Paul McCartney au Fonda Theatre : quand Hollywood vient saluer le dernier géant

Publié le 30 mars 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Il y a des soirs où le concert dépasse la musique pour devenir un révélateur d’époque. Le 28 mars 2026, au Fonda Theatre de Los Angeles, Paul McCartney n’a pas seulement offert un second concert dans une salle minuscule à l’échelle de sa légende : il a rappelé, avec une désarmante simplicité, qu’il demeure l’un des très rares artistes capables d’aimanter autour de lui toute la culture populaire. Dans la salle, les visages parlaient presque autant que les chansons : Al Pacino, Harrison Ford, Taylor Swift, Billie Eilish, Olivia Rodrigo, Sabrina Carpenter, Steven Tyler et bien d’autres étaient venus se placer, l’espace d’une soirée, dans la position la plus élémentaire qui soit — celle de spectateurs. Car on ne va pas voir McCartney comme on va voir une star parmi d’autres. On va voir une source, un homme dont le répertoire continue de relier les générations, les mondes et les imaginaires. Dans ce petit théâtre hollywoodien, entre Beatles, Wings, solo et promesse d’un nouvel album, l’ancien Beatle a prouvé une fois de plus qu’à 83 ans il n’occupait pas seulement l’histoire : il restait, plus tranquillement que jamais, au centre du présent.


Il y a des concerts qui se racontent par les chansons, et puis il y a ceux qui se racontent aussi par les visages tournés vers la scène. Le samedi 28 mars 2026, au Fonda Theatre de Los Angeles, Paul McCartney n’a pas simplement donné le second de ses deux concerts dans cette salle minuscule à l’échelle de sa légende. Il a provoqué quelque chose de plus rare, de plus révélateur aussi : un phénomène de gravitation culturelle. En bas, sur scène, un homme de 83 ans qui continue de marcher d’un pas léger dans son propre répertoire comme d’autres traversent leur jardin. En face, une assemblée si dense en célébrités qu’elle ressemblait moins à une première hollywoodienne qu’à une photographie vivante de la pop culture américaine venue rendre hommage à l’un de ses architectes majeurs. Al Pacino, Harrison Ford, Jon Hamm, Taylor Swift, Billie Eilish, Olivia Rodrigo, Sabrina Carpenter, Steven Tyler : sur le papier, ces noms n’ont pas grand-chose à voir les uns avec les autres. Dans la pénombre du Fonda, ils disaient pourtant tous la même chose. On ne va pas voir Paul McCartney comme on va voir une star. On va voir une origine.

Ce détail est essentiel, parce qu’il dit mieux que n’importe quel discours l’état réel de McCartney en 2026. On parle souvent des anciens héros du rock comme de monuments qu’on visite avec respect, parfois avec tendresse, souvent avec une pointe de mélancolie. Mais ce qui s’est joué au Fonda Theatre ne relevait pas du pèlerinage sentimental. Ces deux concerts des 27 et 28 mars 2026, annoncés comme les premières performances live de Paul McCartney depuis la fin de son gigantesque Got Back Tour 2025, n’avaient rien d’une tournée de musée. C’était au contraire une démonstration de présence, presque une insolence : celle d’un musicien qui peut, après six décennies à redessiner la forme même de la chanson populaire, choisir une salle de 1 200 places et y faire accourir autant de figures majeures du cinéma, de la musique, de la télévision, des médias et du pouvoir culturel que d’autres n’en réunissent sur un tapis rouge. À ce niveau-là, le concert cesse d’être un simple événement musical. Il devient un baromètre. Et le baromètre indique une chose limpide : Paul McCartney n’est pas seulement toujours là. Il est toujours au centre.

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Un petit théâtre pour un très grand homme

Il y a quelque chose de délicieusement paradoxal dans le choix du Fonda Theatre. Pour un artiste habitué aux stades et aux arènes, revenir dans un lieu de cette taille n’est pas seulement une coquetterie, encore moins un simple coup de communication. C’est une façon de se replacer dans une échelle humaine, de réduire la distance jusqu’à ce que la chanson retrouve sa fonction première : toucher quelqu’un à quelques mètres de soi. Paul McCartney l’a d’ailleurs dit sur scène pendant cette série de concerts, se réjouissant de ces “petits shows” où il peut voir “le blanc des yeux” du public. La formule est magnifique, parce qu’elle inverse la perspective monumentale à laquelle sa carrière nous a habitués. Dans un stade, on contemple une icône. Dans un théâtre comme le Fonda, on redevient le spectateur d’un musicien en action, d’un chanteur qui respire, sourit, attaque une note, la tient, la lâche, reprend sa basse Höfner, passe au piano, et fait circuler dans la salle ce mélange de simplicité et de maîtrise qui constitue depuis toujours son arme secrète.

Ce retour à une forme de proximité n’a rien d’anecdotique dans l’histoire de McCartney. Il rappelle évidemment les débuts des Beatles, lorsque l’électricité de leur musique tenait autant à leur talent qu’à l’intensité physique de la rencontre avec le public. Les récits américains autour de cette résidence au Fonda ont d’ailleurs insisté sur cette impression de retrouver, en version luxueusement tardive, quelque chose de l’atmosphère des petits clubs de Liverpool où les Beatles se sont forgé une carcasse. Tout cela n’est pas qu’une jolie image. C’est une vérité de scène. Lorsqu’un artiste de cette stature choisit d’éliminer la distance, il teste sa vérité nue. Il n’y a plus l’écran de la démesure, plus le spectaculaire comme béquille, plus le gigantisme pour flatter l’œil et distraire l’oreille. Il ne reste que le répertoire, la voix, le groupe, et cette qualité d’écriture à laquelle personne, depuis longtemps, ne peut vraiment se mesurer sans rougir. Paul McCartney a choisi le petit format parce qu’il sait qu’il y demeure gigantesque.

Il faut aussi mesurer le symbole du lieu. Une salle d’environ 1 200 places, chargée d’histoire, dans un quartier où le mythe hollywoodien est partout et nulle part à la fois, devient pendant deux soirs un sas entre plusieurs Amériques : celle du cinéma classique, celle de la télévision contemporaine, celle de la pop numérique, celle des plateformes, celle des grandes fortunes culturelles, celle du rock ancien, celle des jeunes stars qui règnent aujourd’hui sur les playlists. Tout ce monde se retrouve là pour écouter un homme né avant la télévision de masse, qui a traversé les mutations de l’industrie, survécu à toutes les révolutions technologiques, puis vu ses chansons revenir comme des évidences au moment même où la culture pop semblait condamnée à l’amnésie permanente. C’est peut-être cela, le plus impressionnant : Paul McCartney ne triomphe pas contre son époque. Il triomphe à travers elle, en l’aimant suffisamment pour continuer à lui parler.

Une soirée où la salle racontait autant que la scène

La première tentation, devant la liste des personnalités présentes ce soir-là, serait d’y voir un simple carnaval de prestige, une mondanité parmi d’autres dans une ville qui se nourrit de sa propre image. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Quand une salle se remplit d’autant de noms connus, il faut regarder non pas l’effet de surface mais la logique profonde de la réunion. Pourquoi étaient-ils là ? Parce qu’un concert de Paul McCartney agit sur les célébrités comme il agit sur le reste du monde : il leur rappelle qu’avant d’être des marques, des personnages, des puissances médiatiques ou des détenteurs de capital symbolique, ils ont eux aussi été des spectateurs, des auditeurs, des adolescents avec des disques, des adultes avec des souvenirs, des professionnels qui ont construit leur propre art à l’ombre d’une grammaire pop dont McCartney est l’un des inventeurs. Aller le voir dans une petite salle, c’est revenir à cette position-là. Pas celle du pouvoir, mais celle du désir.

Et puis il faut le dire franchement : la liste est saisissante. Al Pacino était là, accompagné de Noor Alfallah. Anjelica Huston aussi, silhouette aristocratique du grand cinéma américain. Anthony Kiedis, éternel nerveux du rock californien. Billie Eilish et Beck, deux manières très différentes de prolonger l’idée même de pop aventureuse aux États-Unis. Harrison Ford, venu avec Calista Flockhart, comme si l’ancienne et la nouvelle mythologie américaine se donnaient rendez-vous dans la même rangée. Chad Smith, Christina Aguilera, Finneas O’Connell, Gayle King, Janelle Monáe, Jimmy Iovine, Jon Hamm, Joey King, Julianne Hough, Laura Dern, Laurene Powell Jobs, Leslie Mann, Lou Adler, Ludwig Göransson, Maggie Baird, Matthew Rutler, Olivia Rodrigo, Owen Wilson, Patrick O’Connell, Queen Latifah, Reneé Rapp, Reese Witherspoon, Sabrina Carpenter, Seal, Sharon Osbourne, Steve Carell, Steven Tyler, Taylor Swift et Towa Bird. Une telle accumulation paraît presque absurde tant elle couvre de territoires : cinéma classique, télévision, variété, pop mutante, rap adjacent, rock, industrie musicale, production, grands médias, milliardaires philanthropes, jeunesse starifiée, vétérans usés mais toujours debout. En vérité, c’est précisément cette hétérogénéité qui rend la scène éloquente. McCartney est un point de rencontre entre des mondes qui, d’ordinaire, ne se croisent qu’en façade.

Il faut prendre un instant pour savourer ce que cette liste raconte. Al Pacino n’appartient pas au même univers que Taylor Swift. Anjelica Huston n’évolue pas dans la même économie symbolique que Sabrina Carpenter. Harrison Ford et Olivia Rodrigo n’ont pas la même génération, pas le même rapport à la célébrité, pas les mêmes usages du présent. Lou Adler et Ludwig Göransson incarnent deux âges très différents de la production musicale et cinématographique. Jimmy Iovine représente une certaine manière d’avoir façonné l’industrie ; Finneas O’Connell une autre, plus contemporaine, plus fluide, plus artisanale en apparence. Sharon Osbourne et Gayle King ne parlent pas depuis le même territoire médiatique ; Queen Latifah et Janelle Monáe non plus. Et pourtant tout ce petit monde s’est déplacé pour la même raison : entendre celui qui, avec les Beatles, avec Wings, puis en solo, a imposé à la culture anglo-saxonne une partie de son alphabet émotionnel. Un concert de Paul McCartney, dans cette configuration, fonctionne comme un miroir hiérarchique. Même les très célèbres y redeviennent des gens qui regardent vers le haut.

Le défilé des noms, ou la preuve par l’inventaire

Le journalisme people adore les listes de célébrités, parce qu’elles offrent une gratification immédiate. On lit les noms, on visualise les visages, on imagine les conversations dans le hall, les embrassades, les saluts, les verres à la main, les gardes du corps à l’entrée. Mais dans le cas de ce concert, l’inventaire ne vaut que parce qu’il produit du sens. Al Pacino dans une salle de Paul McCartney, ce n’est pas seulement un immense acteur qui va voir un immense musicien. C’est une légende du cinéma américain qui reconnaît en face d’elle une légende d’un rang comparable. Harrison Ford et Calista Flockhart présents, c’est le vieux rêve américain, celui de la star rétive et charismatique, qui vient se ranger sagement devant le maître mélodiste. Anjelica Huston, Laura Dern, Reese Witherspoon, Leslie Mann, Joey King, Julianne Hough : plusieurs générations d’Hollywood féminin réunies sous le même plafond pour regarder un homme qui a écrit certaines des plus grandes chansons d’amour du XXe siècle sans jamais renoncer à l’ambiguïté, à la tendresse rugueuse, à la mélodie qui vous flatte avant de vous entailler.

Du côté de la musique, la cartographie est encore plus parlante. Anthony Kiedis et Chad Smith rappellent que la Californie rock, même la plus virile et percussive, sait ce qu’elle doit à la science mélodique britannique. Steven Tyler et Seal signalent d’autres lignées, plus flamboyantes ou plus soul, mais elles convergent au même endroit. Christina Aguilera renvoie à l’art de la performance vocale grand public ; Janelle Monáe à une pop conceptuelle, politique, polymorphe ; Beck à l’hybridation permanente ; Billie Eilish et Finneas O’Connell à une écriture de studio capable de faire du murmure une arme massive ; Olivia Rodrigo, Sabrina Carpenter, Reneé Rapp, Towa Bird et Taylor Swift à la génération qui règne aujourd’hui sur l’économie affective des chansons, cette zone où les récits intimes deviennent des événements mondiaux. Il y a quelque chose de très beau dans cette cohabitation. Ces artistes ne viennent pas simplement applaudir le passé. Ils viennent constater, presque physiquement, que la source est encore en activité.

Il faut ajouter à cette constellation d’autres profils, parfois moins commentés mais tout aussi significatifs. Jimmy Iovine, évidemment, dont la présence suffit à rappeler qu’une partie de l’industrie musicale américaine s’est construite à force de comprendre qui écrivait vraiment les grandes chansons. Lou Adler, autre ancien du temple, dont la simple apparition dans ce genre de contexte agit comme une note de bas de page vivante à l’histoire du rock. Ludwig Göransson, compositeur de cinéma et passeur entre grands récits populaires et production contemporaine. Gayle King, figure médiatique à la puissance d’amplification considérable. Laurene Powell Jobs, dont la présence dit que McCartney déborde très largement le strict territoire musical pour entrer dans celui du prestige culturel global. Owen Wilson, Steve Carell, Jon Hamm, Queen Latifah : des figures de l’écran qui appartiennent chacune à une tonalité différente de l’Amérique, mais que relie ici une forme de politesse fondamentale envers l’histoire de la chanson. Même Maggie Baird, Matthew Rutler ou Patrick O’Connell, plus discrets dans le récit médiatique, contribuent à cette impression d’assemblée générale de l’influence. Ce n’était pas une soirée VIP. C’était un recensement spontané des gens pour qui Paul McCartney demeure une évidence.

Une setlist conçue comme une leçon de permanence

Pour comprendre pourquoi cette salle-là, ce soir-là, a pris une telle valeur symbolique, il faut évidemment revenir à la musique. Car le prestige de l’auditoire n’aurait rien signifié si la scène n’avait pas tenu sa promesse. Or tout ce qui a été rapporté de ces concerts va dans le même sens : Paul McCartney a défendu un répertoire serré, dense, articulé autour d’une vingtaine de morceaux puisés dans l’ensemble de sa trajectoire, entre les Beatles, Wings et sa carrière solo. Les comptes rendus évoquent un concert d’environ cent minutes, nourri de classiques tels que “Help!”, “Got to Get You Into My Life”, “Getting Better”, “I’ve Just Seen a Face”, “Blackbird”, “Now and Then”, “Let It Be”, “Hey Jude”, mais aussi de pages essentielles de l’ère Wings comme “Let ’Em In”, “Nineteen Hundred and Eighty-Five” ou “Band on the Run”, sans oublier des chansons solo comme “Coming Up”, “Every Night”, “Maybe I’m Amazed” et “My Valentine”. Rien de spectaculaire au sens trivial. Aucun besoin de raretés collectionneuses pour flatter les hardcore fans. Simplement une architecture mélodique presque indécente de richesse.

La beauté d’une telle setlist tient à sa manière d’abolir les fausses frontières qui encombrent encore trop souvent la perception de McCartney. Le grand public découpe sa carrière en blocs : le Beatle, le patron de Wings, le vétéran solo, l’homme des tubes planétaires, le survivant respectable. Lui joue tout cela comme s’il s’agissait d’un seul et même récit. Et il a raison. On ne comprend rien à Paul McCartney si l’on sépare brutalement les périodes. Dans les chansons des Beatles, il y a déjà la curiosité orchestrale, le goût des personnages, la précision harmonique, la pulsion de tendresse, l’instinct du contraste. Dans Wings, il y a la volonté de repartir, de rejouer le risque, d’être à nouveau un groupe plutôt qu’un reliquaire. Dans le solo, il y a la chambre intérieure, le bricoleur génial, le mélodiste qui peut faire entrer l’intime dans le populaire sans l’affadir. Quand il enchaîne “Help!”, “Let Me Roll It”, “Maybe I’m Amazed”, “Something”, “Get Back” ou “The End”, il ne juxtapose pas des époques ; il démontre leur continuité profonde.

C’est aussi pour cela que la présence de tant de célébrités prend sens. Elles n’assistaient pas à un best of automatique. Elles assistaient à une démonstration de charpente. Écouter Paul McCartney jouer ce type de répertoire dans une petite salle, c’est entendre en accéléré plusieurs décennies de construction de la pop moderne. “From Me to You” rappelle l’économie miraculeuse des premières chansons, quand trois minutes suffisaient à changer une journée. “Blackbird” condense la grâce, la conscience et la fragilité. “Now and Then” ouvre la plaie du temps, en faisant revenir John Lennon dans le présent avec une douceur presque insoutenable. “Band on the Run” rejoue la liberté après l’implosion. “Let It Be” et “Hey Jude” demeurent ce qu’elles ont toujours été : des chansons plus grandes que les circonstances, des abris collectifs. Qu’on soit Taylor Swift ou simple mortel, la mécanique intime reste la même : on reconnaît quelque chose de soi dans une forme qui semble avoir toujours existé. C’est cela, une grande chanson. Un mensonge si beau qu’il finit par dire la vérité.

Les jeunes stars face au patriarche : la transmission en direct

Parmi tous les récits possibles autour de cette soirée, il y en a un qui mérite d’être regardé de près : celui de la transmission intergénérationnelle. Les photos et comptes rendus de la soirée ont beaucoup insisté sur la présence de très jeunes stars de la pop actuelle, et à juste titre. Voir Billie Eilish, Finneas O’Connell, Olivia Rodrigo, Sabrina Carpenter, Reneé Rapp, Towa Bird et surtout Taylor Swift dans la même salle que Paul McCartney n’a rien d’anecdotique. Il ne s’agit pas simplement d’une réunion flatteuse pour les magazines people. C’est un moment où la pop contemporaine, celle qui domine les flux, les algorithmes, les récits sentimentaux de masse et les conversations numériques, vient reconnaître une dette structurelle. Pas une dette muséale, pas une révérence obligatoire, mais une dette organique. Chez McCartney, ces artistes retrouvent une chose que le marché contemporain a parfois tendance à maquiller sous des couches de branding : la chanson comme unité affective souveraine.

Il y a même une ironie magnifique à imaginer ce que représente un tel concert pour des autrices-compositrices comme Taylor Swift ou Olivia Rodrigo. Toute leur puissance publique repose sur une capacité à transformer l’expérience personnelle en récit partageable, à faire de l’intime une matière populaire sans la dissoudre dans le cliché. Or c’est précisément l’un des grands dons de McCartney, trop souvent sous-estimé parce qu’on réduit sa musique à sa fluidité apparente. Derrière l’élégance, derrière la facilité mélodique supposée, il y a chez lui une science du détail émotionnel, du virage harmonique qui modifie le sens d’une phrase, du refrain qui semble évident seulement parce qu’il est parfaitement construit. Les jeunes reines de la pop d’aujourd’hui n’ont aucune raison d’ignorer cela. Leur présence au Fonda Theatre équivaut à une note de reconnaissance silencieuse. Oui, le futur de la pop sait encore d’où il vient.

Le cas de Billie Eilish et Finneas O’Connell est tout aussi fascinant. Leur esthétique a parfois été présentée comme une rupture radicale avec la tradition : pop minimale, textures sombres, frontalité émotionnelle, travail du souffle et de l’espace. Pourtant, à un niveau plus profond, leur écriture demeure fidèle à un principe très mccartneyen : la chanson doit survivre à l’arrangement. Retirez l’habillage, il doit rester une forme. Paul McCartney a bâti sa légende sur cela. Une grande part du répertoire des Beatles fonctionne aussi bien dans la sophistication de studio que dans le dépouillement absolu. Que Billie, Finneas et Maggie Baird aient été présents ce soir-là n’est donc pas seulement un joli détail familial de la chronique people. C’est l’image même d’une filiation esthétique qui ne dit pas toujours son nom.

Quant à Sabrina Carpenter, Reneé Rapp et Towa Bird, elles incarnent une autre branche de cette jeunesse musicale : plus frontale, plus consciente de sa propre image, plus immédiatement prise dans les logiques de viralité, mais elle aussi dépendante de la qualité de la chanson pour durer. Dans un monde saturé de contenus, la seule chose qui résiste encore vraiment, c’est la composition. Voilà pourquoi Paul McCartney conserve un tel prestige. Il rappelle à tous, en particulier aux plus jeunes artistes, que la modernité ne consiste pas à paraître neuf mais à produire des formes qui resteront lisibles une fois le présent passé. Le concert du Fonda Theatre ressemblait par moments à une scène de transmission sans parole : un géant en train de jouer, et plusieurs héritières ou héritiers potentiels absorbant la leçon.

Les anciens, eux, savaient déjà

Mais il n’y avait pas que la jeunesse. Et c’est peut-être cela qui rendait cette soirée si éloquente. Car si les jeunes stars présentes signalaient la permanence de McCartney dans le présent, les figures plus anciennes validaient autre chose : son rang. Voir Al Pacino, Anjelica Huston, Harrison Ford, Calista Flockhart, Laura Dern, Owen Wilson, Steve Carell, Jon Hamm, Queen Latifah, Sharon Osbourne, Steven Tyler, Seal ou Lou Adler converger vers cette scène, c’est observer des professionnels du mythe venir saluer l’un des très rares hommes de leur génération ou d’une génération voisine qui soit parvenu à ne pas se laisser avaler par sa propre légende. Dans les arts populaires, survivre est une chose. Survivre sans se caricaturer en est une autre. Paul McCartney y parvient parce qu’il continue d’être défini non par son passé seul, mais par son activité. Il joue, il enregistre, il raconte, il remet l’ouvrage sur le métier. Il n’occupe pas un piédestal ; il travaille depuis son piédestal, ce qui n’est pas la même chose.

Pour des figures comme Jimmy Iovine ou Lou Adler, l’enjeu est encore un peu différent. Ces hommes ne regardent pas seulement un artiste ; ils voient aussi un cas d’école, un modèle de longévité créative et commerciale qui défie les cycles habituels de l’industrie. Peu d’artistes ont réussi à être simultanément des créateurs d’avant-garde populaire, des machines à tubes, des figures d’intégrité patrimoniale et des présences scéniques encore désirables à plus de 80 ans. La plupart finissent par perdre un de ces piliers en route. McCartney, lui, a certes connu des creux, des ratés, des disques inégaux, des phases moins exaltantes, mais la structure globale demeure invraisemblablement stable. Voilà pourquoi sa seule présence sur scène suffit à aimanter des gens qui ont, eux aussi, passé leur vie à mesurer le poids réel d’une œuvre.

Même les noms qui, au premier abord, semblent appartenir à d’autres sphères du prestige prennent ici une valeur symbolique. Gayle King représente une Amérique médiatique mainstream, puissante, installée. Laurene Powell Jobs inscrit le concert dans une cartographie plus large du capital culturel. Ludwig Göransson rappelle combien la musique populaire irrigue aussi le langage du cinéma contemporain. Reese Witherspoon ou Leslie Mann disent quelque chose d’un Hollywood capable de reconnaître ce qui le dépasse. Joey King et Julianne Hough ajoutent une couche supplémentaire de contemporanéité. Dans un autre contexte, tous ces gens seraient eux-mêmes le centre du récit. Chez Paul McCartney, ils redeviennent des satellites. Ce renversement tranquille est peut-être le signe le plus net de sa singularité.

2026 : un nouvel album, et toujours cette faim de création

Ce qui rend ces concerts du Fonda Theatre encore plus intéressants, c’est qu’ils ne surgissent pas dans le vide. Ils interviennent à un moment d’activité soutenue pour Paul McCartney, qui vient d’annoncer officiellement The Boys of Dungeon Lane, son premier nouvel album solo depuis plus de cinq ans, attendu pour le 29 mai 2026, avec un premier extrait déjà disponible, “Days We Left Behind”. Le projet est présenté par McCartney lui-même comme l’un de ses plus personnels, un disque tourné vers l’enfance à Liverpool, vers la mémoire familiale, vers les jours d’avant l’histoire officielle, quand John Lennon et George Harrison n’étaient encore que des garçons dans une ville ouvrière. Le titre même du disque a quelque chose de mccartneyen en diable : concret, géographique, presque modeste, et pourtant chargé d’une mythologie intime immense. Un lieu, une rue, quelques souvenirs, et tout à coup le monde entier.

La tentation, avec un artiste de cet âge et de cette stature, serait d’imaginer que la nouveauté n’est plus qu’un supplément décoratif, un appendice tardif à une œuvre déjà scellée. Or tout indique le contraire. Paul McCartney a expliqué, pendant le premier des deux concerts, que lui et son groupe étaient encore en train d’apprendre les nouvelles chansons, raison pour laquelle elles n’étaient pas intégrées au programme. La précision est précieuse. Elle dit qu’il ne conçoit pas l’album comme un produit à brandir, mais comme une matière vivante qu’il veut pouvoir défendre correctement. Elle dit aussi qu’à 83 ans, McCartney continue d’aborder la scène avec un mélange d’exigence et de gourmandise très éloigné du réflexe automatique. Il ne joue pas les nouveautés parce qu’elles existent ; il les jouera quand elles seront prêtes. C’est une attitude d’artisan, presque de groupe de garage, bien plus que de monument sacré.

Le contenu annoncé de The Boys of Dungeon Lane s’inscrit d’ailleurs très bien dans l’émotion générale de ces concerts. Les descriptions officielles parlent d’un disque introspectif, nourri de “rares et révélateurs aperçus” de souvenirs jamais partagés, de chansons d’amour nouvelles et d’un regard tourné vers les années formatrices de McCartney. Lui-même explique que la chanson “Days We Left Behind” est une chanson de mémoire, construite autour des jours laissés derrière soi et de Liverpool. Ce n’est pas le langage d’un artiste qui gère sa fin de carrière. C’est celui d’un homme qui continue à creuser là où cela fait encore mal, ou là où cela éclaire encore. À sa façon, le Fonda Theatre offrait donc aussi un prologue à ce nouveau chapitre : avant de publier le disque le plus introspectif de sa vie récente, Paul McCartney revenait à la proximité de la petite salle, comme pour vérifier une dernière fois que ses chansons pouvaient encore tenir debout à hauteur d’homme.

Les Beatles ne sont jamais loin

Il serait impossible, évidemment, de parler de Paul McCartney sans parler des Beatles. Non parce qu’il en serait prisonnier, mais parce qu’il demeure l’un des très rares artistes à pouvoir revisiter ce patrimoine sans avoir l’air de s’y réfugier. Les comptes rendus des concerts de Los Angeles insistent sur la forte présence du répertoire beatlesque dans la soirée, et cela n’a rien d’étonnant. Dans une salle aussi petite, devant un public composé à la fois de fans, d’élus et de célébrités, les chansons des Beatles redeviennent ce qu’elles sont fondamentalement : des formes parfaites capables de réduire à néant les cynismes culturels les plus épais. “Help!”, “Got to Get You Into My Life”, “Getting Better”, “Blackbird”, “Let It Be”, “Hey Jude”, “Get Back”, “Golden Slumbers”, “Carry That Weight”, “The End” : il n’existe pas beaucoup d’œuvres au monde qui puissent aligner de tels titres sans provoquer d’embarras chez ceux qui ont passé leur vie à courir après une chanson définitive.

Le moment le plus chargé symboliquement est sans doute “Now and Then”, cette chanson revenue d’entre les limbes grâce à la technologie et à la volonté des survivants, et que McCartney interprète comme un dialogue tardif avec John Lennon. Les comptes rendus rapportent qu’il a remercié John pour l’avoir écrite. Il y a dans cette phrase une humilité bouleversante. Elle rappelle que malgré tout ce qu’il a accompli, malgré les décennies d’adoration ou de malentendus, malgré les caricatures et les récits simplificateurs, Paul McCartney demeure aussi un homme qui regarde encore en direction de son ami disparu. Dans un article people, ce serait un détail émouvant. Dans l’histoire profonde des Beatles, c’est beaucoup plus que cela : la preuve qu’aucune légende n’efface totalement le lien initial entre deux garçons qui se sont reconnus avant que le monde ne les reconnaisse.

Et puis il y a cette autre anecdote, racontée par McCartney sur scène, à propos du premier voyage des Beatles en Amérique. Il se souvenait qu’ils étaient “juste des gamins”, impressionnés de tout découvrir, observant les regards du public, notamment ceux des musiciens qui scrutaient leurs accords. Là encore, le détail vaut de l’or. D’un côté, il renvoie au choc historique du passage des Beatles aux États-Unis ; de l’autre, il ramène la légende à l’échelle de jeunes types observant une salle. C’est exactement ce que le Fonda Theatre a permis pendant deux soirs : faire réapparaître, au cœur de la machine McCartney, la part de curiosité et de jeunesse qui l’anime encore. Les célébrités présentes voyaient un géant. Lui semblait parfois retrouver l’état d’esprit d’un garçon qui monte sur scène et regarde les visages. C’est peut-être cette tension, entre le mythe et la fraîcheur conservée, qui le rend si fascinant.

Ce que cette soirée dit de la place de Paul McCartney dans la culture

On commet souvent une erreur en parlant des survivants des années 60. On les traite comme s’ils étaient seulement les derniers représentants d’un âge d’or révolu, chargés d’entretenir la flamme pendant que le monde, lui, serait passé à autre chose. Or la soirée du Fonda Theatre prouve l’inverse. Paul McCartney n’est pas un gardien de musée. Il est un centre de circulation. Son œuvre continue de relier des époques, des métiers, des genres, des sensibilités, des économies de la célébrité qui n’ont en commun, au fond, qu’une seule chose : le besoin d’un point fixe dans une culture devenue extraordinairement fragmentée. Cet homme-là, avec sa basse en violon, son sourire de vieux garnement, ses chansons qui passent du mélancolique au triomphal en quelques mesures, fournit encore ce point fixe. Il ne rassure pas parce qu’il serait immobile. Il rassure parce qu’il demeure fertile.

C’est d’ailleurs ce qui sépare McCartney de la plupart de ses contemporains. Beaucoup ont eu des carrières immenses, parfois plus aventureuses à certains moments, parfois plus dangereuses, parfois plus chic dans la critique rock. Mais peu ont réussi à conserver cette place de carrefour. Un concert de Paul McCartney rassemble encore des gens qui ne se déplaceraient pas nécessairement les uns pour les autres. On imagine mal Al Pacino, Taylor Swift, Steven Tyler, Laura Dern, Gayle King, Billie Eilish, Jimmy Iovine et Janelle Monáe converger spontanément vers tant d’autres artistes vivants. Le simple fait que cette convergence existe constitue déjà une information culturelle majeure. Elle dit que McCartney n’appartient pas seulement à l’histoire du rock. Il appartient à la structure intime de la culture populaire occidentale. On peut ne pas l’écouter tous les jours, préférer d’autres voix, admirer davantage d’autres radicalités. Mais on finit toujours par retomber sur lui quelque part, comme on retombe sur une rue essentielle d’une ville qu’on croyait connaître par cœur.

Le plus beau, dans tout cela, est peut-être l’absence apparente d’effort. Paul McCartney n’a pas besoin de dramatiser sa présence, ni de la muscler par un storytelling artificiel. Il monte sur scène, joue “Help!”, “Band on the Run”, “Blackbird”, “Hey Jude”, et l’affaire est entendue. Les autres peuvent courir après l’événement ; lui le provoque encore en apparaissant simplement là où il a décidé d’être. Cette forme de souveraineté tranquille est rarissime. Elle naît d’un privilège immense, bien sûr, mais aussi d’un labeur très ancien, d’une discipline mélodique, d’une capacité à habiter le temps long sans s’y fossiliser. Le Fonda Theatre, ce soir-là, n’était pas seulement plein de célébrités. Il était plein de témoins.

Le dernier mot revient aux chansons

Au fond, c’est toujours là que tout revient avec Paul McCartney : aux chansons. On peut parler pendant des heures des invités prestigieux, de la dimension mondaine de la soirée, du symbole de Los Angeles, de la beauté étrange de voir Taylor Swift et Al Pacino dans la même salle, de la manière dont Hollywood se met au garde-à-vous devant l’ancien Beatle. Tout cela est vrai, tout cela est fascinant, tout cela mérite d’être raconté. Mais si autant de gens se sont déplacés pour ces deux nuits au Fonda Theatre, ce n’est pas parce que McCartney est un nom, une marque ou une institution. C’est parce qu’il continue à posséder l’arme suprême de la pop : un répertoire devant lequel les générations se déclassent volontairement. On n’est plus une star, plus un producteur, plus un magnat, plus une actrice oscarisée, plus une idole de TikTok. On est quelqu’un qui écoute “Let It Be” dans le noir.

Il restera de ce concert bien davantage que quelques photos de célébrités quittant une salle de Hollywood. Il en restera l’image d’un homme de 83 ans capable, en deux soirs dans un théâtre de 1 200 places, de faire se rencontrer le cœur battant de l’histoire du rock, le gotha du cinéma américain, l’industrie culturelle contemporaine et la jeunesse triomphante de la pop actuelle. Il en restera surtout la confirmation de ce que les amateurs des Beatles savent depuis longtemps : chez Paul McCartney, la légende n’a jamais complètement étouffé l’artisan. C’est peut-être pour cela qu’il dure. Parce qu’au milieu de la gloire, des récits, des honneurs et des statues imaginaires, il reste ce musicien qui cherche encore la bonne façon de faire tenir une émotion dans une chanson. Et tant qu’il sera cela, il n’attirera pas seulement des foules. Il attirera des pairs, des héritiers, des admirateurs, des puissants, des inconnus, des croyants et des sceptiques. Bref : le monde.