Elolonguè Epanya Yondo: éloge du poète pays

Publié le 12 avril 2026 par Africultures @africultures

Quelle découverte que celle du Djeki la Njambe, texte inédit du poète camerounais Elolonguè Epanya Yondo ! Découverte au sens plein du terme, c’est-à-dire dévoilement d’un continent intérieur dont j’ignorais encore la cartographie. À partir de cette épopée fondamentale pour les Duala, il a tiré un poème singulier en français, un poème dont le destin est, bien entendu, d’être publié, mais surtout d’être assimilé, médité, étudié. Car certaines œuvres ne se contentent pas d’exister : elles exigent d’être habitées.

La geste d’Elolonguè, ensemble de poèmes épiques relatant les hauts faits de personnages historiques, se rapproche ainsi de celle d’Homère. Il fallait oser l’écrire, il faut aujourd’hui le redire. Comme l’aède grec, il plonge dans les sources profondes d’un peuple pour en extraire une matière universelle. Il ne copie pas le passé : il l’élève. Il ne répète pas la tradition : il la transfigure. Je ne peux que lui souhaiter la même immortalité que celle accordée aux auteurs des grands textes par la mémoire des siècles.

En plus d’écrire en français, Elolonguè écrivait également en duala, sa langue natale. Il arpentait l’imaginaire duala avec une précision d’orfèvre et une liberté de visionnaire. Dans le même mouvement, il mettait en exergue des artefacts issus d’autres imaginaires camerounais. Figurez-vous la chose : un poème écrit en duala et illustré par une lance bamum. Il fallait le faire. Il fallait comprendre que les imaginaires ne sont pas des enclos, mais des passerelles. Que la langue maternelle n’est pas un mur, mais une source. Qu’écrire dans sa langue n’est pas s’enfermer, mais s’enraciner pour mieux rayonner. Il a démontré, comme Manu Dibango dans le domaine musical, qu’on peut vivre longtemps à l’étranger tout en exprimant les reflets et les plis les plus secrets de l’âme de son pays. L’exil, chez lui, n’était pas rupture, mais tension féconde. Il savait que la distance peut affiner le regard et purifier la parole. Il savait que la mémoire, lorsqu’elle est travaillée par la conscience, devient puissance créatrice.

Surtout, Elolonguè Epanya Yondo est la preuve éclatante que l’on peut bâtir une littérature camerounaise à partir de ce que nous sommes. Non pas une littérature d’imitation, non pas une littérature de réaction, mais une littérature de fondation, où les imaginaires camerounais entrent en conversation féconde, se répondent, se stimulent, s’enrichissent mutuellement, à la manière des dialogues fertiles que l’on peut observer dans les travaux de plasticiens tels que Jean Michel Dissakè et Hervé Youmbi. Il y a dans son geste d’écriture l’amorce d’une tradition à venir, dans laquelle les nouvelles générations doivent s’engouffrer avec audace. Grand poète, auguste devancier, son nom figurera en lettres d’or dans le panthéon que nous devrons bâtir un jour, panthéon dans lequel il côtoiera Manu Dibango ou Francis Bebey. Car un pays qui ne bâtit pas une éternelle demeure pour ses héros, abdique sa souveraineté spirituelle.

Chanter le pays, exalter la vie

Je l’ai déjà dit ailleurs, notamment dans mes « 15 idées pour le pays libéré » : tout poète camerounais qui aspire à la grandeur se doit d’écrire un hymne national. Ce n’est pas une injonction extérieure, encore moins un décret. C’est une résolution intime à laquelle parvient la conscience lorsqu’elle a enfin saisi la tragédie de l’histoire nationale. Lorsque la destinée manifeste de la nation lui apparaît dans la clarté des matins calmes et légers, alors le poète comprend qu’il lui revient de chanter, de célébrer cet élan vital sans cesse contrarié.
À cet appel, Elolonguè Epanya Yondo avait répondu avant même que je ne le formule. Il savait instinctivement comment le poète accède à l’immortalité : en inscrivant sa voix dans le destin collectif, en donnant forme verbale à l’âme d’un peuple debout et en fixant le soleil droit dans les yeux.
Il revisite, dans un geste quichottesque, « La foulasienne », l’hymne national actuel, qui sanctifie notre défaite historique et nous la rappelle chaque fois que nous en chantons les vers. Chez Elolonguè, le pays ne « vécut pas dans la barbarie » avant le contact avec l’Europe ; son existence fut simplement « ignoré[e]» de cette dernière. Nuance capitale. Là où le discours officiel inscrit une infériorité originelle, le poète rétablit une dignité première.
Dans « La foulasienne », le service de la patrie est « un devoir ». Chez Elolonguè, le patriote travaille « gaiement » pour la patrie. Il ne s’agit plus d’une contrainte morale, mais d’un élan du cœur. Et il ne suffit pas de servir la patrie : il faut l’aimer au plus profond de ses entrailles. Être prêt, si nécessaire, à mourir pour elle. Sacrifice suprême pour un amour absolu.
Les Camerounais qui déplorent que leurs dirigeants n’aiment pas leur pays auront compris la visée du poète. Introduire la gaieté, l’amour et le sacrifice dans l’hymne national, c’est redéfinir la relation au politique. Ce n’est plus l’obéissance qui fonde la nation, mais l’adhésion enthousiaste.
Kamerun, tel est le nom du pays chanté. Mais ce Kamerun n’est pas le protectorat allemand. Il est l’espace mental revendiqué par les Kamerunais qui crient « Kamerun ! Kamerun ! », avant de se lancer dans la bataille finale pour la dignité et l’honneur. Dans son recueil du même nom, on peut détecter au moins trois chants populaires susceptibles de faire office d’hymne national pour un pays véritablement libéré, c’est-à-dire devenu la propriété partagée de ses fils et filles. Le chemin est balisé. L’hymne national doit devenir une étude intérieure pour chaque poète, un passage obligé. Notre condition historique nous commande de relever ce défi.

Le poète et le tyran

Mais Elolonguè ne fut pas seulement un bâtisseur de formes, un architecte de vers. Il fut aussi un combattant de la liberté. En 1949, âgé seulement de dix-neuf ans, il est emprisonné dans la sinistre prison de New-Bell pour son engagement politique. Soit une année après la création de l’Union des Populations du Cameroun, quatre ans après la grève matée dans le sang de 1945. Le poète ouvre ainsi un chapitre tragique de notre histoire littéraire : celui de l’incarcération de nos écrivains les plus brillants.
Plus tard, les services français le kidnappent en pleine rue, non loin de son domicile parisien, sous le regard impuissant de sa femme et le livrent à Ahmadou Babatoura Ahidjo, le tyran camerounais promu au poste de président de la République par la France, l’ancienne puissance tutélaire. Promis à une mort certaine, Elolonguè eut la vie sauve grâce à l’intervention de Paul Soppo Priso.
S’ouvre alors pour Elolonguè le chemin de Damas. Il est blacklisté en raison de son engagement, des portes lui sont fermées. Il tient bon, entouré par sa femme qui a pris le risque de le rejoindre au Cameroun avec ses enfants en bas âge. C’est peu de dire que le poète a souffert, lui l’orgueilleux, le fier, qui a toujours refusé de se rabaisser devant le tyran. Le Cameroun a parfois le don cruel de détruire les existences essentielles, ces flambeaux dans sa nuit tépide, qui lui sont données. Les plus illustres de ses esprits. Souvenons-nous des conditions dans lesquelles Mongo Béti est mort. Mais l’ironie de l’histoire est implacable : la pensée d’Ahidjo, couchée sur papier par le même Sengat-Kuo, est désormais reléguée dans les poubelles de l’histoire, tandis que les vers du poète, tels des fleurs éternelles surgies du granite, continuent de foudroyer nos consciences.

Pour la postérité

Elolonguè a fixé les canons de la poésie duala. Il a accompli un travail monumental dont nous ne mesurons pas encore la portée. À mon sens, on ne peut plus écrire la poésie duala sans passer par lui. Il ne parle pas de « tribus » ou de « populations ». Il parle de nation, dans les années 50 ! Il conçoit la nation comme une réalité de l’esprit avant qu’elle ne devienne une réalité institutionnelle. Si cela n’est pas visionnaire, qu’est-ce donc ?
Un poème comme « Nation kamerunaise » aurait dû être inséré dans les programmes scolaires à la place de textes anodins. L’Éducation nationale a neutralisé la dimension subversive du poète en choisissant ses poèmes les plus inoffensifs. On ne pouvait ignorer un titan pareil ; on a donc tenté de réduire sa portée.
Mais le poète résiste. Ses vers, en français comme en duala, témoignent d’une maîtrise fine des deux langues. En sa manière toute empreinte de chic et d’élégance il a tranché le débat sur la langue, rappelant que l’écrivain camerounais moderne est multilingue.
Si on lui posait la question : à quoi sert le poète ? Il répondrait sans sourciller : à ne pas oublier ce que tout le monde tend à oublier. Lui qui avait refusé d’oublier ce jeune de quinze ans abattu en 1945 par la police coloniale pour avoir réclamé la liberté. Le poète veille sur la mémoire. Il empêche l’effacement. Il la consigne, quitte à risquer les geôles, ou pire encore, sa peau.
Oui, le poète résiste à son effacement. Même son visage si resplendissant nous a longtemps été caché. Mais la nouvelle génération de poètes reconnaît les véritables artisans de notre insubmersible beauté. Regardons-le donc ! Et que ses traits imprègnent à jamais nos mémoires. Ses vers ne sont pas seulement des mots combinés pour produire des sons agréables : ils sont des semences. Grâce à lui, nous savons désormais qu’aucune tyrannie, aucun oubli, aucune censure ne peuvent étouffer une semence qui porte en elle la vérité d’un peuple. Voilà la victoire définitive du poète sur les prétentions de la chair et la vanité des puissants.

Timba Bema

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