Tuhami de Vincent Crapanzano

Publié le 07 mars 2026 par Antropologia

Préface de Tuhami

A la mémoire de Djamel Guérid (1943-2013) qui attendait tant cette traduction.

« Empreinte laissée par l’anthropologue sur le matériel qu’il collecte ainsi que sur la présentation de ce dernier »

   Pourquoi Tuhami fut-il un choc lors de sa publication en 1980 ? Non, parce qu’il ne parlait que d’une seule personne – les autobiographies antérieures l’avaient fort bien fait – mais parce qu’il transcrivait un dialogue égalitaire entre deux personnes complètement étrangères l’une à l’autre, un anthropologue américain et un marginal de Meknès (Maroc). Comment ont-t-ils pu s’accorder si bien ? Le résultat fut cette invraisemblable et surtout bouleversante complicité entre deux êtres que tout séparait.

   Pourquoi Tuhami se dévoile-t-il tant, ce qui rend ses propos si précieux ? Il ne peut le faire qu’auprès d’un étranger. Non seulement il trouve une oreille attentive, voire complice, mais il n’a pas à craindre de retour. L’Américain lui accorde un intérêt que personne n’avait pu lui offrir antérieurement. Etranger à ses compatriotes, Tuhami devenait l’interlocuteur privilégié, son ami, celui qui le valorisait. J’ai toujours été surpris par l’accueil que m’accordait mes interlocuteurs lors de mes enquêtes ; mes questions leur attribuaient un statut que la vie ne leur accordait pas.

   Tuhami paraissait quatre ans après Le fromage et les vers de Carlo Ginzburg.Par deux fois, un livre entier était consacré à un seul individu sans que le texte constitue un récit de vie ou une biographie. En présentant les traces d’une seule personne sur divers supports (entretiens, conversation, interrogatoires, dossiers d’archives judiciaires, commentaires…), ces ouvrages montraient avec évidence que la singularité devenait une porte d’accès à toute une société. Dans les deux cas, un individu devenait à lui seul l’objet de l’étude tout en continuant à s’inscrire dans les traditions de l’anthropologie et de l’histoire. Ce branchement entre l’Italie et le Maroc joint les deux disciplines et leur fait rencontrer les mêmes objets, démarches et instruments d’analyse. Quel crédit accorder à ce type de recherches qui s’enferme dans le singulier et refuse tout élargissement au collectif par les moyens canoniques de la comparaison ou de la généralisation, procédés habituels des sciences humaines depuis au moins Durkheim ? Une première réponse repose sur la fécondité de la démarche qui depuis a été suivi par plusieurs historiens comme Alain Corbin dans son Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu, 1798-1896 (1998) ouMaurice Agulhon et son De Gaulle (2000) parmi beaucoup d’autres. L’un comme l’autre utilisent des sources (ou leur absence) liées à l’activité d’un seul personnage pour faire accéder le lecteur à toute une période et/ou toute une société.

En anthropologie, l’autobiographie (et la biographie) – véritables genres – a depuis longtemps constitué un moyen de donner la parole aux « indigènes », de permettre aux savoirs assujettis de s’exprimer (Traimond, 2004 : 49). Disposant du magnétophone désormais facilement utilisable à partir de 1960, Oscar Lewis qui s’était ainsi attaché à quelques individus afin d’aller « par-delà la forme et la structure jusqu’aux réalités de la vie humaine »ainsi qu’il le formule lui- même (Lewis, 1969 : 778), s’oppose ainsi à la mode structuraliste en pleine expansion à ce moment- là. Cependant, la forme adoptée affaiblit la force du projet de l’anthropologue américain : il ne fait que transcrire, couper et coller les propos de ses locuteurs sans expliquer avec précision les conditions des enquêtes et les modalités de publication des paroles. Fortement présent dans le processus ne serait-ce que par la générosité que devine le lecteur, le chercheur disparaît totalement dans le texte final, ce que lui reproche Geertz avec raison (1996 : 11). Au contraire, sous nécessairement des modalités différentes, tant Ginzburg que Crapanzano précisent pas à pas leur démarche, leurs choix, la nature et la forme de leurs interventions tant dans l’enquête que dans son compte-rendu. Dans le second cas, il s’agit d’un véritable dialogue même si le chercheur s’efface autant que possible devant son locuteur, sujet de l’étude. Mais singulièrement, ils ne s’opposent pas à Lewis qui tout autant qu’eux communie avec leurs héros ; simplement, ils se posent littérairement explicitement à côté de lui, en interaction avec lui. En effet, Lewis n’utilise qu’un type de documents, les réponses de ses locuteurs, privant le lecteur des questions de l’enquêteur. Ses textes ont pourtant la force du document et la vivacité de la vie[1]. Mais le montage des paroles utilise le procédé des romans par lettres où l’intrigue naît de la juxtaposition des documents décalés, ce qui la rend implicite et ténue. Heureusement, l’absence de descriptions ne va pas jusqu’à imposer au lecteur la vision omnisciente du chercheur.

Cependant, ces enquêtes consacrées à une seule personne impliquent évidemment certaines conceptions de la recherche, un régime de vérité précis et l’établissement d’une légitimité académique particulière. A propos de Ginzburg, Roger Chartier l’avait résumé d’un splendide adage : ne pas dissoudre « la singularité individuelle dans les régularités du collectif »(Chartier, 2000 : 18). Essayons de préciser les implications de cette démarche.

Elle s’inscrit dans une réflexion sur la biographie marquée en France par des textes célèbres de Sartre (1978), Bourdieu (1986) ou Le Goff (1996) parmi beaucoup d’autres qui toutes soulignent les difficultés du genre et la nécessité d’en expliciter préalablement les limites – « l’illusion biographique » dont parle Sartre dans ses Carnets de la drôle de guerre (1983 : 105), expression reprise par Bourdieu – afin de mieux les dépasser. Voilà la direction qui va orienter ma lecture de Tuhami pour préciser les moyens utilisés par Crapanzano pour disposer de l’autorité de la singularité des données tout en échappant à tout particularisme. Je vais présenter l’ouvrage selon trois points de vue choisis parmi d’autres, les sources d’information, l’attention au singulier et le régime de vérité choisi.

Les sources d’information :

Comme toute enquête anthropologique, celle de Vincent Crapanzano s’appuie surtout sur divers témoignages, le sien d’abord qui a rencontré son héros durant presque dix mois, celui de Tuhami et enfin des autres personnes qui les entouraient, son assistant marocain mais aussi son épouse. Toutes ces informations de nature et d’intérêt très différents peuvent être désignées sous l’appellation de sources de première main car elles proviennent de témoins oculaires selon la formule consacrée.  Ceux-ci peuvent se tromper, se taire ou mentir mais leurs propos résultent d’une expérience, et à ce titre, ils sont irremplaçables. En tous cas, davantage que tous les autres documents, ils échappent aux poncifs, à la doxa. NortonCru (1989) nous l’a montré à partir de l’exemple de la guerre de 1914-1918 en classant les textes des auteurs en fonction de la durée de séjour dans les tranchées. Certaines descriptions – souvent pittoresques et comme telles répétées – ne se trouvaient que chez ceux qui n’avaient jamais fait la guerre !

Pourtant, le simple recueil d’informations entraîne des perturbations supplémentaires. Ainsi, la collecte de données orales suscite ce qu’Althabe appelle la « conscience verbale, effort que font les villageois pour donner à leur situation vécue une expression verbale » (1969 : 296). Cela signifie que tout propos résulte des interactions qui les ont suscités, c’est à dire des situations dans lesquelles ils s’expriment. La présence des auditeurs et les questions de l’enquêteur font naître telle ou telle parole en réponse aux sollicitations plus ou moins explicites perçues par le locuteur. S’introduisent ainsi au moins deux décalages, le passage de la pratique au discours et celui de la perception de l’attente verbale au propos exprimés. Barthes les aurait appelés des shifters (en utilisant une expression de Jakobson), cette transposition « d’une structure dans une autre, pour passer si l’on veut d’un code à une autre code »(Barthes, 2002 : 906). Etant donné les pertes ou les erreurs que le passage peut engendrer, il constitue aussi un véritable saut périlleux analogue à ceux que connaît la marchandise chez Marx. Dès lors, pour de nombreuses raisons, les propos tenus (et éventuellement enregistrés) n’expriment qu’imparfaitement les pratiques, ce qui exige une extrême prudence dans leur utilisation et le refus de toute précipitation dans leur utilisation. Vincent Crapanzano lui-même a précisé ces inéluctables processus dans son livre sur Les Harkis : « Nos constructions doivent être jugées en termes de relations – les possibles compréhensions et incompréhensions – qui naissent de notre manière d’aborder les autres. Elles transitent par le langage et notre perception du langage, par la traduction et notre compréhension de la traduction, par le récit et les conventions descriptives et notre connaissance critique de ces conventions, par nos capacités projectives et notre évaluation de ces capacités. » (Crapanzano,2012 : 19).

Mais cela ne signifie surtout pas que les divers locuteurs ne cachent pas des informations ou même ne les modifient pas. « Qu’il ne faille pas croire un témoin sur parole, le dernier des policiers le sait » disait déjà Marc Bloch (1993 : 119). Le « silence, secret et mensonge »(Visweswaran, 1994 : 60) constitue le mode de vie des échanges verbaux. Or, rien ne peut décupler les incompréhensions que la confusion entre ce qui est aux yeux du locuteur un mensonge avec une erreur.  Pourtant dans les deux cas le propos est faux mais ce qui compte c’est évidemment l’attitude du locuteur ou plutôt, la juste interprétation de ses paroles ce qui implique la connaissance du point de vue du locuteur. Une fois encore le binarisme vrai/faux conduit aux pires errements. Naguère Geertz (1993 : 11) insistait sur la nécessité de distinguer le clin d’œil réflexe du clin d’œil signe de connivence. Le sens de tout propos doit être ainsi appréciée selon le statut que son auteur lui donne afin de l’utiliser comme il convient. Chaque parole ne peut être comprise qu’en fonction de la place et du crédit que lui accorde son auteur.

Pour cela, depuis au moins le 17ème siècle et parfois avant, l’Occident sait utiliser la critique historique fondée sur le classement des documents selon leur chronologie, la séparation des sources de première et deuxième main et la critique interne et externe. Norton Cru nous a montré que les documents oraux – les témoignages – pouvaient être soumises à des exigences analogues par l’appréciation de la présence du locuteur sur les lieux de ses récits, le classement des informations selon leur qualité et la confrontation aux autres données tirées du contexte. En un mot, aujourd’hui nous savons critiquer les différentes formes d’information pour pouvoir les hiérarchiser et les utiliser au mieux.

Une des forces du livre réside dans le fait que l’auteur ne donne pas de statut privilégié à ses propres observations ou plutôt il sépare les entretiens de ses propres considérations même si le lecteur a nécessairement tendance ignorer ces frontières. Non seulement Crapanzano ne se donne pas la posture du scientifique qui enregistrerait la réalité, mais au contraire, il considère que ses constations obéissent à certains intérêts, s’expriment selon certaines catégories et jugements de valeurs tant ceux de son locuteur que les siens[2]. Aussi intéressantes soient ces dernières, elles ne méritent aucune prédominance. Cela se traduit dans le livre par l’absence presque totale de description ; seules subsistent la rapide contextualisation des situations. Le style indirect (Sperber, 1984 : 24) qui sert à dissimuler l’auteur du propos et le point de vue adopté devient absurde. Chaque information, sous forme de parole citée apparaît dans le contexte de sa genèse en réponse à la question posée aussi brève soit-elle.

   Dès lors, Crapanzano ne peut accéder à l’ « informateur » (rémunéré en l’occurrence) afin d’obtenir des renseignements qui lui soient utiles pour sa recherche mais préfère rencontrer une personne avec qui, grâce à beaucoup d’affects, il aura des relations privilégiées, uniques, des échanges. Dans Tuhami chacun vient avec ce qu’il sait, son point de vue, sa culture, ses connaissances, ses limites afin de les confronter avec l’autre, le Marocain pour l’Américain, l’Américain pour le Marocain. La force du livre réside dans la juxtaposition de postures qui vont jusqu’à inclure le lecteur, mis en situation de partenaire au débat.

Le singulier

La minutieuse étude que consacre Crapanzano à Tuhami ne concerne pourtant qu’une seule personne qui plus est, particulièrement originale tant pas ses activités que par ses conduites. Pourquoi ces comportements qui pourraient sans peine être caractérisés comme « déviants » méritent-ils une si plus grande attention ?

Ces spécificités contribuent à l’établissement de relations privilégiés avec l’enquêteur. « Comment est-il arrivé que moi, un anthropologue américain, je rencontre Tuhami, un tuilier marocain et que je sois entré si profondément dans sa vie et l’ai laissé entrer si profondément dans la mienne ? » s’interroge Crapanzano. Relativement discrédité dans son entourage, Tuhami va chercher chez l’anthropologue l’écoute qu’il n’a pas et ne peut avoir dans sa propre société. Dès lors, cette exclusion (relative) de l’un comme de l’autre suscite des relations particulièrement étroites entre les deux hommes, un équilibre fondé sur une même marginalité, même si leurs causes sont évidemment très différentes. Ainsi construite, chacun se sent à sa manière étranger à Meknès, l’égalité autorise d’intenses relations qui permet d’aller à la confidence et à l’intimité. Tuhami arrive à dire à l’Américain ce qu’il ne pouvait avouer à personne d’autre. La qualité et l’originalité des informations ainsi obtenues donne au chercheur les moyens de procéder à des analyses particulièrement riches et subtiles. La marginalité de Tuhamiloin de constituer un handicap se transforme en avantage pour mieux connaître le Maroc.

Pourtant, ce personnage apparaît très extérieur à la société. Quel est donc l’intérêt de l’étudier ? En fait, il constitue une entrée privilégiée pour accéder à sa connaissance. En premier lieu, les relations sociales permettent à chacun de concevoir certaines façons de faire et dire ; le simple fait qu’un comportement ait pu être pensé, aussi rare et difficile soit-il à mettre en pratique, constitue un objet particulièrement révélateur. En effet, si telle idée a pu être conçue, une infinité d’autres n’ont même pas pu être imaginées. En second lieu, certaines conduites sont valorisées par les proches alors que d’autres sont refusées avec efficacité. En troisième lieu, le statut qu’a su gagner Tuhami lui permet de dire et faire ce qui est interdit à d’autres, ce qui les oblige à se taire. Pour toutes ces raisons, l’examen de la marge permet de mieux comprendre le centre. Dès lors, Crapanzano ruine un des paradigmes des sciences sociales du 20ème siècle, celui de la représentativité. Tuhami est unique, original et singulier : il ne veut ressembler à personne et personne ne veut lui ressembler. Mais l’auteur fait de cette spécificité un instrument pour aller encore plus avant dans la connaissance de cette personne. Ainsi par la rareté et la précision des informations recueillies, il donne à voir au lecteur l’intimité d’un individu lui donnant ainsi le sentiment d’aller au plus profond des façons de vivre et de penser des Marocains. Aucun ne lui ressemble certes, mais aux yeux du lecteur, il ressemble à tous. Mais en toute rigueur, Crapanzano ne le dit pas parce qu’il ne peut le prouver ; il préfère donc laisser au lecteur le soin de l’imaginer à ses risques et périls. Les contraintes du chercheur libèrent le lecteur.

Le microscopique, l’infiniment petit deviennent alors des objectifs de recherche, des instruments d’investigation ainsi qu’une forme de démonstration. Le commerce approfondi entre Tuhami et Crapanzano nous fournit une foule de données sur la vie intime du premier. Les informations formulées appartiennent à un certain type : ils relèvent du privé, du caché, de l’inavouable, cette part de nous que nous soustrayons de la connaissance de nos proches pour des raisons de politesse ou plus simplement, pour éviter de les peiner, gêner ou irriter. A cette échelle, les relations interpersonnelles sont des relations sociales[3], monde auquel Goffman s’est consacré. M Non seulement, toute communication résulte d’une interaction mais elle est bornée par une foule de contraintes et de conventions plus ou moins figées qui constitue autant de chemins pour accéder à une vérité qui, telle un animal sauvage, s’éloigne d’autant qu’on se rapproche d’elle.

Il n’est donc pas étonnant que dans cette recherche qu’un des modèles de Crapanzano ait été le Saint-Genet de Sartre, moyen évident d’éviter les pesanteurs si lourdes de la psychanalyse et de la psychologie domaines auxquels il s’est particulièrement intéressé dans d’autres travaux, mais surtout de s’inscrire dans la tradition et la bibliothèque de la phénoménologie et de l’interactionnisme[4]. « Tout nous vient des autres, même l’innocence » écrivait Sartre (1978 : 14) ce qui signifie que toute information quelle qu’elle soit, résulte de la rencontre du l’émetteur et du récepteur sans oublier évidemment le contexte de son expression, la situation qui autorise son expression. Cette démarche s’appuie évidemment sur une certaine conception du collectif. Celui-ci cesse d’être un objet concret, une chose. L’idée durkheimienne selon laquelle il s’exprimerait par les contraintes qu’il imposerait de l’extérieur aux individus – comme nous l’expliquent encore beaucoup de sociologues – a pour conséquence de chosifier le collectif. Une fois que le chercheur est convaincu de la réalité d’un objet, qu’il a fait « d’un mot une chose », il n’est pas difficile d’en recueillir les manifestations, généralement un ensemble hétéroclite d’informations rencontrées çà et là. Alors, il devient même concevable que l’objet soit mesuré aussi transcendantal soit-il.

Au contraire, la tradition dans laquelle s’inscrit Crapanzano s’efforce de présenter de l’intérieur, les efforts des individus pour s’accorder aux autres, pour établir des « communautés de langage », pour tenter de constituer des groupes ou des ensembles et d’essayer de leur donner l’apparence de la stabilité. Comme Saint-Genet, Tuhami peut alors se lire comme des tentatives d’établir des relations sociales, de les maintenir, voire de les amplifier. Les stratégies réunies pour parvenir à ce but constituent la matière du livre d’autant que leur multiplication et leur diversité désordonnée révèle la fréquence des échecs.

Les efforts déployés et les diversités des instruments utilisés fournissent en effet une matière considérable qui permet de présenter le point de vue de la personne étudiée, les procédés qu’elle imagine et surtout les différentes réceptions de ses efforts auprès des autres personnages et de l’auteur. Autour de cet objet se constitue ainsi un véritable genre littéraire radicalement différent de la biographie que le seul point de vue divin, distant et omniscient organise[5]. La distance et la téléologie[6] président à ce dernier type de texte alors que – tout comme les diverses biographies de Sartre, de Baudelaire à Flaubert – Tuhami s’y oppose théoriquement et pratiquement. C’est un des secrets de sa réussite.

Régime de vérité 

Mais cette démarche fondée sur l’accumulation de détails microscopiques appartient à un certain « régime de vérité » et à une certaine conception de la preuve. Il n’est pas nécessaire ici de retracer et de dater le moment où dans la littérature surgit la description en même temps que naissait la « clinique » telle que l’appelle Foucault, son déploiement postérieur qui a permis à Robbe-Grillet d’écrire que « de Flaubert à Kafka, une filiation s’impose à l’esprit, qui appelle un devenir. Cette passion de décrire, qui tous deux les anime, c’est bien elle qu’on retrouve dans le nouveau roman » (Robbe-Grillet, 1964 : 15).

Qu’est-ce qui nous apparaît réaliste ? où plutôt qu’est-ce qui fait que ce que nous lisons, nous paraît vrai ? Selon les périodes et les genres, divers instruments ont été utilisés ; Auerbach (2000) – qui pour plusieurs autres raisons peut être considéré comme un précurseur de Crapanzano – nous donne une succession de cas où le réalisme d’Homère à Virginia Wolf prend des formes poétiques nécessairement très différentes. Même si l’anthropologue n’est pas un écrivain mais un écrivant selon la fameuse distinction de Barthes (2002 : II, 403), il est d’autant plus amené à affirmer échapper à la fiction – ses textes ne relèvent pas de l’imagination – ce qui l’amène à donner scripturalement les preuves de la réalité des situations dont il présente le compte rendu.

   Pour cela, il doit d’abord donner aux lecteurs le sentiment que ses écrits ne sont pas des supercheries (Traimond, 2000). Depuis l’entrée de l’anthropologie à l’Université, son statut de professionnel apporte quelques garanties explicitées par Clifford (1995 : 29) mais cela ne suffit pas nécessairement. L’exemple de Margaret Mead mise en cause par Derek Freemann (1983) peu de temps après sa mort, montre qu’il est possible d’attaquer un professionnel sur la réalité et la qualité de ses enquêtes en utilisant des sources externes. Le détracteur opposait le discours de l’enquêtrice à d’autres informations, et même à une de ses interlocutrices (après l’avoir fait jurer sur le Bible). La légitimité de la démarche ne peut être mise en cause – on aimerait la voir davantage utilisée en particulier dans le domaine de la connaissance de la langue – mais les objectifs de Freemann (défendre l’ethnobiologie) et ses conceptions positivistes invalident ses résultats même si au passage il nous fournit des informations intéressantes – très souvent tirées des textes mêmes de Margaret Mead – sur la façon dont elle enquêtait.

   En un mot, la dénonciation des supercheries passe par une critique des sources telle que le font si bien les historiens. Mais cette attitude et cette procédure impliquent une certaine épistémologie en opposition avec d’autres. Dès qu’il veut se donner les moyens de combattre les supercheries ou même s’il se préoccupe de la qualité des informations qu’il utilise, l’anthropologue doit rompre avec le réalisme et la précipitation, le « mimétisme », pour établir une hiérarchie entre les diverses sources de la meilleure à la plus mauvaise, non de séparer le vrai du faux. Il rencontre des documents d’inégale qualité qu’il convient de classer les unes par rapport aux autres afin de les utiliser en fonction du crédit qu’il est raisonnable de leur attribuer. En effet, toute information naît nécessairement de la rencontre entre un locuteur et auditeur, mais aussi de circonstances contingentes qui amènent les protagonistes à s’exprimer sur certains sujets, d’une certaine manière pour en cacher d’autres.

   Pourtant l’autorité d’un écrit anthropologique résulte évidemment peu de la critique des sources. Ainsi à propos des romans, Nathalie Sarraute s’étonnait que certains de leurs aspectsnous font« perdre tout jugement et porte notre crédulité à son comble »(Sarraute, 1964 : 163). Elle affirme qu’il s’agit de satisfactions extra-littéraires qui peuvent nous donner « aussi bien des ouvrages dénudés de valeur littéraire que des œuvres ayant atteint le plus haut degré de perfection. (…) Nous devenons à nos propres yeux si exsangues et si vides que, si étriquées que soient ces formes, il nous semble qu’elles nous contiennent tout entier » (p. 164). L’anthropologie académique pratiquée et utilisée par des professionnels sélectionnés et avertis ne devraient évidemment pas être guidé par des procédés aussi grossiers que le suspense, les détails tenus pour vrais, l’exotisme, l’érotisme, etc… Peut-être pourrait-on regrouper ces leurres sous l’appellation de « vérités narratives » qui confortent nos valeurs et préjugés sans demander les preuves de la pertinence du discours. Mais peut-être que la littérature scientifique dispose de ses propres moyens de faire perdre tout jugement, en particulier par la reproduction des maîtres que nous admirons tant et sur les textes desquels nous avons passé dans tant de temps. Par exemple, le style indirect nous donne le sentiment de lire une étude « objective » car les propos d’un chercheur averti sont pénibles à critiquer d’autant que nous ne savons rien des sociétés dont il parle. Pire, le plaisir que nous trouvons dans tel livre peut provenir de la majesté de la construction, de l’audace de la démonstration et peu de la véracité des informations utilisées. C’est ce que dit simplement Geertz (1996) quand il considère – et ce n’est pas péjoratif sous sa plume – que la grandeur des anthropologues célèbres provient davantage de leurs qualités littéraires ou de l’ampleur de leurs théories que de leurs enquêtes et donc de la véracité de leurs travaux. Cela signifie que ces dernières pèsent d’un poids relativement faible dans l’intérêt que nous portons à un texte anthropologique.

   Mais cela ne signifie pas que la démarche utilisée ne joue pas un rôle, ou plutôt que nous ne devons pas chercher à l’améliorer. Un des moyens consiste à souligner les divers procédés poétiques utilisés afin que le lecteur en soit averti pour accéder plus rapidement et plus facilement au cœur de la recherche, l’objet étudié. En outre, le chercheur introduit un récit, passage des discours naturels au texte académique dont il détaille le parcours afin de présenter les déductions qui l’autorisent à passer des premiers au second. Ce parcours se fonde sur la rationalité du raisonnement qui évidemment peut être partagé sans peine par tout lecteur. Ainsi s’établit une division du travail entre d’un côté, le chercheur qui choisit son objet d’enquête, ses documents et sa problématique et, de l’autre, le récepteur qui apprécie la qualité des raisonnements et les choix théoriques. Le lecteur peut également confronter les textes examinés à sa propre expérience à tous les stades de la recherche. Il peut ainsi avoir le sentiment que les propos examinés ne pouvaient avoir été prononcés, en raison d’un anachronisme par exemple. Il peut aussi trouver la démonstration discutable et plus largement en discuter l’intrigue. Mais le lecteur est ainsi mis dans la situation du juge qui dispose des moyens d’apprécier la qualité du travail puisque lui sont présentés les pièces du dossier, les moyens de les utiliser et les modalités de leur agencement. Il peut évidemment aussi soupçonner que des documents sont occultés mais la charge de la preuve lui revient alors. Au lecteur de compléter l’enquête s’il en les moyens quitte à proposer une nouvelle explication pour agencer les informations proposées.

   Cette façon de faire appartient aux historiens, et une bonne fraction des anthropologues la reprennent s’ils veulent travailler sur des données constatées et surtout critiquées. Dans ces circonstances, ils n’accèdent pas à des résultats vrais ou faux mais les plus crédibles en l’état des documents disponibles. De nouveaux amèneraient certainement des conclusions différentes. Du coup, nous comprenons, la force du dénouement de Tuhami, poignant en raison de la mort du héros que l’enquêteur nous avait rendu si attachant, mais aussi définitif car il clôt l’enquête, interdisant l’accès à toute information supplémentaire. La mort a transformé la vie de Tuhami mais aussi la recherche en destin tant pour l’enquêteur et pour les lecteurs. Elle nous enferme à tout jamais dans un même désarroi. 

   Pourtant, même interrompue, cette rencontre a eu lieu, Vincent Crapanzano l’a vécue avec émerveillement, et surtout, a su nous la faire partager. Pensons à toutes les situations et toutes les personnes dans il ne reste rien, faute d’avoir croisé un anthropologue. La première tâche de cette discipline est donc de sauver par les enquêtes, la mémoire d’expériences, d’émotions et de savoirs sans elles perdues à jamais. Tuhami ne sortira plus de notre mémoire ainsi que de celle des lecteurs de demain car nul ne pourra oublier ses aventures, ses rêves, peut-être plus encore, sa douceur qui a tant fasciné Vincent Crapanzano.

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VISWESWARAN, Kamala. Fictions of Feminist Ethnography, Minneapolis, London, University of Minneapolis Press, 1994.

Vincent Crapanzano

Tuhami.

 Portrait of a Maroccan

Chicago & London, The University of Chicago Press, 1980. 187 p.

Publié en 1980, Tuhami. Portrait of a Maroccan de Vincent Crapanzano dépasse les biographies traditionnelles qui généralement décrivent de l’extérieur les conduites d’un individu ainsi que les autobiographies où l’auteur ne parle que de lui.

En premier lieu, le mélange des deux genres donne la parole au héros mais surtout laisse au lecteur l’impression pendant quelques heures qu’on est né (Marocain de Meknès), qu’(il)vi(t) comme un (Marocain de Meknès), pour reprendre les formules mêmes que Claude Lévi-Strauss avait utilisées dans une émission de télévision le 15 avril 1959 à propos de Soleil Hopi de Talayesva. Mais le livre ne s’arrête pas là. En second lieu, il propose au lecteur des schémas pour expliquer les singulières conduites du héros, croisant des données de diverses disciplines et de diverses natures. En troisième lieu, il se présente comme un dossier de propositions divergentes entre lesquelles le lecteur est amené à choisir.

   La nouveauté poétique et épistémologique de l’ouvrage est évidente, multiplication des points de vue, diversité des explications, accumulation de données qui ne refusent pas les contradictions… Mais surtout, l’affection entre les deux personnages pourtant si différents – Tuhami et l’anthropologue – envahit le livre au point pour fournir un dénouement poignant. Les relations entre deux individus deviennent ainsi le vecteur d’accès à un monde ignoré dans toutes ses richesses, ses originalités, ses logiques et ses contradictions. Les plus extraordinaires délires – et Tuhami n’est pas chiche dans ce domaine – deviennent, non seulement compréhensible au lecteur mais même deviennent raisonnables à ses yeux : dans des circonstances analogues, aussi singulières soient ses comportements, il aurait agi comme le héros. Non seulement nous avons des explications de ses conduites mais surtout nous partageons ses motivations et ses choix.

   Publié il y a maintenant plus de 40 ans, Tuhami n’a rien perdu de sa force et de son originalité ce qui montre qu’il a été peu imité et que les perspectives qu’il ouvrait n’ont guère été explorées. C’est dire l’urgence de la tâche. Il est temps que l’anthropologie utilise toutes les richesses théoriques, poétiques et épistémologiques que propose ce livre à la fois comme instrument d’accès à une culture mais aussi comme démarches exigeantes et fécondes.

Vincent Crapanzano est professeur d’anthropologie et littérature comparée à la City University of New York. Il a publié entre autres Les hamadcha – traduction française 2000 – et Hermes’Dilemma & Hamlet’s Desire en 1992.


[1]   Le dialogue est aujourd’hui, le meilleur moyen de fournir de la vie au lecteur écrit Henry Green (Sarraute, 1964 : 108).

[2]   La question fabrique la réponse nous a montré Briggs (1986).

[3]   Dans la postface de Minima Moralia d’Adorno, Miguel Abensour nous révèle une autre dimension de l’affaire : « investir, contre la domination du monumental, le petit ; apprendre à redécouvrir la singularité, au moment même où elle est niée « en grand » (Adorno, 2005 : 340)

[4]   Dans lesquels se trouvent en interaction par ordre chronologique Husserl, Sartre, Schütz, Goffman… et beaucoup d’autres…

[5]   Ainsi se séparent l’autobiographies, la biographie traditionnelle et la biographie sartrienne qui « vient remplacer le genre romanesque pour Sartre à partir de Saint Genet » (Contat, 1996 : 10).

[6]   Vivre c’est apprendre à mourir…