A l’occasion de la sortie en salles en France de Ressacs prévue le 6 mai 2026 (cf. critique du film), nous publions cet entretien réalisé alors qu’IntagristEl Ansari le présentait au festival des films d’Afrique en pays d’Apt en novembre 2025.
Sortir un documentaire, c’est toujours un pari. Qu’est-ce que cela va permettre ?
Un pari audacieux qui n’est jamais gagné à l’avance, mais c’est déjà aussi une chance car un film africain, de surcroit un documentaire de création qui sort en salles, c’est quasiment exceptionnel, voire improbable. En ce sens, il faut remercier et saluer le courage de la Compagnie des 9muZ et DHR / A Vif cinémas qui s’associent en co-distribution pour lancer ce pari et proposer le film en sortie nationale française. Après les festivals où il est passé depuis un an et demi, cette sortie permettra de prolonger la vie du film sur grand écran, pouvoir passer dans les cinémas, éventuellement même aussi sur des projections militantes. Cela permettra de prolonger des discussions rencontres avec les publics, pour approfondir ensemble le sujet du film ; inviter des musiciens et personnages à y participer ce qui peut aider par ailleurs peut-être à mobiliser plus de monde. Ces rencontres et moments partagés prolongent le film par le partage et la rencontre c’est toute la différence avec une diffusion à la télévision qui s’inscrit dans un cadre circonscrit, plus éphémère. C’est tout le sens de la célèbre phrase de Godard quand il disait « La télévision fabrique de l'oubli, le cinéma fabrique des souvenirs ».
Le film démarre sur le camp de Mberra en Mauritanie, avec un passage où tu es gamin, extrait d’un reportage de télévision. On te demande pourquoi tu es là, et tu réponds que c'est parce que tu es rouge, pour préciser ensuite qu’il s’agit des Touaregs. Est-ce que la couleur rouge avait une signification particulière ?
C’est une référence à la couleur de la peau. Dans un Mali de moins d’une dizaine de millions d'habitants à l'époque, la communauté Touarègue et la communauté Maure, originaires du nord du Mali, donc Tombouctou, Gao, Kidal, est une population minoritaire de teint clair, à la différence des Maliens du Sud. Les Bambaras désignent les Touareg et les Maures du Nord comme étant les rouges. A 14 ans, je sentais que cela concernait une différence ethnique, c’était la question autour de laquelle se cristallisait le conflit. Il faut dire que l’interview a eu lieu quelques mois seulement après mon arrivée dans ce camp. Tout le monde était hébété après des mois de fuite par le désert pour échapper à la répression de l’armée malienne qui s’abattait sur campements et villages dans le désert, dans des conditions terribles absurdes et incompréhensibles pour tout le monde, surtout pour un gamin de 13/14 ans.
Et comment perçois-tu les choses aujourd'hui ?
Avec du recul aujourd'hui, je comprends que la population malienne est une population cosmopolite, multiculturelle, mais que le vivre ensemble de ces communautés n'est pas encore véritablement gagné. Pourtant, quand on remonte loin dans l’histoire ancienne, il n'y a jamais eu de conflit entre le Nord et le Sud. Ces régions avaient chacune son hégémonie politique (le mythe d’un pouvoir centralisé au sud n’a pas existé, du point de vue historique) qui respectait le territoire de l’autre. Il y avait une complémentarité, car les Touaregs assuraient la relation entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord, notamment par le commerce caravanier et les connaissances, les lumières (qui voyageaient autant que les marchandises). C’est cette histoire qui a porté Tombouctou comme principal centre commercial, intellectuel et religieux, suite à la création de la ville par les Touaregs au début du XIIème siècle. C’est pour cela qu’il serait plus juste, d’ailleurs, de dire Tin Buktu, en Tamasheq, au lieu de l’anglicisme Timbuktu ou de la francisation Tombouctou.
La question de l'unité du peuple touareg revient souvent dans le film en termes historiques.
Le conflit apparaît durant la résistance à la colonisation, et ensuite à la décolonisation quand une unité artificielle s’est érigée en un pays dirigé par la majorité qui réside dans la plus petite partie : un dictat à la minorité ! Dans les temps plus anciens, la communauté touarègue était plus unie dans le sens politique. Autrement dit, les Touaregs héritiers de royaumes médiévaux et de l’empire Almoravide plus ancien et dont le pouvoir était plus étendu (de l’Afrique sahélienne à l’Espagne), pourraient très bien, dans ce cas-là, revendiquer un droit de « suprématie politique » plus que certains sudistes qui justifient le centralisme de l’Etat malien actuel par l’existence du royaume du Mali dont le pouvoir était très circonscrit et dont l’adhésion était volontaire à son époque. L’époque coloniale a déchiré l’Afrique, c’est un fait, cependant les élites africaines (intellectuelles et politiques) nées de la décolonisation peinent à réinventer la coexistence pacifique, intelligente et éclairée des anciens.
De quand date le terme « touareg » ?
Il est assez récent dans l'histoire. Dans la littérature, il apparaît dans un ouvrage datant du XVIe siècle. C'est l’auteur Mahmoûd Kâti de Tombouctou qui l’utilise la première fois pour désigner dans son livre intitulé le Tarikh Al-Fettâch (« chronique du chercheur ») les tribus Sinhaja (ou Sanhaja, selon les orthographes), des nomades vivant de la Mauritanie jusqu'au sud libyen. L’auteur a qualifié de « Thawariq » (le terme arabe s’est francisé en « Touareg », à la deuxième moitié du XIXème siècle avec les premiers voyageurs européens au Sahara) ces Sinhaja qui vivaient autour et dans la ville de Tombouctou. Il faut préciser que les Touaregs qui s'appellent eux-mêmes « Kel Tamasheq » (ceux de la langue tamasheq) étaient désignés par les voyageurs et historiens arabes depuis le IXème siècle par leur appartenance aux Sinhaja, puis par le marqueur identitaire « hommes voilés ». Les fiefs historiques de ces tribus sont plutôt à l'est de la Mauritanie (avec Aoudaghost, comme capitale de leur royaume bien avant l’avènement des entités comme le royaume du Ghana ou celui du Mali dans le Sahara central). Leur présence est très ancienne mais n’est documentée qu’à partir du VIIème siècle, par tous les historiens, voyageurs arabes et européens qui ont suivi. Cela correspond à ce qu'on entend dans le film quand les Kel Ansar (originaires historiquement du lointain royaume Yéménite de Saba) partent de Médine, vont en Égypte, Libye, puis en Andalousie, reviennent sur Marrakech et s’installent dans le Sahara à l'est de Marrakech : près d’In Salah au nord du Touat algérien, pratiquant le commerce caravanier. Les Sinhaja (les ancêtres des Touaregs, donc) donneront naissance à des villes historiques, comme Oualata, Ouadane et Chinguetti en Mauritanie, et plus à l'Est, Tombouctou, Tadmekka ou Essouk dans l’actuel Mali, Agadez au Niger, Ghadames en Libye… Toutes ces villes (parfois cités-Etats) ont joué des rôles politique, de défense, économique et culturel déterminants, cruciaux dans les relations entre l’Afrique du Nord et l’Afrique au sud du Sahara.
On est donc à la naissance des Almoravides qui vont conquérir peu à peu l’Andalousie et une grande partie de l’Espagne à la fin du XIe siècle et au début du XIIe.
Oui, les Sanhaja ont constitué le premier empire africain, qui est sorti des frontières de l'Afrique pour conquérir le Nord : les Almoravides. Au tournant du VIIIème et IXème siècles, ils ont créé les villes mauritaniennes comme Aoudaghost, Oualata, Azougui qui sont plus anciennes que Tombouctou, qui ne date que du XIIème siècle. C'est parce que Oualata a décliné que Tombouctou et Agadez ont commencé à émerger, en liaison avec le commerce caravanier. Les Touaregs sont donc au centre de cette histoire, qui n’est jamais enseignée au Mali. Au déclin des Almoravides au profit des Almohades en 1147, le territoire des Sanhaja s'est rétréci, ce qui a donné des royaumes-Etats qui se sont réconfigurés localement en Mauritanie, au nord Mali, au nord Niger, au sud algérien, au sud libyen. Les Sanhajas constituent la première souche originelle du peuplement nomade du Sahara, mais d’autres branches se sont ajoutées venant de l’Est, arrivées du Maroc, certaines du sud algérien actuels. Entre le XIVe et XVe siècle, les premières invasions arabes « Béni Hassan » sont arrivées de l'Est, pour conquérir la Mauritanie. Il y a eu des branches Chérifiennes qui viennent de l'Arabie Saoudite via l'Egypte. Quant à la migration des Kel Ansar, ma tribu, ses origines remontent au Yémen, avant Médine… Donc, on peut noter « la première rupture politique majeure » de l’ensemble saharien Sinhaja originel : entre l’Ouest (la Mauritanie actuelle jusqu'au sud marocain) conquit par les Béni Hassan et l’Est re-configuré en royaumes-Etats ou principautés (ce que les administrateurs coloniaux ont appelé les confédérations touarègues) à partir du XVème siècle. En d’autres termes, l’espace touareg n’étant pas conquis par les Béni Hassan a gardé son « identité originelle », d'une certaine façon. C’est ce qui expliquerait que cette appellation « Touaregs » ne désigne plus que la majorité saharienne des nords malien et nigérien et sud algérien et libyen, à la différence de leurs cousins de l’ouest saharien renommés « maures/beni-hassan » en raison particulièrement des Sinhaja « historique » qui se sont fondus dans les tribus Béni Hassan venues de la péninsule arabique, en transitant par l'Egypte.
Mais tu n’abordes pas cette origine yéménite dans le film.
Pourtant c’était un fragment de l’histoire des Kel Ansar (et même des Touaregs en général, - car les Sinhaja, souche médiévale touarègue - proviennent également du royaume de Saba d’après les principaux historiens médiévaux) qui m’a beaucoup passionné depuis une vingtaine d’années. Cette époque yéménite de leur histoire est très présente dans la mémoire touarègue en général.
Historiquement ceux qu’ont appellent les « Ansar » sont issus de deux tribus Yéménites qui s’établirent à Yathrib (la future Médine de l’Islam) vers l’an 300 aux côtés des tribus juives autochtones de cette ancienne oasis, devenues leurs oncles maternels. Ces Yéménites ont gagné en nombre et en puissances pour finalement dominer la ville avant d’y accueillir le Prophète de l’Islam lors de l’hégire de 622, ce qui leur a valu le titre d’Ansar renvoyant au « soutien » que ces tribus yéménites apportèrent au Prophète suite à son exil de la Mecque. Dans la conception et représentation que les Touaregs ont de leur Histoire, le Proche-Orient, le Maghreb et l’Afrique saharienne sont des mondes tout à fait interconnectés, pourtant les spécialistes-chercheurs en sciences sociales, surtout occidentaux ont ignoré cette réalité dans leurs recherches sur les Touaregs, à l’exception notoire de l’excellente, très ambitieuse et documentée étude « Essai sur les origines des Touaregs » de Jacques Hureïki, qui raconte la longue Histoire des Touaregs et ses influences proche et moyen-orientales.
Bibliothèque du camp
De fait, aborder cette longue période dans un film de deux heures, serait impossible, il faudrait faire une série de deux ou trois longs métrages, alors que la fabrication de ce film unitaire relève du miracle en termes de financement, de production. De plus, je voulais que le film « parle plus » de la société touarègue contemporaine. C’est la raison pour laquelle, je démarre l'histoire à partir de Médine sous forme de fil en filigrane dans l’histoire contemporaine, pour retracer la longue traversées ancestrale : « une sorte d'exil millénaire ». En fait, il est dit dans cette histoire que les ancêtres des Kel Ansar quittèrent Médine car ils ne voulaient plus faire la guerre. Ils ne voulaient plus s'opposer à d'autres musulmans comme eux, pour se consacrer uniquement à la paix et à la religion dans sa dimension purement mystique et spirituelle. C’est une suite de fondations, d’implantations, mais surtout de pérégrinations, depuis l'ancêtre Sanb ibn Mohamed ibn Amr (fin du VIIème siècle) de Médine à l’Egypte, de la Libye à l’Andalousie, puis du Maroc-Algérie au Sahara central… Dans cette longue traversée effectuée par un ou plusieurs descendants selon les contextes et époques, il y a eu ce qu'ils appelaient un passage de testament. À chaque aïeul qui continuait, il y avait un testament qui était livré pour rappeler le serment de non-violence transmis de père en fils-ainé. Ce testament stipulait : « On ne fait pas ce qui pourrait occasionner la guerre, on cherche la paix. Et on s’établit là où c’est possible ». Et ainsi ils se sont succédé de génération en génération après la Libye jusqu’à l'époque andalouse où ils passeront près d’un siècle avant qu’une partie n’en reparte vers le sud marocain, près de Marrakech puis le sud algérien où Abu-Bakren ibn Yehya (1106-1189), l’héritier du conseil ancestral, creusa le puits d’In Salah, qui donna son nom à l'actuelle grande ville du sud algérien. À partir de cette époque, la descendance d’Abu-Bakren se spécialisera particulièrement dans le creusage des puits, permettant la vie au Sahara par la maîtrise de l’eau, pour l’accomplissement « de la destinée tribale » : la recherche de la spiritualité, le goût de la solitude fortifié dans la réclusion désertique… Ce récit est conservé à l’écrit et dans la tradition orale, de manière précise : avec des datations, des noms, des lieux et des personnages, chez les Kel Ansar. J’ai voulu rendre compte de cette mémoire en évoquant le récit de cette quête dans le fil historique porté par le patriarche des Kel Ansar, personnage du film Mohamed ag In-della, centenaire et dernier conservateur de cette tradition historique ancienne.
Et tu évoques dans le film l’implantation des Kel Ansar dans la région de Tombouctou.
Assadeq ag Assaffa, éleveur touareg
Il faut se représenter cette région comme un vaste espace sans frontières (dans le sens conventionnel et politique) entre le VIIe siècle et la deuxième moitié du XVIe siècle. Avec l’ancêtre Mohamed El Mokhtar ag Al-Mouzzamil (1529 -1609) connu sous l'épithète « Infa » (le bienfaisant, en français) les Kel Ansar ont commencé à s'implanter dans la région de Tombouctou, en plus des épouses touarègues déjà présentes dans le sud algérien, quelques siècles plutôt, puis dans l’Aïr nigérien. Ils se sont fondus « pour devenir des Touaregs » à part entière, comme la première branche de Sanhaja évoquée précédemment, qui était la première souche des Touaregs. La deuxième moitié du XVIème siècle, en l'occurrence du temps de Mohamed fils d’Infa (Mohamed ag Infa) marque l’établissement des Kel Ansar dans la région de Tombouctou en tant que principauté, une souveraineté politique et territoriale aux côtés des autres principales entités touarègues. Avec comme emblème tribal la métaphore du serpent replié sur lui-même, comme symbole de stabilité, de paix dans la continuité de leur mythe fondateur. Il faudra attendre la fin du XVIIème siècle lors des attaques venues du sud et de l'ouest pour voir les Kel Ansar s'armer et défendre militairement leur pays, acte reconnu dans l'histoire de cette tribu comme « fin sermon ancestral », à partir duquel ils devinrent une tribu de « lettrés-guerriers », comme l'étaient les Almoravides, d’ailleurs. Cette (re)prise des armes était toutefois liée à une doctrine de non-agression, limitée à la seule nécessité de défense territoriale. La tradition voulait qu’il est était interdit de sortir de ce territoire pour mener une attaque contre autrui. Elle a perduré jusqu’à la pénétration coloniale française, longuement abordée dans le film.
Il y a donc deux branches ou davantage.
Atmosphère du camp
Souvent, les gens font l'erreur de penser que les Touaregs constituent un peuple homogène. Il est constitué de plusieurs branches, d'appartenances diverses. Évidemment la souche de base, ce sont les Sanhaja, - on parle aussi parfois d'autres branches lybique et égyptienne anciennes, moins évidentes à établir historiquement - mais il y a eu les Kel Ansar, les Chérifs, et d’autres communautés venant de l’Afrique subsaharienne, Mali, Niger particulièrement. C'est le croisement, la fusion de toutes ces entités qui donnent les Touaregs actuels, qui sont en fait une myriade de tribus. Comme expliqué précédemment, la diversité des tribus n’exclût pas « l’homogénéité politique », car le principe même des confédérations (royaumes, principautés, émirats, si on veut) c’est la réunion ou unification de plusieurs tribus pour former un ensemble politique, appelé par les touaregs Ettebel (souveraineté politique, territoriale et militaire). Comme les Kel Ansar dans la région des Tombouctou, historiquement (depuis le XVIème siècle), c’était un ensemble de plusieurs tribus confédérées (autour des la tribu Kel Ansar proprement dite), avec à sa tête un Aménokal : chef suprême, au sens politique et militaire ; ou les Imouchar-Iwillimiden qui deviennent un puissant Ettebel historique dans le Nord-Est du Mali, avec comme « capitale » Ménéka.
Qu’avaient-elles en commun ?
Mohamed ag Malha, coordinateur des réfugiés
Le peuple Touareg se reconnaît surtout par la langue et le nomadisme qui implique un rapport à l’espace et à l'animal. Si des gens viennent et s'implantent, ils finissent par être considérés et intégrés aux Touaregs, car ils adopteront la langue, le mode de vie, des aspects culturels déterminants ou des marqueurs identitaires reconnus spécifiquement aux Touaregs, etc. De mon point de vue, être touareg c'est davantage un esprit culturel qu'une appartenance raciale ou ethnique. On peut s'identifier à ce peuple sans pour autant que cette identification ne se justifie intrinsèquement (par la généalogie) à une branche ou « une souche touarègue originelle ». C'est ce qui explique que les membres de ce peuple se désignent comme « ceux de la langue tamasheq » (Kel Tamasheq) ou encore par « Kel Ethal » (les porteurs du voile) avant de s’identifier entre eux par rapport à la tribu (leur carte pour décliner son identité précisément) à laquelle ils se rattachent individuellement. Le type d’organisation sociale revient également comme une constance identique (à quelques variantes près) dans tous les grands groupements politiques historiques. Le statut de la femme, le culte des ancêtres, la mission de protéger les plus faibles, sont généralement des traits culturels assez partagés dans les sociétés touarègues, indépendamment de la tribu, du rang social, du groupe ou de la région. Il faut signaler également qu’il y a beaucoup de métissages avec les populations subsahariennes, notamment en ce qui concerne les Touaregs au Niger, chez lesquels même la langue est très influencée par les langues voisines. C’est sans doute une particularité du Niger, où j’avais eu la belle surprise lors d’un voyage à Niamey, il y a une quinzaine d’années, de voir que tout le monde parlait la langue de tout le monde. Ce qui n’est pas le cas au Mali où l’on trouve par exemple plus de Touaregs qui parlent les langues des ethnies subsahariennes ce qui n’est pas le cas à l’inverse.
Cela constituait-il une unité ?
L'unité existait historiquement dans le sens où le monde touareg était organisé politiquement, et même maintenant les gens se représentent encore cette organisation politique régionale dans un système de confédérations. C’étaient des royaumes en fait, chacun maître d’un territoire. Ils ne se sont jamais affrontés - ou très rarement - entre eux. L'unité subsistait dans la reconnaissance de l'autre, parce qu’il parle la même langue et partage le même rapport au territoire commun, et dont l'organisation sociale est sensiblement identique l’une à l’autre, basée sur des régions, des particularismes comme des caractéristiques ou fonctions tribales. Cette unité a perduré dans le temps jusqu'à la pénétration coloniale française.
Et aujourd’hui ?
Elle persiste encore aujourd'hui dans l'esprit des gens, surtout des anciens ou dans les vieilles chefferies. On ne va pas s’attaquer. Les rapports de voisinage sont parfois aussi des rapports de parenté, et de complémentarité dans le commerce caravanier jadis, ou même dans les structures tribales. L’unité vient de ces contraintes et de ces alliances, sachant que ces communautés sont souveraines et indépendantes, ce qui peut motiver des différences de comportement. Le leadership des Kel Ansar a par exemple signé la paix avec les colons. Cela a pu créer « un schisme » au sein de cette tribu, en en détachant une partie d'autres qui n'avaient pas voulu accepter ce joug. En fait, In-Gona, le dernier grand chef des Kel Ansar n'a jamais voulu signer la paix. Assassiné en 1898, par les colons, il est évoqué dans le film comme une figure majeure de la résistance touarègue à la pénétration coloniale, dans son front sud (Tombouctou). Ce fut également le cas des confédérations voisines au nord Mali avec la figure de Chebboun et la résistance des Fihrun vers Ménaka pour les Iwillimiden.
Il y eut donc division ?
Après les années de résistance, sabres et lances contre armes à feu, la colonisation était devenue un fait établi. La grande question était de savoir comment faire pour continuer à pouvoir rester chez soi. Il y a eu débat et la résistance ne s'est jamais tue jusqu'aux dernières révoltes de 1916 du côté de Ménaka avec Fihroun ou Kaocen dans l’Aïr nigérien. Mais à la fin du XIXème siècle, les Kel Ansar avaient opté pour le compromis avec l'administration coloniale, dans le cadre d’une administration indirecte : les colons administraient le territoire et s’appuyaient sur les chefs pour faire passer les lois.
La teneur de cette relation s’entend dans une sentence prononcée par Attaher ag El-Mehdi (1850-1927) qui était le chef des Kel Ansar, durant la première partie du XXème siècle. Il avait dit aux Français : « vous gouvernerez à condition que la gestion de nos biens et de nos hommes nous revienne ». Ce chef, qui était aussi le précurseur, initiateur des écoles nomades-modernes (scolarisation en langue française) en milieu touareg, refusa par exemple que les hommes Touaregs participent à la première guerre mondiale. Mais, il y eut effectivement divisions, car tout le monde n’était pas prêt pour des compromis politiques évidents pour l’époque, à la lecture de cette phase historique africaine. Il y a toujours eu des résistants qui n'ont pas voulu céder. Et ils y ont laissé la vie…
C’est en allant voir les anciens que tu as choisi d’aborder cette complexité historique ?
Hamma ag Mahmoud, notable touareg
Oui, ils parlent de l'Histoire, mais d’une manière presque imagée. Avec eux, je trouvais que la mise en scène de la parole faisait sens cinématographique. Ce qui est très beau, très fort, par exemple dans l’image du serpent : on sent les stratégies qui peuvent varier selon les personnes et selon les peuples. La grande question qui s’est posée aux Kel Ansar avec la conquête coloniale et la violence qui l’a accompagnée était de savoir quelle meilleure attitude adopter, entre la collaboration et la résistance. Comment préserver le peu qui reste ? Il fut décidé de signer la paix avec les Français, pour préserver la vie des citoyens. C'était une stratégie de survie quand des sabres et des lances s’opposent à l’artillerie. À armes inégales, le combat était forcément disproportionné, de fait, la résistance a atteint ses limites. En ce sens négocier avec la colonisation était plus un acte politique visionnaire que de s’opposer sous forme de guérillas. Les sages ont déconseillé de poursuivre la révolte. Il fallait trouver un accord. L’assemblée des Kel Ansar a élu un nouvel aménokal, en la personne d’Allouda, le frère d’In-Gonna, le dernier grand résistant, sans pour autant déchoir ce dernier qui a été considéré véritablement encore jusqu’à une période récente comme le dernier grand monarque des Kel Ansar. Ce fut dès lors l'assemblée dirigeante (les chefs des tribus et notables des grandes fractions ou lignées) qui prit les grandes décisions, ce qui montre que les décisions les plus importantes ne reviennent que très rarement à l’Aménokal ou roi qui est la plupart du temps contraint de consulter cette l’assemblée pour diriger. En d’autres termes on pourrait dire qu’In-Gonna a été déposé mais pas déchu.
Effectivement, la deuxième partie du film rebondit là-dessus. On voit cet officier de la rébellion de 1990.
Il s’agit d’une rébellion arabo-touarègue, majoritairement menée par des Touaregs ; une rébellion touarègue, très complexe, au nord du Mali, et même par extension au nord du Niger. Elle était d'abord déclenchée par une minorité des Touaregs, surtout dans la région de Kidal en 1990, à partir de la Libye. D'autres ethnies, Songhaïs, Peuls, Maures, ont bougé mais les Touaregs représentent la majorité de la population. Ceux qui ont fait la rébellion de 1990 n'étaient pas nombreux. Au début, elle était surtout circonscrite à la région de Kidal. Et de fil en aiguille, elle s’est étendue. Mais la répression de l'armée malienne a visé les Touaregs, les populations civiles. Si bien que la rébellion s'est généralisée à la majorité des tribus touarègues dans le nord du Mali entre 1990 et 1995.
Dans le film, tu ne cites pas le MNLA, Ansar Dine ou l'AQMI.
Le film repose avant tout sur des personnages. Dans les figures que je voulais mettre à l'écran, il y avait Mohamed Saleh, un officier de la rébellion, très actif surtout dans la rébellion des années 90, et actif dans celle de 2012, jusqu'à la signature des accords de paix de 2014, qui n'existent plus maintenant. Je le voulais car il permet de voir la rébellion comme la partie la moins significative d'un grand iceberg. La rébellion est une manifestation d’un problème, la partie la plus radicale sans doute, d’une vaste problématique qui veut effacer les Touaregs, historiquement, culturellement, humainement. Il y a très peu de séquences avec des hommes armés dans le film. Pour moi, la rébellion n’est pas l’alpha et l’oméga de la question touarègue. Les jeunes qui ont pris les armes, c'est la partie infime de l’iceberg, ce sont des réactions épidermiques, non dépourvues d’ailleurs d’instrumentalisations politique et géopolitique. Le personnage que j’ai choisi pour incarner cette dimension m’intéressait car il n’est pas caricatural, il n’est pas dans un discours. A ma connaissance, il est l’un des rares à voir et à exprimer le monde touareg dans une profondeur historique, un monde qui préexistait et persistait. Il va plus loin que certains responsables de la rébellion qui ne revendiquent que l'indépendance du nord du Mali, ou que les Djihadistes qui ne veulent que l'application de la charia. Etc. D’où provient la rupture entre le nord et le sud du Mali ? Nos parents apprenaient que leurs ancêtres étaient les Gaulois, comme tous les ex-colonisés et nous, à notre époque, on nous enseigne que nos ancêtres étaient les malinkés. Faire table rase du passé des Touaregs est un non-sens historique ; comment nier un peuple dont les ancêtres ont forgé le destin du Sahara ? C’est une imposture mémorielle.
C’est à ce niveau d’incarnation « de la question touarègue » que je voulais situer le film, c’est la raison pour laquelle j’ai choisi des personnes comme Mohamed Saleh, qui a un charisme : il y a chez lui un côté utopiste, idéaliste, qui ne peut pas être celui d’un « combattant lambda » susceptible de ne pas savoir pourquoi il est là. Et puis, il y a un côté de la rébellion qui m’a toujours dérangé. On ne fait pas « une révolution » avec des drapeaux, des sigles qui changent constamment, en fonction des intérêts et des influences extérieures, parfois des profits à tirer des périodes de paix. D'ailleurs, il est l’un des rares officiers de la rébellion qui n'a jamais voulu accepter « l’intégration », quelque soient les avantages en jeux. Mohamed Saleh incarne un idéal qui dépasse cela. Il y avait un côté "Massoud touareg » chez lui qui le hissait au même niveau que les autres personnages du film, qui incarnent chacun un idéal, par leur engagement, leur parcours, leur discours…
Tu es donc parti de l’absence de représentation de l'Histoire des Touaregs ?
J’ai grandi, je pense comme beaucoup d’autres de ma génération, avec une dissonance, un décalage abyssal, entre les récits d’épopées que nos parents racontaient, car ils avaient accès à d’autres sources (orales et écrites) et l’absence totale de notre existence, Histoire, dans les manuels scolaires de l’éducation nationale au Mali, dans les années 80-90. La question mémorielle et historique a certainement joué le rôle majeur ayant porté ce film pour lui permettre d’exister. C'était ça qui m'intéressait, pas des rebelles qui font des attaques (signent des accords pour reprendre ensuite les armes, même si l'échec des accords est imputé à la partie gouvernementale la plupart du temps) et restent dans un discours que je trouve finalement assez superficiel par rapport à la question de fond.
Tu veux dire la prise en compte de la diversité culturelle, de la diversité malienne ?
Absolument. C'est ce refus de prise en compte de cette diversité qui a créé le problème. Les gens de la rébellion ne sont pas toujours d'accord avec moi, mais je le crois au plus profond de mon être : le Touareg lambda ne cherche pas l'indépendance. Il ne cherche pas à avoir un pays. D'ailleurs, ça n'a pas une signification spéciale pour lui d'être du Mali, du Niger, de l'Algérie ou d'ailleurs. Pourvu qu'il soit dans son Sahara et qu'il soit respecté, considéré et maître de sa souveraineté séculaire, comme cela a été le cas des siècles durant. Je pense que si cela avait été le cas, on aurait moins de problèmes. L'imposition d'États-nations calqués sur le modèle jacobin français a marginalisé les Touaregs, leur conférant un statut plus précaire encore que sous l'administration coloniale. La régression du niveau politique des élites maliennes n’a fait qu'aggraver ce problème.
Tu veux dire que l’Azawad n'est pas un concept pour le Touareg moyen ?
Objectivement, non, je ne crois pas. C'est un concept assez nouveau. Il repose sur une dialectique de décolonisation qui voulait que « des chefs touaregs auraient demandé le détachement du nord du Mali ». Le projet cité en référence était l'organisation commune des régions sahariennes (OCRS), en somme un projet qui perpétuait la présence coloniale française dans le Sahara et non un pays touareg. Il y a une politique d'effacement culturel. Et moi, c'est contre ça que je m'insurge.
D’où ton insistance sur le fait de revenir à l’Histoire ?
Oui, le terme « d’insurrection » est sans doute un peu fort, mais mon obsession de l'Histoire vient, sans doute, de là. Notre communauté n'existe pas dans les manuels scolaires au Mali. Et ça, c'est fondamentalement problématique et inacceptable.
Tu veux réintroduire de la complexité, et sortir du simple affrontement entre Djihadistes et l’armée malienne appuyée par les Wagner ?
En fait, j'ai filmé sur une dizaine d’années jusqu'en 2021, quasiment : Wagner n'était pas encore entré en scène. J’aurais pu évoquer les Djihadistes, certains personnages le font, mais plutôt en filigranes. Je ne voulais pas que ce soit un sujet qui prenne de la place dans le film. Tout le monde parle de cela, ce n’est pas pour amoindrir la gravité par ce phénomène sahélien, mais c’est presque devenu un phénomène de mode. Ce qui m'intéressait vraiment, c'était ce qu’il y avait à dire sur la problématique de l'existence des Touaregs, une question plus ancienne que les Djihadistes. Je n’ai pas fait un film sur l’actualité. Abderrahmane Sissako a fait Timbuktu. Pour moi, l’important c’est la question existentielle des Touaregs en tant que peuple, en tant que culture, en tant que mode de vie menacé de disparition.
C’est pour cela que le film démarre sur une lettre à ton fils ?
Oui. Pour moi l’enjeu est historique, mémoriel, en ce sens mon fils incarne l’avenir et les générations futures. Il fallait donc aller chercher ce qui précède ce que le Mali vit depuis ces quinze dernières années. Il fallait donc faire un film imprégné de l’âme du désert. C’est pour cela qu’il commence par le sifflement du vent, dans le noir, avant l’apparition du sable à l’image. Je me suis attaché à faire entendre la parole des Touaregs, ce qu’on ne trouve que rarement au cinéma. Je ne voulais pas que d'autres questions prennent cette place. Il faut que l’on comprenne que la coexistence dans cette région a perduré pendant des siècles, avec très peu de conflits. Les conflits ne sont jamais arrivés au paroxysme que l’on connaît à partir de 2012. Les intellectuels, parfois les historiens, même maliens, ont une part de responsabilité quand ils disent comme les politiques que le problème, c'est les Touaregs. Ce seraient des envahisseurs. Cela fait au moins mille ans qu'ils sont dans cette région, de manière authentifiée par les sources écrites chez la majorité des auteurs (y compris les plus réputés pour l'histoire africaine et proche orientale : Ibn Hazm, Ibn al-Athir, al-Baki, Ibn Khaldoun et Ibn Batuta, entre autres) depuis la fin du VIIème siècle ! Ce sont eux qui ont construit les villes caravanières, les villes qui ont permis au nord et au sud de l'Afrique de se rencontrer. Sans quoi peut-être que les empires d'ici ne se seraient jamais développés. Il y a un personnage qui le dit dans le film. Pourquoi les dirigeants africains nés de la décolonisation, et parfois même certains intellectuels africains, font-ils couler de l'huile sur le feu en disant que le problème, c'est les Autres ? Pour que l’Afrique s’apaise demain, ultérieurement, il n’y a pas d’autres alternatives que celles d’accepter à chaque communauté sa place, son rôle et apport dans l’histoire collective. Je ne suis pas historien, mais mon travail de documentariste et d'auteur me fait percevoir et flairer cette responsabilité, intuitivement, sans recours à un discours particulier.
Je vais au Fespaco depuis 1993 et y ai toujours vu des Touaregs vendant leurs produits d’artisanat en parcourant les rues : coffres en cuir, etc. Des gens absolument magnifiques, avec une dignité parfaite, mais qui sont quand même clairement dans la survie...
Il y a eu deux grandes époques. Celle du commerce caravanier, où les Touareg étaient les maîtres incontestés du Sahara central et vivaient dans l’aisance, la prospérité. Et ensuite, ils ont été aussi de très grands éleveurs. Je me souviens de notre campement nomade, avec des bêtes à perte de vue, au tout début des années 80. Mais avec les grandes sécheresses des années 70 et du milieu des années 80, tout a été littéralement décimé. Et puis sont venus les conflits des années 90. Et là, ce fut la grande dispersion. La région de Tombouctou était un des greniers de l'Afrique de l'Ouest. Il y avait un lac, des cultures en plus de l'élevage, qui faisaient l'économie de la région. Tout cela s'est effondré, et ça a été l'éclatement, la dispersion. Sans solution ou secours politique significatif la région a sombré effectivement dans la catastrophe, les conflits ultérieurs n’ont fait qu’achever une situation déjà tellement fragile.
Les gens ont dû partir ?
De l'est mauritanien quasiment jusqu'au Tchad, on a connu un exode massif du fait de la sécheresse des années 70. Plus une goutte d'eau. Les bêtes mouraient. Pendant deux ou trois ans, il n'y a pas eu de pluie. Ce fut le grand exode vers les villes du sud du Sahara, Mopti, Ségou, Bamako, Niamey, Ouagadougou. Beaucoup sont partis vers la Libye, ou le sud algérien. D'autres sont même partis en Arabie Saoudite.
Et il y eut les conflits...
Effectivement, le conflit de 1991 est venu achever une situation déjà désastreuse. Depuis, le monde touareg vit sous perfusion. Un peu avec l'aide internationale, un peu avec l'État quand l'État veut bien être présent, quand l'aide internationale elle-même n'est pas détournée depuis Bamako. Le conflit de 2012 a mis un coup de hache dans une situation déjà complexe.
Et maintenant, les Djihadistes ont pris le dessus, et les Touaregs sont dans les camps !
En fait, l'État malien s'est disloqué. On a longtemps fermé les yeux sur la présence des groupes djihadistes dans le nord du Mali, dans la région de Kidal surtout. Ces Djihadistes étaient des anciens du FIS algérien. Ils se sont installés, ont fondé des familles dans certaines tribus, ont grossi, grossi, en contrôlant aussi pas mal de trafics, même des trafics d'otages, des trafics d'êtres humains. Quand la guerre en Libye est arrivée, le Mali eut du mal à faire face. L'armement venu de Libye était deux fois, trois fois supérieur à la puissance militaire en termes de feu de ce que l'armée malienne avait dans le nord. Et là, il y a eu une discorde entre les différents groupes qui a nettement changé les rapports de forces sur le terrain.
Que s’est-il passé ?
Avec la présidente des femmes du camp
Le chef de la rébellion de 1990, Iyad ag Ghali, qui avait souhaité reprendre la tête de la rébellion de 2012, n'a pas été accepté par une nouvelle génération impulsait une nouvelle rébellion courant 2011, surtout ceux qui revenaient de Libye. Alors, il s’est allié à Al-Qaïda, emportant avec lui une partie de ses hommes et soutiens historiques. Ce qui a occasionné la confusion et à fait dire, sans discernement objectif, à certains observateurs et analystes que « les Touaregs ont basculé dans le Djihadisme ». C’est beaucoup plus complexe que ça. Le terrorisme djihadiste au Sahel a été avant tout néfaste et a ciblé mortellement d’abord les Touaregs, et ça continue aujourd'hui. « Dès qu'on n'est pas d'accord avec eux, on est contre eux ». Des notables et personnalités connus du monde touareg en ont fait les frais, parce qu'elles avaient refusé de collaborer, autant que la majorité des populations de Tombouctou à Ménaka. La dislocation de l’Etat et le coup d'État militaire n'a fait qu'aggraver la situation. Les militaires qui ont fait le second coup d’État à partir de 2019 disent qu'ils sont venus pour lutter contre l'insécurité mais en fait, ils ont mis fin à l'accord de paix. Tous les efforts de la communauté internationale de 2013 à 2020, qui a apporté un soutien (politique et matériel) substantiel et inédit au Mali, ont été anéantis d'un trait. On se retrouve dans un pays à feu et à sang et qui est littéralement coupé en trois. Le Nord, où règne la loi du plus fort et où l’armée régulière et Wagner pillent, assassinent et terrorisent les populations civiles, sommées de partir ; le Centre, devenu le théâtre d’une crise intercommunautaire et insurrectionnelle opposant éleveurs peulhs et agriculteurs dogons ; le Sud où toute activité politique est interdite désormais et où les terroristes étouffent la population de Bamako, notamment en coupant l’approvisionnement, pour qu'elle se retourne contre les militaires au pouvoir. Mais que va-t-il se passer ? D’autres militaires vont-ils intervenir pour rétablir le même schéma identique et connu ? C’est un cycle infernal et les populations, qui n'ont plus aucune protection, car l'État assassine au même titre que les groupes armés non conventuels, n’ont d'autre choix que l’exil. Il faut se représenter le plus grand camp de réfugiés maliens à l’extérieur, comme la deuxième plus grande agglomération de Mauritanie. À M’béra la majorité des populations est touarègue, mais bien sûr on y retrouve toutes les ethnies du pays, originaires du nord et du centre du Mali : Touaregs, Maures, Peulhs, Songhaï, etc. Le camp représente un microcosme de la carte conflictuelle malienne, pourtant les populations y vivent en harmonie, ce que leur État n’est pas parvenu à leur assurer après six décennies d’indépendance. On parle d’un chiffre qui avoisinerait les 350.000 personnes réfugiées dans la seule région Est-mauritanienne, frontalière avec le Mali.
Le film insiste sur la présence de ce peuple ancestral, de sa volonté pacifique. Et le sentiment de perte dans la dégradation actuelle. Est-ce ta démarche de fond ?
Atmosphère du camp
En fait, une des motivations principales pour faire ce film c'est que j'ai ressenti beaucoup de désolation de la part de la génération des anciens qui ont consacré toute leur vie à construire, à modeler même d'une certaine façon, l'existence de ce peuple, de cette communauté. En tout cas, « le bénéfice de leur bon sens », je dirais, est arrivé quasiment jusqu’à notre génération. Ils y ont mis toute l’attention, le bon sens et les sacrifices consentis dans l’abnégation totale. Voir tout ça s'effriter, se disloquer, ramenait le propos du film, non à l'actualité que l’on trouve partout mais à la parole de cette génération, et sa désolation. Et quelque part, le chagrin aussi, la perte d’un pays, d’une souveraineté. En même une sorte de d’endurance, résilience face à cette fatalité. La jonction entre les paroxysmes et du désir « de se raconter » par cette génération, pour la première fois, était pour moi la clé du sens esthétique et d’un propos cinématographique. Les Touaregs sont des voyageurs, certes, mais la communauté n’a jamais été autant éclatée-exilée-dispersée que maintenant. L’idée du ressac, évoque la mer, l’éloignement, pour ceux qui n’ont connu que le désert. Mais aussi une frontière infranchissable. Et en même temps, c’est une métaphore de la résurgence des problèmes qui ont mené au paroxysme actuel.
Observer cette génération née et grandie dans le désert, du côté de Tombouctou face à la mer, était pour moi - pour eux - un moment qui cristallise la tension de cette histoire ; c'est pour cela qu’il y a cette relation entre les deux séquences au début du film : la mer et le désert.
On peut avoir l'impression que ça n'avance pas, mais c'est pour mettre le doigt sur le chagrin de cette génération et son désarroi face à la démission des politiques, sur ce qui n'a pas été fait. Ce sont les témoins d’un monde, qu’ils ont vu s’effriter décennies après décennies, ce monde que les générations futures ne connaîtront jamais. D'où la métaphore avec mon fils. Je me glisse comme un lien, une passerelle, « une médiateur » entre les générations. Il y a un fil moins perceptible, peut-être, qui est « la recherche du père », cette ligne abstraite sous-tend ma relation avec cette génération filmée (née dans les années 20/30 et 40). Le désir d’impliquer mon fils inscrit l’histoire dans une continuité.
Un projet de transmission...
En quelque sorte, mais surtout établir une relation entre générations. Mon fils est l'héritier d'un imaginaire, d'une Histoire. Il est né à Nouakchott et fera probablement sa vie ailleurs, mais il se questionnera... Le film est parti de cette volonté de raconter tout cela, répondre - par anticipation - à certaines questions que mon fils (et ses pairs) pourraient se poser dans quelques années. Comme je le disais, l’histoire des Touaregs est très peu voire pas du tout enseignée. La mémoire se perd. Ma génération a eu la chance d’être sans doute la dernière à avoir entendu les anciens raconter leur monde. Les nouvelles générations sont sur le digital, en ce sens, il faut tenter « d’alimenter » cette relation irréversible avec les nouvelles technologies, en posant ici et là autant que possible quelques traces de notre passage.
Tu as eu beaucoup de difficultés à le faire...
C'est un travail de 10 ans. Etait-ce mon positionnement qui peinait à convaincre les financeurs ? Toutes les relations professionnelles sont en France. Des producteurs étaient très intéressés, mais n’envisageaient qu’un film pour la télévision. J’étais convaincu qu'il fallait prendre le temps et qu'il fallait aussi avoir une liberté absolue. Je voulais un film pour le cinéma. En fin de compte, cela a mis longtemps et j'ai été un peu seul. Mais c’est le prix de la liberté, c’est un peu normal. Cette liberté, je l’ai eue du tournage jusqu’au montage et c’est vital, même si elle est le prix de beaucoup de sacrifices consentis. « Le premier film n’est réalisable qu’au prix du sang de son auteur », disait Jean-Pierre Melville.
Du coup, tu l’as produit toi-même ?
Oui, et de fil en aiguille, j'ai eu des partenaires qui ont commencé à s'intéresser à partir de la première version du montage. Il faut aussi souligner le travail d’associations qui ne sont pas forcément au devant de la scène, qui interviennent dans ce genre de projets, par exemple l'association Les Ateliers du Réel, qui est basée à Montreuil, qui a sauvé le projet en m'accueillant et en me permettant de monter la première version. Ils sont devenus coproducteurs du film, ce qui nous a permis d'avancer ensuite avec des fonds de festivals, de la francophonie, puis il y a eu TV5 Monde qui a pré-acheté le film à partir de la deuxième version du montage, « sans conditions » sur le montage final. Il faut remercier tous ces partenaires qui ont aidé à finaliser le projet.
Dix ans, c’est long !
C’est beaucoup de temps, c’est long, mais à vrai dire, je ne m’en suis pas vraiment aperçu, tellement habité que j’étais par cette histoire pendant dix ans. Je voulais le faire coûte que coûte. Je faisais deux ou trois sessions de tournage dans le nord du Mali, en guerre, avec des équipes de sécurité qui ont rendu les choses possibles. Il faut souligner que sans la bienveillance et l'implication de certains notables touaregs, le film aurait été impossible à faire. J’espère ne pas avoir trahi leur confiance, car le seul engagement que j’ai c’était vis-à-vis d’eux, c'est en partie la raison pour laquelle j’étais frileux à signer les yeux fermés avec des producteurs ou certaines grandes chaînes qui étaient prêtes à investir dans le projet, ce qui était susceptible de me lier à elles.
Je suis satisfait car j’ai expérimenté (selon le temps que le montage pouvait me permettre) différentes possibilités de constructions, sans trop de restrictions ni contraintes extérieures susceptibles de phagocyter le sens de ce que je voulais faire. Le film a fait les principaux festivals en Afrique et plusieurs bons festivals en Europe. Il sort en salles, ce qui est rare pour un film d’auteur, de surcroît africain et encore plus pour un documentaire de création. Ceci dit, il faut souligner que dans le long parcours qui jalonne la fabrication d’une œuvre (quel que soit sa qualité, ce n'est pas la question), l’issue demeure toujours incertaine, tel un pari lancé au destin, mais la victoire importe peu. La véritable force d'une œuvre réside dans sa capacité à nous hanter, nous arrachant au réel pour nous contraindre à l’impossible, quasiment. Comme en amour, « on déplace des montagnes » sans s’en rendre compte ! Tant qu'elle n'a pas trouvé le chemin de la lumière, l'histoire nous tient en otage, souveraine et impérieuse. C'est une captivité que j'aime : le monde alors s'efface, suspendu au seul souffle de ce récit qui m’habite, pour un temps, jusqu'à son dernier cri, jusqu'à son avènement. C’est ainsi que ces dix ans sont passés, sans même que je m’en aperçoive véritablement, porté par le désir, la nécessité de ce film.
L’accueil du public est très chaleureux !
Les gens sont intéressés, ils posent des questions. Je suis ému de voir par exemple la première projection au festival d’Apt, avec la salle remplie. Les retours des publics me murmurent que le temps m'a peut-être un peu « donné raison », je ne sais pas ! La passion, c’est la base du cinéma indépendant, c’est presque l’unique condition pour arriver au terme d’un projet, respecter sa parole vis-à-vis de ceux qui vous ont donné leur temps au film, et de la promesse, etc. Quand le film est terminé et que le public est là, c'est la cerise sur le gâteau.
Tu avais fait d'autres films avant ?
Avant, j’ai travaillé pour la télévision comme réalisateur de reportages, puis j'ai collaboré sur des projets d'autres réalisateurs que j’accompagnais à l’écriture et au tournage, dans l’espace saharien en l’occurence. J’ai réalisé un court métrage documentaire de création, « Rêve d’Afrique » qui était une commande de l’union africaine, Ressacs est mon premier long métrage. Je suis venu au cinéma par les archives, il y a 20 ans, suite à une formation à Paris dans une association. J'ai travaillé sur des projets en direction du nord du Mali ou en direction du Sahara en général. Cela m’a amené à penser à ces films. J’étais passionné par la photo, assez jeune : autour de 16 ans, je pense que c'était à la base de mon intérêt pour le cinéma. Puis, il y a eu le besoin d’écrire autour de mes 25 ans qui a émergé dans mon second exil français aux début des années 2000. Je suis revenu à l’image finalement à partir de 2005, en consacrant une année de travail sur des archives qui avait débouchée sur cette formation en réalisation de documentaires.
De part ma relation à l’écriture et au texte, je passe beaucoup de temps à penser, écrire mes projets, avant de tourner, c’est à double tranchant : on se fixe une boussole fragile, certes, mais écrire le réel ne peut être qu'une projection qui s’efface au moment même ou l’on écrit, d’où le doute vertigineux et fragile qui subsiste tout au long d'un projet.
Es-tu passé par un laboratoire d’écriture ?
Avec Imarhan Timbuktu
Non. Je n'ai pas suivi le parcours classique pour ce projet. Par contre, les relations avec les producteurs m’ont amené à faire plusieurs versions. La dernière faisait 130 pages dans lesquelles j’ai envisagé l’écriture de ce documentaire, comme une fiction avec un scénario, une histoire, des personnages, lieux, enjeux, rebondissements, etc… ! J'ai écrit, écrit, réécrit, écrit, réécrit, écrit, réécrit, en fonction des interlocuteurs. Les producteurs te demandaient de réécrire sans cesse. Mais aucune des versions écrites ne m'a servi à obtenir un financement, paradoxalement.
Cela me fait penser que j’avais entendu, un jour une interview de la réalisatrice, Franssou Prenant, qui est une vétérane du cinéma d’auteur. Elle a intégré l’IDHEC en 1969 ; et collaboré avec de grands noms du cinéma comme Bresson, Depardon, Romain Goupil, etc. Elle racontait qu’elle avait elle-même des difficultés à faire financer ses projets sur papier. Elle disait qu'elle écrivait et réécrivait, sans cesse parfois. Cela m’avait beaucoup éclairé, car paradoxalement il existe des jeunes réalisateurs (en Afrique) sans forcément une grande expérience qui obtiennent des financements sur la base de dossiers écrits pour la production - c’est tant mieux d’ailleurs, car là n’est pas la question - mais cela m’a fait prendre conscience du caractère très aléatoire (il y a sans doute d’autres enjeux qui entrent en compte) de cette phase de production, d’autant plus qu’une amie qui faisait partie d’une commission cinéma m’avait fait une confidence, une fois en disant que la dernière version de mon projet (citée plus haut) n’avait pas été soutenue dans cette commission, car « le texte était trop bien écrit ». On était en 2017/2018, l’IA n’était pas encore née… Bref, c’est anecdotique, mais c’est pour dire sans soutien à ses débuts, le projet a trainé, beaucoup trainé, j’ai pu avancer en tournant les premières images grâce à l’avance d’un premier producteur qui avait quitté le projet, ensuite par mes propres moyens…
Je n'ai commencé à avoir des financements qu’à partir du premier montage. J’ai obtenu le premier prix de l'OIF aux journées cinématographiques de Carthage en 2022, dans le cadre de Takmil : 10 000 €. Et à partir de là, j'ai envoyé le montage à d'autres festivals qui ont crée ces dernières années une partie « industrie » pour soutenir les projets en phase de montage, ce qui a été une chance pour le projet. C’est là que le film a commencé à obtenir du soutien. J’ai continué quasiment tout seul de 2016 jusqu'en 2021, jusqu'au montage final. Il faut saluer TV5 qui, à la différence de beaucoup d'autres chaînes, ne m'a absolument rien demandé, alors qu’on m’avait fait croire que pour la télévision, c'est un 52 minutes ou rien. Et moi, j'avais toujours les propos de Frédérick Weiseman dans la tête qui disait que c'est l'histoire qui détermine la durée d'un film, pas un producteur et pas une chaîne. Et il n'a jamais fait un 52 minutes !
Et il revoyait tous ses rushes après avoir terminé son montage pour voir s’il n’aurait pas délaissé quelque chose d’important !
Voilà, je pensais beaucoup à des gens comme ça, dans leur façon d'envisager le cinéma comme un territoire de liberté. J'ai passé beaucoup de temps à (re)voir mes rushes (autour de 350 heures) pour la traduction et la préparation du montage. Je crois qu’il est possible - comme Lanzmann dans Shoah - de tirer encore un ou deux autres films des rushs de Ressacs. Mais, je ne les revoyais que très peu une fois le montage terminé par peur de frustration, mais surtout de la tentation de remonter encore une partie. J’aimerai beaucoup avoir la sérénité de Wiseman à tout revoir, sans cette tentation qui plane… Il vient de nous quitter emportant avec lui un grand esprit dans sa façon de faire du cinéma, que son âme repose en paix.
Les producteurs voyaient-ils le film différemment ?
Amano ag Issa
En fin de compte, je suis devenu le principal producteur de ce film, beaucoup de producteurs avec lesquels j’avais été en relation voulaient développer davantage tantôt la rébellion, parfois la dimension purement géopolitique des dix dernières années, ou encore le fantasme des « Touaregs hommes bleus du désert », etc. Ma préoccupation était toute autre, une petite infime voix intérieure murmurait sans cesse en moi pour m’alerter sur les risques de signer et me lier les mains, perdre ma liberté et me retrouver à faire « un film comme un autre » sur ce sujet qui m’importait beaucoup. Non, je voulais aller plus loin, passer des heures et des heures à écouter, m’entretenir avec le griot Amano ag Issa : une bibliothèque vivante des 60 dernières années du monde touareg de la Mauritanie à Libye ; en faire autant avec le vétéran Hamma ag Mahmoud qui a été témoin et acteur de notre vie politique, depuis la fin des années 40 ou encore avec le patriarche Mohamed ag Indella (disparu tout juste après le tournage à plus de 100 ans) qui a mémorisé des livres sinon des bibliothèques en plus d’avoir la réputation d’être une mémoire orale exceptionnelle de cette région qui a connu un siècle de notre histoire, etc. Il était évident qu’un producteur, quelque soit sa bonne foi, ses moyens, son engagement, ne pouvait pas accepter une telle entreprise. En fin de compte, je me disais que c’était une chance de ne pas avoir eu un producteur et des financements qui étaient forcement susceptibles d’emmener le film dans une direction autre que la mienne et assurément une direction qui ne serait pas à la hauteur du temps que toutes ces figures du monde saharien ont donné au projet. Donc très peu de financement et beaucoup plus de liberté était sans doute la configuration la mieux adaptée à ce projet !
Tu as dans ton film deux musiciens très actuels mais qui transmettent tout autre chose que le cliché : Abdallah ag Alhousseini, du groupe Tinariwen, et Disco. On sent que vous êtes en phase.
Abdallah ag Al Housseïni
Abdallah est un grand artiste. C'est un des pères fondateurs de tout un mouvement culturel qu'on appelle « la guitare touarègue », donc la musique des Ishumars, qui est née dans les années 70-80 entre le sud libyen et le sud algérien. En plus de la musique, il a une vaste réflexion sur le monde touareg, sa culture et ses évolutions. Cela me permettait d’aborder la question d’un avenir possible, comment se penser et se représenter tout en étant dans un autre monde. De plus, c'est un grand poète. Un connaisseur aussi de la poésie touarègue qu’il a collectée (et interprétée) de Tombouctou à Agadez, de Tamanrasset à Ménaka. Il a écrit les plus belles chansons de leur répertoire. Il nous raconte le monde poétiquement et philosophiquement. C'est un ami très proche avec lequel je partage une certaine nostalgie du monde saharien d’avant, de la simplicité de la vie dans le désert et évidemment nos inquiétudes de voir ce monde disparaitre. Ce qui m’a intéressé avec lui, c’est son côté très érudit, cultivé, malgré son jeune âge. Abdallah est considéré comme la principale figure intellectuelle de ce mouvement de la musique contemporaine touarègue. Dans ce film, je voulais des personnages de cette trempe-là, pour rompre avec une certaine idée et les clichés sur le monde touareg. J'ai pu constater - hélas - dans mes voyages, depuis 35 ans, notamment en Europe, que n’importe quelle personne pouvait se présenter comme « spécialiste », ou « représentant » des Touaregs, pour peu qu’elle s’habille en bleu avec un chèche sur la tête et qu’elle ait fait un voyage au Sahara ! Comme avec les autres personnages du film, j’ai passé beaucoup de temps avec Abdallah également, avant de le filmer et dans le cadre du tournage quand le groupe était en résidence pour l’enregistrement de leur album « Amadjar » (l'invité ou l’hôte) il y a quelques années près de Nouakchott. J’aurais pu faire un film sur lui, sur le Tinariwen !
Et Disco, qui insiste sur la scolarisation des filles ?
Fadimata « Disco » Walett Oumar
Fadimata « Disco » Walett Oumar, c’est la pasionaria touarègue, femme engagée très impliquée dans la vie sociale, la société civile, notamment au Mali, depuis quatre décennies au moins. Elle est également une grande figure de la musique touarègue à cheval sur la musique classique touarègue ou orchestrale (tachidjat ou tenté, luth, violon, chant) et le mouvement ishumar dont elle a introduit et fusionné les sonorités à travers son groupe Tartit. Je l'ai connue quand j'étais très jeune, elle fait partie de la mythique de mon enfance. On est de la même famille, du même village de Gargando. Dans les années 80, dans la région de Tombouctou, Disco était un personnage, une femme émancipée. À l’image de la femme touarègue avec une parole très forte, mais pas forcément ostentatoire. En fait, c'est elle qui a le pouvoir, comme dans beaucoup de sociétés africaines d’ailleurs, berbères et arabes pré-islamiques. Dans le film, elle incarne la position de la femme, le rôle des femmes dans la société touarègue : une sorte d’archétype. Fadimata a quitté très tôt l'environnement familial et a suivi des études secondaires à Tombouctou, puis à Bamako. Passionnée très tôt par la musique, d’où le surnom « Disco », par lequel elle est désignée partout.
Dans les années 90, elle a formé le premier groupe de musiciens touaregs (composé majoritairement de femmes) qui s'est exporté à l'étranger, notamment au Festival Voix de Femmes en Belgique, avec un orchestre tel qu'il existe dans le monde touareg traditionnel : des griots, des poètes, des femmes qui jouent les percussions et du violon et qui font des youyous. Mais elle a aussi intégré dans certaines compositions de leurs albums la dimension contemporaine de la musique touarègue, avec son frère Mohamed Issa ag Oumar El Ansari, qu'on entend souvent à la guitare (avec Tartit) dans le film avec son propre groupe Imarhan Timbuktu. On m’a dit une fois qu’il y a peu de femmes dans le film mais cette femme « vaut » toutes les autres.
Si comme je le disais l’ombre du père, perdu très tôt, plane inconsciemment sur le film, il y a une évidence, la parole de Disco qui dit de manière métaphorique la place de la femme dans cette société saharienne : « dans la société touarègue la femme est le pilier central de la tente », conclut le film et débouche sur ma séquence préférée, montée de manière onirique : la série des visages de femmes en plans fixes, regards caméra avec un chant qui fait l’éloge de la femme en langue tamasheq. Cette longue série dit non seulement qu'elles sont présentes, mais surtout qu'elles sont l'avenir (comme dans n'importe quelle société) de note monde.
Pourquoi appelle-t-on « Catastrophe » Abdallah ag Alhousseini ?
Abdallah ag Al Housseïni
C’est anecdotique. Quand il arrive quelque part, il dit toujours : « c'est la catastrophe ! ». D’après Manny Ansar, le premier manager des Tinariwen, Abdallah s’exerçait dès 1993 « quitte à massacrer la langue de Voltaire, sous couvert de l’humour » (pour citer ce producteur culturel) pour se forcer à communiquer avec le public francophone. Le chanteur répétait, durant ses premiers concerts à Bamako : « mon français est catastrophe ». Ce qui faisait beaucoup rire les gens, et ainsi tout le monde commença à l’appeler Catastroph’ précisément depuis l’apparition des Tinariwen en milieu francophone en 1993. Abdallah, qui confirmait cette version trouvait que « Catastrophe » est le mot, le plus « musical », « poétique » de la langue française…
Mais il existe une version plus légendaire de l’anecdote liée à ce sobriquet, véhiculée avec humour dans certains milieux sahariens. Il se dit que dans sa jeunesse, Abdallah qui était (et qui est toujours d’ailleurs, il faut le dire) un grand amoureux, se trouvait un jour chez une prestigieuse-belle-dame mariée mais très courtisée, convoitée par plusieurs jeunes gens. Ce jour-là, le mari de la belle surprend Abdallah entrain « de causer » ou faire la cour à son épouse. Surpris par le mari qui rentrait (inopinément) dans sa demeure après un voyage, pris au dépourvu, pétrifié, Abdallah proféra « c’est la catastrophe !!! » avec une certaine sidération. Depuis, il utilise ce mot pour qualifier tout événement, tragique ou non et continue de répéter dans ses concerts « C'est la catastrophe », dans les pause entre morceaux. Nul ne saurait dire si ce récit appartient au réel ou à la légende ; ce qui demeure, c'est que son sobriquet l'a dévoré, l’a rendu plus célèbre que son propre nom dans l’espace touareg au bien au-delà.
Merci infiniment pour le film et la discussion !
C’est à moi de te remercier cher Olivier pour ton soutien et aussi pour Africultures d’avoir créé et maintenu - malgré tout - depuis tout ce temps cet espace de liberté et d’expression « hors formats », exceptionnel. Merci infiniment.
L’article Comment parler des Touaregs ? est apparu en premier sur Africultures.