La sinueuse ligne de Wallace

Publié le 07 avril 2026 par Taupo

Transcription de ma chronique pour la 542ème émission de Podcast Science, dont la thématique était la ligne.

Imaginez un univers parallèle, où Podcast Science traite d’ésotérisme. Johan dresserait les thèmes astraux de chaque membre de l’équipe, Alexa nous parlerait des pierres aux énergies régénératives et Eléa nous présenterait le dernier cataplasme à base de plantes en vogue chez les naturopathes. Dans cette dimension alternative, je me vois bien chargé de la chiromancie, à discuter des destins de biologistes célèbres, en décrivant minutieusement leurs lignes de la main. Et pour le naturaliste dont je m’apprête à narrer la biographie, je me demande si je n’aurais pas parlé d’un rare cas d’une personne née sans ligne de chance. Car, parole de chiromancien, il n’y a pas plus grande mouise que celle qui a accompagné la vie d’Alfred Russel Wallace, depuis sa ligne de départ le 8 janvier 1823 jusqu’à la ligne d’arrivée au cimetière de Broadstone le 7 novembre 1913. J’irai même plus loin : sa scoumoune le survivra et ternira ses accomplissements, même après la mort…

Alfred Russel Wallace est le huitième des neufs enfants de sa pauvre famille écossaise qui le retire de l’école à 13 ans, faute de financement. Il est donc contraint de travailler jeune pour créer sa propre ligne budgétaire, mais en profite également pour se construire une solide culture scientifique et surtout un appétit insatiable pour la collection d’insectes. Inspiré par les récits d’un certain Charles Darwin ayant réalisé un tour du monde entre 1831 et 1836 à bord du HMS Beagle, Wallace et son ami Henry Bates embarquent à bord du Mischief en 1848 pour un voyage d’aventures en Amazonie. Dans leur ligne de mire, un objectif de rapporter un max de spécimens d’animaux rares et inconnus pour les revendre à des collectionneurs et musées à leur retour. Mais à dire vrai, en première ligne, c’est surtout l’espoir de comprendre l’origine des espèces qui motive les deux jeunes explorateurs.

Après quatre ans de collecte acharnée dans des conditions de vie épouvantables, Wallace entrepose 20 caisses pleines à craquer de spécimens dans les cales du Helen, le navire qui doit le ramener en Angleterre et faire de lui une nouvelle célébrité. Menaçant la ligne de flottaison, il amène même des animaux vivants, comme un Toucan qu’il veut à tout prix présenter aux sociétés savantes de son pays. Ce qu’il n’a pas pris en ligne de compte, et on peut le comprendre, c’est que de tous les incidents qui peuvent survenir sur un bateau, c’est le plus improbable qui surviendra le 20 juillet 1852 : un incendie. Toute sa collection part en fumée et avec elle ses espoirs de devenir riche et célèbre. Et après 10 jours à dériver en plein océan Atlantique, l’histoire de Wallace aurait pu s’arrêter là, mais heureusement, un navire aperçoit leur frêle embarcation sur la ligne d’horizon.

De retour sur la terre ferme, Wallace se donne comme ligne de conduite de ne plus jamais prendre le bateau… serment qu’il brise deux ans plus tard en naviguant vers l’archipel Malais (composé de 25000 îles dont les actuels indonésie, timor oriental, brunei, Bornéo et les philippines).

Cette fois-ci, il franchit carrément la ligne de la modération et collecte maladivement des spécimens pendant 8 ans : 110000 spécimens d’insectes dont 83000 coléoptères, 7500 coquilles, 8050 oiseaux empaillés et 410 mammifères et reptiles naturalisés… Et parmi eux, des trésors pour les musées car plusieurs milliers d’espèces n’ont jamais été décrites.
Cette collection est d’autant plus impressionnante que les conditions sont catastrophiques pour préparer et préserver chaque échantillon. Wallace relate dans ses écrits que des chiens et des fourmis se disputent et volent les carcasses à longueur de temps. Qui plus est, la santé du naturaliste est fréquemment malmenée et c’est au cours d’un épisode fiévreux que lui vient une illumination décisive. Il gribouille alors sur ses cahiers les grandes lignes d’un essai qu’il intitulera  “De la tendance des espèces à former des variétés ; et de la perpétuation des variétés et des espèces par les moyens naturels de la sélection”. Soucieux d’un avis éclairé, il envoie en février 1858 son article accompagné de quelques lignes à son idole… Charles Darwin.

Autant dire que ce que lit Darwin entre les lignes de cette innocente missive, c’est qu’il a potentiellement loupé le coche pour présenter à la communauté scientifique, le premier, l’idée originale de la sélection naturelle. En d'autres termes, qu'il pouvait tirer un trait sur son grand projet de théorie de l'évolution.

Deux amis de Darwin, Lyell et Hooker, proposent alors qu’un résumé de l’ouvrage sur lequel bûche Darwin depuis 1842 soit présenté, en même temps que l’essai de Wallace, le 1er juillet 1858 devant la société linnéenne de Londres. Autant dire que si Wallace avait été un poil plus sûr de lui et considéré qu’avec son idée de sélection naturelle, il avait raison sur toute la ligne, ce serait aujourd’hui Darwin le parent 2 de la théorie de l’évolution.

C'est cette perspective et les conseils de Lyell et Hooker qui finit de convaincre Darwin de publier le ‘résumé’ de sa théorie en 1859. Dans ces pages, Wallace y est certes cité mais on ne peut pas dire que l'originalité de sa contribution y soit soulignée… ou bien sous forme de ligne en pointillé…

Pourtant les deux scientifiques n'ont pas exactement la même approche et leurs perspectives sont souvent complémentaires. Et en 1889, au moment où Wallace se motive à sortir son propre ouvrage sur la question, comment va-t-il le nommer ? “Le Darwinisme : exposé de la théorie de la sélection naturelle avec quelques-unes de ses applications.” Pas top pour faire bouger les lignes, s'affirmer et gagner une reconnaissance historique mondiale… Même Darwin le sermonne en lui disant qu'il n'a jamais connu un homme si incapable de réclamer justice…

Wallace décède en 1913, et s'il a connu son quart d'heure de gloire de son vivant, la guigne le suit après le trépas. En effet, au-delà du fait qu'il tombe rapidement dans l'oubli, les étoiles ne s'alignent décidément jamais et c'est une partie de sa collection d'oiseaux ramenée du Malay qui sera malmenée. Entreposés dans les réserves du musée Tring, une antenne du Muséum d’Histoire Naturelle de Londres, des centaines d'échantillons scientifiques inestimables portant les étiquettes manuscrites de Wallace ont été volés lors d'un casse des plus improbables, perpétré par un jeune homme inexpérimenté (il a préparé son cambriolage avec un document nommé “PlanforMuseumInvasion.doc” sur son ordi personnel, perdu son matériel d’effraction en chemin, déclenché l’alarme à son entrée dans les réserves en cassant une vitre et enfin raté son train ce qui l’a obligé à attendre plusieurs heures sur un quai de gare avec son sac plein à ras bord d’oiseaux exotiques…). Mais en droite ligne d’inspiration d’un film de la Panthère Rose, l’inexpérience du voleur était sur la même ligne de démarcation que l’incompétence des services de sécurité et de la police locale. L’alarme n’a pas été remarquée mais seulement les bris de verre de la fenêtre cassée le lendemain du larcin. La police dépêchée sur place n’a pas enclenchée de procédure d’enquête immédiatement car, et c’est le comble, les équipes locales n’ont pas remarqué que 299 oiseaux avaient disparu de leur collection. Pourquoi ? Car plutôt que de faire un inventaire complet et ouvrir tous les tiroirs de leurs réserves, ils se sont contentés de vérifier que les pinsons rapportés par Darwin et conservés dans leurs meubles n’avaient pas été subtilisés. Même outre tombe, Wallace reste dans l’ombre de Darwin…

Cette histoire, que j’ai découverte à l’écoute d’un épisode mémorable du Podcast This American Life, serait parfaitement comique si elle ne correspondait pas à la perte de ressources irremplaçables. En effet, ce n’est qu’un mois après l’incident que le vol est constaté, ce qui est bien trop tard pour que le stock d’oiseaux soit intégralement récupéré. Car ces dépouilles naturalisées n’ont pas été dérobées pour être exposées telles quelles dans une collection privée. Non, aux yeux de leur voleur, ces oiseaux rares et exotiques représentaient une fortune à la revente en exploitant leurs plumes… pour fabriquer des leurres à saumon pour la pêche à la ligne.


Issue d’une tradition de la bonne société victorienne, les plumes d’oiseaux exotiques continuent aujourd’hui d’être exploitées pour concevoir de très esthétiques (mais parfaitement inutiles) leurres colorés accrochés à des hameçons.

Et il existe des recettes très précises pour construire ces appâts inefficaces qui sont généralement exposés en vitrines plutôt que plongés dans l’eau. Par exemple, pour construire le leurre Jock Scott, il vous faudra des plumes de faisan doré, toucan, pintade, paon et coq sauvage…


Une mouche Jock Scott pour la pêche au saumon. Oiseaux mentionnés dans la recette classique, dans le sens des aiguilles d'une montre à partir du haut : garniture (faisan doré), toucan, pintade, paon, coq sauvage. (Ana Cotta, Bob Fabry, Drew McLellan ; recette tirée de How to Dress Salmon Flies)

C’est donc sur ebay que quelques plumes des oiseaux de Wallace ont permis d’appréhender Edwin Rist, le cambrioleur, ainsi que 174 oiseaux encore intacts (mais malheureusement inutilisables d’un point de vue scientifique car dissociés de leurs étiquettes d’identification). 
De son vivant, Wallace s’inquiétait justement de la pression que pouvait exercer une collectionnite aiguë chez ses contemporains, observant à quelle point les écosystèmes qu’il visitait se trouvaient sur une ligne de crête. 
C’est d’ailleurs ses minutieuses observations et comparaisons d’écosystèmes qui ont permis à Wallace de concevoir une autre de ses contributions majeures à la science : la définition d’une ligne invisible qui porte son nom.

Le leg de wallace, la biogéographie et une ligne invisible

Durant ses huit ans d’expédition dans l’archipel Malais, Wallace s’intéresse à la répartition des espèces animales sur les nombreuses îles qu’il visite et jette ainsi les bases d’une nouvelle discipline : la biogéographie. Il remarque notamment un curieux phénomène : sur une île comme Bali, séparée d’une dizaine de kilomètre de l’île de Lombok, les faunes résidentes semblent aussi différentes que si on comparait celles de deux continents distincts. Pourtant ce n’est pas le même degré de disparité faunistique qui peut exister entre Java et Bali d’un côté et Lombok et Sumbawa de l’autre. Il arrive progressivement à distinguer deux groupes de territoires : les îles de l’ouest dont la faune ressemble à celle retrouvée sur la péninsule de Malaisie (Sumatra, Java et Bornéo), et les îles de l’est jusqu’à la Nouvelle-Guinée et à l’Australie. D’un côté des espèces asiatiques avec les classiques mammifères placentaires dont le féroce prédateur suivant.


À l’est, le plus féroce prédateur sera le charismatique animal produisant ce son.

Et dans ces contrées, les mammifères placentaires font place à des marsupiaux, animaux caractéristiques de Nouvelle-Guinée et d’Australie. Wallace nomme respectivement ces deux ensembles Sunday Shelf et Sahul Shelf et propose un mécanisme audacieux pour expliquer leurs répartitions. À cette époque, on avait déjà en tête que la planète pouvait connaître des ères glaciaires. Durant ces épisodes, le niveau de la mer baisse et permet à des espèces confinées sur les terres asiatiques et australiennes de visiter des régions qui en temps normal forment des îles. Mais certains endroits restent immergés, notamment où les mers sont très profondes. Grâce à ses recherches et descriptions, Wallace parvient donc à proposer le tracé d’une ligne qui sera nommée en son honneur par Thomas Henry Huxley. Celle-ci sera souvent modifiée par une série d’auteurs successifs, tout en gardant le même principe : la répartition géographique des espèces peut refléter des processus évolutifs sur de longues périodes. Pensez qu’à son époque, Wallace n’est pas même encore exposé à la Théorie de la tectonique des plaques qui ne sera acceptée par la communauté scientifique que dans les années 1960 !

Bien entendu, la barrière invisible qu’a proposé Wallace n’est pas impossible à franchir et il existe quelques cas d’espèces qui mordent la ligne et colonisent les niches écologiques offertes à l’est ou l’ouest de cette démarcation. Mais une étude récente montre à quel point ces exceptions à la règle peuvent eux même permettre de comprendre comment s’adaptent les espèces au fil des génération : ainsi, les échanges de part et d’autre de la ligne sont deux fois plus fréquents de l’ouest vers l’est que dans la direction opposée. Le modèle proposé invoque une incapacité de certaines espèces d’Australie et Nouvelle-Guinée à supporter les pluies torrentielles des îles de l’ouest, alors que dans l’autre sens, les espèces adaptées aux trombes d’eau s'accommodent plus facilement aux conditions arides à leur arrivée de l’autre côté de la ligne.

Comme quoi, malgré tout le mauvais sort réservé à Wallace, celui-ci n’est pas parvenu à mettre un point à sa ligne.

Références

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Skeels, A., Boschman, L. M., McFadden, I. R., Joyce, E. M., Hagen, O., Jiménez Robles, O., Bach, W., Boussange, V., Keggin, T., Jetz, W., & Pellissier, L. (2023). Paleoenvironments shaped the exchange of terrestrial vertebrates across Wallace’s Line. Science, 381(6653), 86‑92. https://doi.org/10.1126/science.adf7122
Wallace, A. R. (1862). On the physical geography of the malay archipelago. Proceedings of the Royal Geographical Society of London, 7(5), 206. https://doi.org/10.2307/1799061
Wallace, A. R. (1863). On the physical geography of the malay archipelago. Journal of the Royal Geographical Society of London, 33, 217. https://doi.org/10.2307/1798448
Wallace, A. R. (1869). The Malay Archipelago: the land of the oranguatan, and the bird of paradise. A narrative of travel, with studies of man and nature.
Wallace, A. R. 1880. Island life: or, the phenomena and causes of insular faunas and floras, including a revision and attempted solution of the problem of geological climates. London: Macmillan & Co.
Wallace, A. R. 1889. Darwinism: an exposition of the theory of natural selection with some of its applications. London & New York: Macmillan & Co.
Whitmore, T. C. (1982). Wallace's Line: a result of plate tectonics. Annals of the Missouri Botanical Garden, 69(3), 668-675.

Liens

The feather thief : Beauty, obsession, and the natural history heist of the century: by Kirk W. Johnson, New York, Penguin Random House, Published 2019, 320 pp., (Hardback 2018), ISBN 9780099510666.

The Feather Heist - This American Life
Victorian Salmon Flies and the Birds Used to Make Them - This American Life
The Salmon Fly - Wikipedia
victorian salmon flies - Le Comptoir Général
The Wallace Line, Part 1 - Stuff To Blow Your Mind - Omny.fm

Wallace's Line: Where Two Bird Worlds Collide - Podcast Episode
Ian McFadden - Google Scholar
The Wallace Line – Everything Everywhere
49- The Wallace Line - Biopedia
The Invisible Barrier Keeping Two Worlds Apart
The Invisible Line in the Indian Ocean
Wallace, Darwin's Forgotten Frenemy
The Life of Alfred Russel Wallace — HHMI BioInteractive Video
The Forgotten Voyage: Alfred Russel Wallace and his discovery of evolution by natural selection
Alfred Russel Wallace's incredible discoveries in Indonesia
Insights into a Remarkable Life | The Alfred Russel Wallace Correspondence Project
“I am afraid the ship’s on fire” | The Alfred Russel Wallace Correspondence Project
Biogeography: Wallace and Wegener
Biogeography | Description & Facts | Britannica
What, Where, and When? Alfred Russel Wallace's science of distribution provided the foundation of biogeography.