. Chez les Versaillais, le souvenir avait l’inconfort  d’un Cilice. J’avais ces deux visions complémentaires et opposées en alternance à chaque nictation. Je n’étais pas sorti de l’auberge, mes apories comportaient décidément peu d’issues. Un coup de foudre tous les trois ans c’était le max que je pouvais supporter. Ma mutation lente en dieux grec se poursuivait mais l’apothéose me voyait plus Dyonisos qu’Apollon. Chaque pelle que l’on se roulait transformait ma sérosité sans changer ma plastique. Les galoches préliminaires m’apportait le cocktail endogène de l’Ichor que sa bouche contenait. Un shot adrénaline/ocytocine/dopamine/sérotonine et il me fallait bien trois ans pour redescendre. Je ne sors pas de là: cette femme était un dealer redoutable, gratos et légal et trois années de sevrage c'est longuet. 

— Ton vrai drame c’est ta certitude d’avoir raté ta vie parce que tu as raté la femme de ta vie et parce que cette construction mentale t’as convaincu que c’était celle-là et pas une autre. J’aimerais te convaincre que  l'échec, ou ce que tu considères comme un échec, a une vertu paradoxalement apaisante, celle de te faire apprivoiser tes limites ainsi que toute la gamme des possibles pas forcément néfastes qu'elles recèlent. Non, le vrai drame de l’échec est plutôt de croire qu'on était né pour réussir, et qu'on ne pouvait pas ne pas parvenir là où nécessairement l'on doit être. Cela crée le sentiment indu que la vie a une créance non acquittée envers toi.

— Je sais depuis belle luronne que la vie ne me doit rien mais pourquoi donner et reprendre?

— Parce que tu considères que ton bonheur est utile à l’univers tout entier sans considérer que si ton bonheur est lié à sa présence à tes cotés peut-être, où sûrement, que son bonheur à elle ne vient pas de ta présence prés d’elle.  Console-toi! Le monde est constitué de multiples mammifères femelles qui tiendrait le rôle de ta Moïse

— Mouais! Si j’en crois Noé l’arche ne contient qu’un seul exemplaire de chaque couple

— Je t’invite à trouver d’autres obsessions. Tu n’es pas l’homme de la vie de la femme de ta vie 

J’en concluais qu’il fallait modéliser autrement le logiciel de ma matrice et continuer ma quête. Un autre fuite en qq sorte

C’est à cet instant que Farid s’approcha et débarrassa ma table 

— Ça va? 

— Oui, pourquoi? 

— Parce que ça fait un quart d’heure que tu parles à ta tasse!

A la recherche d’autres antidépresseurs l'impatience me vit sauter sur mon vélo et pédaler dans la semoule pour des runs d'insuffisance frustrée en attendant d’autres beaux jours afin que je m'enforestasse et m'ensauvageonnasse encore car il faut bien un marathon ou un GR 20 pour compenser le manque puissant de ce dosage d'endorphines que l’on trouve aussi dans la bigorexie mais en plus fatiguant. Je ne m’interdisais pas plus que nécessaire de croire vraiment en Moïse comme d’autres croient au grand A. mais je ne refusais pas d’y croire un peu.

Préserver sa place dans cette vie ou dans une autre consistait à s’arrêter aux feux rouges, regarder des deux côtés en traversant la rue, surveiller ses arrières et la pression des pneus et payer ses impôts. Le bonheur est un bonus “ é pericloso sporgersi“ en fermant les volets.

Elle aura le dernier mot...

-- Si tu ne parviens pas à m'atteindre, laisse-moi faire je te trouverai. Si tu me cherches là, je suis peut-être déjà ici ou repartie ailleurs, d'ailleurs ne me cherches pas, trouve. Le bonheur n'a peut-être pas, sûrement pas, la forme que tu imagines. Je suis vaste, emplie de multitudes et de tout ce que j'ignore

Note: ce texte vient en conclusion du Protocole Moïse