Ces trois poèmes d’amour sont extraits de « Lettres à la Bien-aimée« , un livre initialement paru en 1995.
La particularité de ce recueil est de mêler à la fois le thème tendre et réconfortant de l’amour (pour sa compagne de vie) et le thème déchirant et dramatique de la perte d’un enfant, du deuil de cet enfant, du vide ressenti par ses parents.
Thierry Metz (1956-1997) avait en effet perdu son fils, Vincent, âgé de huit ans, en 1988, dans un accident. Il ne devait jamais se remettre de ce drame, qui le conduira à l’alcoolisme, à des séjours en psychiatrie puis au suicide à l’âge de seulement quarante ans.
Une poésie sensible et délicate qui, malgré le contexte dur et sombre de la vie de l’auteur, recèle beaucoup de lumière et de douces nuances. Une grande pureté d’écriture, qui plonge vers les profondeurs. La question du pourquoi semble le hanter et cela nous serre le cœur. L’amour, même, pour sa compagne, parait en garder la marque.
Un très beau livre, où l’essentiel se pare d’une méditative concision.
« Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes » est paru chez Poésie/Gallimard en juillet 2025, avec une préface d’Isabelle Lévesque et une postface d’Eric Vuillard.
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J’ajoute, à titre personnel, que ce style poétique, très représentatif des années 1990 – c’est-à-dire au moment où je commençais à écrire et à rêver vainement de publication – constituait pour moi en ce temps-là, un véritable repoussoir. S’il y avait une manière d’écrire que je refusais d’adopter c’était bien celle-là. Tout en sachant que les éditeurs de poésie, à 90%, ne voulaient entendre parler que de cela. Souvenirs de jeunesse solitaire et laborieuse.
Trente ans après, j’ai appris peu à peu à reconnaître la beauté de cette sorte de poésie, sans m’en être pour autant rapprochée.
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Brève bibliographie (non exhaustive) de Thierry Metz
Prix Ilarie Voronca de poésie en 1988 pour « Sur la table inventée » aux éd. Jacques Brémond.
Auteur du célèbre « Journal d’un manœuvre » paru chez Gallimard en 1990.
« Entre l’eau et la feuille » en 1991 chez Arfuyen.
« Lettres à la Bien-aimée« , en 1995 chez Gallimard.
« L’Homme qui penche » en 1997 aux éd. Opales/Pleine Page.
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Choix de trois poèmes
(Page 196)
Tu es celle qui prévient. De tout : du meilleur et du pire, d’une erreur, d’un mal, d’un manque d’argent, du temps qui va changer.
Tu es celle qui veille dans mon regard.
Pour le peupler d’urgences.
De nécessités.
Pour que j’écrive.
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(Page 168)
Quelquefois tu ne sais plus qui tu es ni où tu vas. Tu meubles la journée comme on range des caisses.
Mais pas de petit bois au bout pour faire un brin de sieste, ou y déposer une fatigue.
Rien que l’instant et son vide, son incohérence. Toute l’intégralité de l’inutile, du pourquoi.
Je sais que tu penses au petit, à sa mort.
Qu’il n’y a plus que quelques gestes. Dans un grenier de chagrin.
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(Page 192)
Tu dors.
Sommeil qui va toucher le fond, qui me ramène une algue.
Sommeil que tu traverses comme une rivière.
Plus rien que l’eau.
Et seule dans ta source, ma main.
Tu dors le dos rond et lisse, livrée à ta chevelure, au bouillonnement de ton rêve.
Nuit où tu me laisses ton repos, comme une barque.
Pour aller où je veux.
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