Ruissellement vertigineux des musiques intérieures

Publié le 13 avril 2026 par Comment7

Fil narratif à partir de : Vikingur Olafsson, 13 mars 26, concert à Bozar – Antonio Damasio, L’intelligence naturelle et l’éveil de la conscience, Odile Jacob 2026 – Nicolas Pesquès, La face nord de Juliau, livres un à dix , Éditions Unes – Aäron Fabrice de Kisangani, musée Navigo, Oostduinkerk – Etc.

Le livre des vertiges

Des vertiges, distincts, différents, s’interconnectent à la manière d’un système hydrique souterrain, forment en lui un abîme latent, réticulaire et polymorphe, où fourmille une expérience singulière de l’univers. Instable. De cette instabilité féconde, indispensable à penser et sécréter, dialectiquement, du stable. Des instants très sables mouvants. Par exemple, à l’entame de la lecture-horizon de La face nord de Juliau, chaque fragment du texte lui semble vite inépuisable, d’abord clair et net, puis changeant, à relire indéfiniment, sans usure ni épuisement, au plus près d’une musicalité insaisissable. Qui lit l’autre ? Dès que ses yeux courent sur les premières pages, ce n’est pas un texte, mais un paysage de caractères d’imprimerie, où se condense tout ce qu’il a déjà lu, où se reflète plus exactement, tout ce qui lui reste de ses lectures importantes, à quoi il tient. Cristallisation de sa mémoire de (vieux) lecteur. Tout va lui revenir grâce à l’écriture d’un autre. Lecture qui le plonge d’emblée dans une respiration particulière, paradoxale, évolutive et involutive : sans cesse il revient en arrière, relit, dans le désordre, les quelques pages dégustées la veille, retourne à la première page, aux premières lignes, « De la méthode/ Face à l’inconnu, à ce qui toujours résiste et reste à dire, le désir vient du harcèlement et de l’obstination… » Se laisse piéger, végéter, dans des lacets de mots, de sons, d’images, qu’il arpente dans un sens, puis dans l’autre. Délicieux piétinement dans les prémisses de la lecture, papillonner, reporter à plus tard l’immersion complète, trop bonne. Et c’est à peine s’il en vient à discerner la silhouette de Juliau, à l’implanter en lui, il ne le reconnaitrait probablement même pas si un jour, voyageant, il venait à passer dans ses parages ; ce qui lève et qu’il explore à tâtons, à travers les nuages de poésie, les voyances fulgurantes, les flocons de conscience, est plutôt une prolixe ligne de vie intérieure, diaphragme enfoui, contreforts, pentes et combes d’une grande plasticité, réceptive aux humeurs et couleurs saisonnières, d’un mimétisme agile. Lecture vertigineuse, vertige de lire, lecture du vertige. 

Vikingur Olafsson, épiphanies musicales bouleversantes

C’est peu après que ce livre-abîme se soit déployé en son cœur qu’il assiste au concert de Vikingur Olafsson, où l’interprétation de deux sonates de Beethoven, mises en résonances avec partita de Bach et sonate de Schubert, sans pause entre les pièces, dans un même souffle, largue subtilement une déflagration silencieuse d’illimité, un miroitement sans début ni fin, affranchi de toute partition, puisant directement aux sources de l’écriture musicale, telle qu’elle s’emploie, en une incroyable complexité de ruissellement, à décrire la singularité d’une existence humaine, inlassablement soucieuse de se situer de façon tangible, quelque part dans le cosmos, à partir des tout premiers sentiments, archaïques, grégaires, vacillante source de la conscience. Ce 13 mars 26, dans la salle Henry Le Bœuf de Bozar, il assiste, transi, à la rare métamorphose de l’interprète en véritable médium, quand ce qui se passe ne relève plus de la lecture de partition, de restituer au mieux ce qui est écrit, mais de le réinventer, de l’extirper du néant, à l’instant, tout chaud, tout frémissant, tout inconnu. Cela n’avait pas si bien commencé, des relents protocolaires, des poses qui ont leur pesant de cabotinage, les rituels du génie, buste en arrière, scrutant les hauteurs, ou abîmé, aspiré par le clavier, la tête en chute libre, plus près de toi mon dieu. Mais ça prend, à un moment, c’était sincère, il cesse de voir ces tics, il n’est plus qu’ouïe. Il a beau avoir déjà écouté ces œuvres des centaines de fois, les « avoir dans l’oreille », justement, cette familiarité prépare le surgissement de l’inouï, l’impression de n’avoir jamais entendu cela ainsi, une telle absolue nouveauté. Il se passe cette chose hallucinante que l ’interprète s’évanouit, et l’entraîne, lui auditeur anonyme, dans son envoûtement. Viens, c’est cela, écouter. Il voit, il entend, il ressent la musique non pas telle que les compositeurs sont parvenus à la fixer sur les portées, mais telle qu’elle fermentait dans leur tête, dans leur corps, telle qu’ils en étaient hantés. Il en est de l’écriture musicale comme de toute écriture, littéraire, picturale, elle ne parvient à formaliser qu’une version tronquée de ce qui s’épanouissait dans l’organisme du musicien, de l’écrivain, du peintre ; exactement comme la transcription d’un rêve. Il s’agit toujours d’une version maladroite, l’essentiel échappe, et doit échapper. C’est en suivant l’appel de ce qui échappe, courant après, en vain, qu’il semble possible de saisir le sens de tout ça. De par une excessive communion, appuyée sur une discipline rigoureuse, Vikingur Olafsson s’est tellement bien incorporée les partitions déchiffrées, étudiées, pratiquées, jusqu’au plus intime de lui-même et de ce que les compositeurs y ont suggéré entre les notes, qu’il parvient – probablement lors de certains états de grâce affranchis de la technique, navigant à l’instinct – à apercevoir la musique telle qu’elle faisait monde dans l’imaginaire de Bach, Beethoven, Schubert, avant toute transcription en notes et en mesures, à en effectuer une description vacillante, émue, incrédule, similaire, en quelque sorte, à l’écriture de Nicolas Pesquès face à sa montagne, elle-même hélée par les pas de Cézanne à la rencontre de sa Sainte-Victoire. [ « La manière dont notre cerveau se lance dans l’interprétation reflète celle dont nous approchons le monde entier. » L. Zmigrod, p. 244. Ainsi de Beethoven interprétant le monde dans sa sonate, de l’interprète interprétant la sonate de Beethoven, de l’auditeur interprétant l’interprétation de l’interprète, tout s’emboîte !]  Il craignait devoir affronter l’implacable démonstration d’un virtuose. Il est « cueilli » par un souffle puissant, qui déboussole tout critère de jugement musicologique, d’appréciation critique, et reconduit devant la nudité bouleversante, mystérieuse, de ce qui fait musique. A partir de la partition, connue par cœur, incorporée, dissoute dans son métabolisme, l’interprète remonte dans la tête du compositeur, restitue l’œuvre telle qu’il la rêvait, originellement, en était hanté. Ce n’est pas tout, ça ne serait pas suffisant, il raconte, en prime, en filigrane, sa propre vie avec ces œuvres, ses innombrables macérations et pérégrinations, souffrances et béatitudes au cœur de l’opus 109 notamment, ce qu’il est le seul à y avoir vu, entendu et enduré, ce qui fait que son vécu ne ressemble à aucune autre. Tantôt orfèvre d’une délicatesse invraisemblable, lunaire, tantôt roquet secouant son os. Il déterritorialise pour mieux la reterritorialiser dans d’innombrables subjectivités différentes, l’émotion de l’auditeur, habitué de cet opus ou y prenant pied pour la première fois. C’est cette narration personnalisée, qui pourrait ne jamais finir, doublant la partition d’une ombre vivante, mon journal intime avec cette écriture musicale , qui permet à chacun-e de s’aventurer comme jamais dans ces ontologies sonores fascinantes et, en dépit du prestige de la musique savante occidentale, jamais rigides. 

Musique intérieure du processus vital

Faussant compagnie au design virtuose, la performance bascule dans le sacré. Il l’aura vécue dans une tension spéciale, aérienne et douloureuse à la fois, oscillant, de la première à la dernière note, parmi le public nombreux retenant son souffle, entre la montée d’une toux sèche, insidieuse, ravalée de justesse au prix de gros efforts de déglutition, et les profonds frissons spirituels, les larmes baignant ses joues. Dans l’ombre de la salle recueillie, s’il avait peur d’être celui qui, par ses expectorations intempestives, casse l’ambiance, cela l’empêchant de s’abandonner pleinement à la jouissance de l’instant exceptionnel, après coup, il se demande si, au contraire, cette conjonction entre, d’une part, ses sentiments homéostatiques, l’informant en direct, du plus profond de lui-même, de ce qui venait troubler une de ses fonctions vitales, la respiration, et, d’autre part, l’exacerbation de l’appareil perceptif par le côté exceptionnel de ce qui, du plus loin, de la scène, venait littéralement le ravir – depuis le piano et le pianiste possédé par Bach-Beethoven-Schubert ­­–, n’a pas contribué à ce qu’il prenne si pleinement conscience, si vivement, de ce qui était en train de se passer. D’un côté, la perception intense, cruciale, de  « l’état du processus vital tel qu’il se déroule en continu dans l’organisme », menacé par une attaque virale, sommant l’organisme de répondre pour assurer sa sauvegarde ; de l’autre, la réception bouleversante de témoignages subjectifs de la vie transformée en musique, irradiant de personnalités géniales, disparues depuis longtemps, à jamais dans les sphères immatérielles de la mémoire collective. Les deux fusionnant pour générer une révélation. Bien sûr, le son passe par les oreilles, mais il avait la conviction exaltée de recevoir la musique directement en sa ligne de vie personnelle, réceptacle élu où elle vibrait idéalement et contribuer au sentiment d’une continuité de l’être que fabrique, originellement, une attention constante aux paramètres vitaux, guettant le moindre dysfonctionnement, s’enivrant d’une sereine régularité fonctionnelle. Ingérer cette musique, jouée ainsi, en sa ligne de vie, en fait un enjeu vital, tout autant que la conscience du rythme cardiaque. 

« La conscience n’est pas produite dans une partie distincte de notre organisme dédiée exclusivement à la « fabrication de la conscience ». » (p.62) Elle suinte des signaux envoyés par les organes au cerveau sur l’état du processus de vie – température du corps, respiration, circulation sanguine, vibrations viscérales -, sous formes de sentiments, directement perceptibles, sans usage de mots ou de chiffres. Des sentiments-images. Cette base sentimentale est aussi basse continue, drone mélodique, de chaque existence, conscience intime de soi. En tant que musique intérieure, elle aimante et absorbe les émotions esthétiques comme nutriments favorables aux capacités de vivre pleinement et longtemps grâce à la diversification des sentiments d’existence, élargissant les possibles du sensible. Sans quoi guette l’étroitesse, la rigidité, l’expérientiel avare, cadavérique. Aux confins du biologique et du culturel, vers quoi il a conduit, souvent, ses recherches, convaincus que la culture, les arts, ont à voir avec un avantage évolutif, pas de l’individu-consommateur mais de l’espèce, avant d’être systématiquement sapés par l’idéologie de la marchandisation du vivant. La chair de poule, l’épanchement lacrymale, à tel phrasé de partita, à tel liséré mélodique de la sonate 27 ou 30, réveillent d’anciens souvenirs d’écoute, d’anciens bouleversements, d’anciennes blessures moulées et conservées dans de semblables modules de notes et rythmes, lui procurent la sensation d’avoir déjà vécu d’autres vies, d’en avoir d’autres devant lui, et transforment le fait de posséder un point de l’univers en une expérience toujours en cours, non linéaire, dont le résultat est loin d’être connu d’avance et une bonne fois pour toute, lié à la chimie volatile, instable, de nuances infinies. « … une histoire réduite à celle des pigments : le pâle céladon, l’amande usée faisant place à la violence de l’absinthe ou, plus détonnant encore, à un vert que notre siècle aurait gonflé de cobalt. » (p.90) Après les premières ovations et avant les rappels, substantiels et quasi liturgiques, dans une assez longue allocution, inhabituelle, entre confession et sermon, Olafsson confiera être lui-même malade, au point d’avoir envisagé annuler le concert. Mais l’abnégation aura été plus forte ! Cela aurait pu n’avoir pas lieu.

Écumeur des plages, rouages narratifs et premiers poèmes

La manière dont lui reviennent – parcourant Juliau, infusant le récital de Vikingur Olafsson, mais tout aussi bien, rituellement, à chaque crépuscule, essai de mimétisme sur quelques solos d’Anthony Braxton –, des vestiges de son passé, des bribes d’une mémoire beaucoup plus large, pluriverselle, le reconduit dans le sillage d’un écumeur des plages, Aäron Fabrice de Kisangani, découvert au musée Navigo d’Oostduinkerke, collectant sur les plages du Nord, du Pas-de-Calais à la Zélande, des objets connus et inconnus, rebuts industriels, témoins des activités de pêche, de la vie en mer, des rêves humains face à l’infini marin, de l’imaginaire assourdissant des rivages. Jouets et fétiches intimes, fossiles très anciens, coquillages tropicaux, squelettes de faune fantastique, bribes d’antiquités, fragments d’équipements militaires, mémoire des guerres passées, vestiges préindustriels, babioles empreintes d’imagerie coloniale. Là-devant, bien rangés, étiquetés dans des vitrines, le submerge un flux de merveilleux fait d’impuretés. Ce sont les pièces détachées d’une horloge égrenant, à rebours, les heures et les heures de promenade dans le sable à s’extasier de ce que rejettent les marées, des heures loin d’être perdues, mais constitutives, essentielles. Bouées. Filets. Bottes. Gants. Peigne. Brosse à dents. Casque de chantier. Fusées de détresse. Carcasse de crabe, commun ou rare. Os de seiche. Méduses. Chapeau. Seau. Bouteilles. Goémon. Poupée Gorgone. Feuilles couvertes d’écritures et gribouillis brouillés par l’eau et le sel. Messages. Tribu reconstituée d’hippocampes. Ca l’a toujours intéressé. Mais là, il y a eu collecte systématique, identification de chaque pièce, constitution d’une classification, « par familles d’objets », tentative d’organiser l’inclassable en ensemble raisonné. Essai de taxonomie de tout ce que rejettent les vagues, exprimant la manière dont la globalité de l’activité humaine y est brassée, malaxée, broyée par les courant marins, mélangée au cycle de vie et de mort de la faune et flore océanique, depuis l’écume superficielle aux grands fonds sans lumière, des régions froides et régions chaudes. Tout devenir humain est dépendant de l’immense machinerie du cosmos marin qui avale, démantibule, agrège, recrache. Bibelots folkloriques, gardiens de figures populaires, inaltérables dans l’imagerie populaire, tel foyer de pipe en figure de cavalier, daté entre 1880 et 1930, fabriqué à Gouda. Coquillages de l’Océan Indien, les célèbres cauris, qui furent une monnaie dans de lointains systèmes économiques et servirent encore dans le commerce de l’esclavage. Coulisses des machineries industrielles, récolte de billes abrasives qui servent à expulser les intrus marins dans les conduites de centrales nucléaires (Gravelines). Objets personnels, perdus, en allés indéfiniment dans les ressacs, les courants, enfin échoués, sous d’autres latitudes, de banals devenant intrigants, dépaysés. Dépouillés de leur distinction entre nature et culture. Figurines rescapées de châteaux de sables de toutes latitudes. Curiosités pour nostalgies guerrières, fourreau de machettes anglaises, ossature de masques à gaz, traces non biodégradables des conflits historiques, intrus des écosystèmes. Des échantillons de séries captivantes, objets de même famille éparpillés lors de naufrages, de pertes de containers, éparpillées et regroupés par les ressacs, durant des années, réapparaissant sur toutes les plages du globe, sporadiquement. Le naufrage n’est plus alors ressenti comme événement d’une temporalité circonscrite, mas toujours en train de se produire, d’envoyer des signaux de détresse. Ce sont les 76 conteneurs de chaussures Nike perdus au large de la Caroline du Nord en 2018. Les basket dépareillées reviennent customisées par des colonies de coquillages. Une communauté de collectionneurs s’organise à travers le monde. C’est une tempête qui arrache au Tokyo Express, en 1997, 4,8 millions de briques Lego. Une légendaire et merveilleuse diaspora qui fanatise une multitude internationale, « tout-monde », d’écumeurs de plages. Archéologie onirique, magique, grisante, l’enfance de l’art dans toute sa splendeur balbutiante, naïve, cette manière de rêver, enfant, en assemblant des choses hétéroclites, fragmentaires, orphelines, dépareillées, esquissant une harmonie de l’univers faite de récits bienveillants qu’inspire ces naufragés. Chaque fois qu’il tombait en arrêt devant une découverte dans le sable, le désir de narration le prenait, irrépressible, vierge. Imaginer d’où ça vient, reconstituer le trajet. Les écumeurs de plages reconstituent peu à peu d’incroyables machines narratives. (Et n’est-ce pas exactement ainsi qu’il se mit à écrire ses premiers poèmes à l’orée de l’adolescence ?) Comme en atteste, plus largement, plus historiquement, l’utilisation très ancienne de coquillages, collectés sur les rivages, transformés en bijoux, en parures, stimulant les narrations relationnelles corporelles. A propos d’un ensemble de 280 coquilles retrouvées et étudiées au Maroc, datées entre – 114.OOO et – 95.000 : « Ces éléments de parure correspondent à des objets standardisés qui présentent une signification symbolique partagée au sein d’un groupe humain particulier et/ou d’autres groupes de la même culture. Ils sont considérés comme l’un des plus importants témoins archéologiques attestant de l’émergence d’interactions sociales complexes et d’une des premières formes de culturalisation du corps humain» (Collège de France, entretien avec Matthieu Lebon et Roland Nespoulet)

Vertige dans l’océan neural des premières images

Ses vertiges, d’écriture, de musique, de peinture, s’inscrivent dans une écologie de « pertes de repères » – quand elles s’embrouillent en un déroutant « eurêka » – qui s’origine et culmine lors de lecture d’articles ou de livres de science vulgarisée, concernant l’exploration de l’univers, les origines du vivant, les découvertes neuroscientifiques, ce que voient les méga-télescopes largués dans le vide sidéral, ce que montrent les dispositifs d’imagerie cérébrale de plus en plus sophistiqués. Autant d’attouchements perturbants, sans filtre, avec ces organologies incroyables, délirantes, qui mesurent et cartographient l’incommensurable.

Ainsi, chaque fois qu’il est conduit à toucher – lire, c’est toucher – certains mécanismes cérébraux, d’une complexité inouïe, d’un raffinement et d’une intelligence stupéfiante, la tête lui tourne, la nausée lui tord les boyaux. Cela peut être tout ce qui concerne les prouesses accomplies, inconsciemment, au service de l’équilibre homéostatique de l’organisme, et qui l’émerveillent et l’effraient. Comme la preuve matérielle, objective – illusoire, pourtant – qu’une parcelle de l’entité créatrice de la vie, dieu, travaille en chaque humain et qu’elle pourrait être maîtrisée. Petit échantillon : « Le système vasculaire du cerveau est normalement isolé grâce à des cellules endothéliales régulant strictement l’entrée des éléments véhiculés par le sang, ce qui permet de protéger le cerveau des agents pathogènes et de préserver ses délicats équilibres chimiques. Toutefois dans certaines régions, appelées « organes circumventriculaires » (OCV), cette barrière est absente, ce qui permet des échanges libres entre le sang et les tissus neuronaux. Les OCV sont situés autour des ventricules cérébraux. Ils présentent des ouvertures, ou fenestrations, qui rendent ces régions perméables et leur permettent ainsi de participer à des échanges rapides de molécules de signalisation cruciales (hormones, neuropeptides et neuromodulateurs, par exemple) entre le cerveau et le corps. » (Damasio, p.136) Hein, dingue, non !? Charabia métaphysique ou alchimique !?  Le premier principe est celui de protection, l’empêchement d’intrusions inamicales ! Mais, par ailleurs, la libre circulation d’informations entre les différentes parties de l’organisme est indispensable, donc des lieux de passages sont nécessaires, à condition de les organiser avec sécurité maximale ! Ces « fenestrations » dynamiques, mystérieuses, signalent que le cerveau n’est pas un organe « cérébral » séparé du reste de l’organisme. Contrairement à ce qu’il a, pendant des siècles, inspiré dans la pensée occidentale : la recherche du lieu de la conscience et de la cognition dans une intériorité abstraite, spirituelle, immatérielle ! Ces « fenestrations » sont les lieux de passage par lesquelles le cerveau reçoit les informations concernant l’état fonctionnel des différentes appareils vitaux : digestion, respiration, circulation. Ce qui fait que la plupart des « processus mentaux créatifs et sophistiqués ne sont pas générés par le cerveau seul, mais sont le résultat d’un partenariat entre cerveau et structures non neuronales du corps », dans un cadre évolutif plus large où l’apparition du cerveau « est d’abord une conséquence de la vie et du besoin de la réguler à l’intérieur du corps. » Ces informations que le sang, en provenance des différents organes, apportent au cerveau, se présentent sous forme d’images, abstraites, elles-mêmes traduites en sentiments. Probablement les toutes premières images traitées par le cerveau, matrice de toutes les autres, à travers lesquelles s’entretient, de manière élargie, somme toute, une relation à la vie. Sinon, comment expliquerait-il les heures et les heures qu’il a passées devant des peintures, dans les musées !? Ces images et ses sentiments homéostatiques, à l’origine du sentiment de se sentir exister, sont très vite devenus, chez l’humain, conscients, afin de l’aider à gérer la vie qui l’habite, grâce aux « cartes dynamiques du milieu intérieur et au maintien d’une représentation continue et dynamique de l’organisme entier. » Cette représentation continue est le stade archaïque du monde de l’image. C’est le processus d’intéroception qui « conduit à la construction d’une « image » préliminaire, dynamique et composite, d’un « état corporel » tout aussi composite. Bien sûr, on est loin de la sophistication « photographique » de la rétine, mais voyez ce qu’on obtient à la place : des millions de capteurs nerveux intéroceptifs, disséminés partout dans le corps, en surface comme en profondeur, dont les signaux sont collectés à la fois dans le nerf vague et via une voie parallèle, dans les ganglions nerveux périphériques et la moelle épinière.  (…) Selon toute probabilité, les régulations gérées par la moelle épinière engagent des questions de vie et de mort, tandis que le nerf vague intervient dans des actions de régulation plus subtiles.» (p.129) Voilà la toute première relation à une représentation du monde, depuis l’intériorité organique, caverneuse, cartographie primale qui permet de se situer dans l’univers, c’’est-à-dire locataire d’un organisme précis et de ses pulsations.

Neurones, dopamine, vertige spatio-temporel permanent, amazonien

Ou encore, ceci, concernant la régulation cérébrale de la dopamine, et son importance déterminante sur les différentes aptitudes cognitives, sensorielles : « Un neurone à dopamine du cerveau moyen a des axones – les fibres nerveuses qui partent du corps de la cellule pour aller vers d’autres neurones – qui peuvent faire jusqu’à quatre mètres de long. Imaginez quatre mètres de fibres neuronale étroitement enroulés sur eux-mêmes, et d’autres partant du système nerveux central pour aller jusqu’à nos yeux, nos reins, notre intestin, notre cœur, nos lobes d’oreilles spongieux et les moelleux coussinets de nos plantes de pieds. Chaque neurone à dopamine peut affecter des dizaines de milliers de cellules, en se synchronisant avec d’autres pour produire des signaux qui vont se propager et conduire à une action. L’échelle spatio-temporelle du système est étonnante : les neurones à dopamine transmettent des signaux en quelques fractions de milliseconde, et ces signaux sont transportés de neurone en neurone le long de connexions dont la longueur totale peut aisément rivaliser avec les plus grands arbres d’Amazonie. Toutes ces transmissions, ces paquets d’électricité ultrarapides et microscopiques, ont lieu dans le corps de chaque être humain en permanence. Une coordination grouillante et foisonnante. » (LZ, p.193) Échelle spatio-temporelle. Électricité. Arbres d’Amazone. Ultrarapidité. Permanence. Coordination. Chaque être. La plage qu’il écume, qu’il survole, qu’il ratisse, écrivant.

Pierre Hemptinne