En observant la vie de nombreux artistes, on pourrait se demander s'il existe un lien entre le chaos et le génie.
Les exemples ne manquent pas, comme le montre d'emblée David Foenkinos, qui précise: Des désastres de l'enfance découle une lumière étrange que l'on porte sur la vie. On écrit, on peint, on joue différemment. Ainsi l'exemple du protagoniste de Je suis drôle en est-il l'illustration insigne.
Celui-ci, né en 2005, sans que son père l'ait su, s'appelle Gustave Bonsoir (sic). Sa mère, Mélanie, orpheline à douze ans, meurt quand il n'a que cinq ans. Après avoir été placé dans un foyer de l'Aide sociale à l'enfance, il est adopté par Jean-Michel et Catherine, qui n'ont pu avoir d'enfants.
Un jour, il fait tomber une cuillère, dit pardon à celle-ci. Ses parents rient. Gustave alors se dit, instinctivement: la meilleure façon d'exister, c'est d'être drôle. Peu à peu il met le précepte en pratique. Il commence par le comique physique, sans succès. Il en a davantage en racontant des blagues.
Il note des blagues, les débite aussi bien en famille qu'au collège puis au lycée. Si bien que, lors des spectacles de fin d'année, il recueille des applaudissements par lesquels il se laisse griser: il les perçoit comme la version sonore d'une caresse. Bien que, pris de doutes, il est encouragé par Margot.
Il a connu Margot au lycée. C'est elle qui a jeté son dévolu sur lui. Cela tombait bien, parce qu'il était attiré par elle depuis longtemps, sans se l'avouer. Elle fait le premier pas. Ils marchent ensemble, sans mots dire. Finalement ils ne se quittent plus et les parents de Gustave l'adoptent à leur tour.
Après le lycée, avec l'appui de Margot, Gustave se prépare à la vie d'artiste et, pour assurer l'ordinaire - ses parents ne pouvant financer sa vie parisienne -, il est serveur à midi dans une brasserie de la rue d'Assas, note des anecdotes récoltées pendant la journée, suit des cours de théâtre le soir.
La vie d'artiste semble en bonne voie. Mais, comme la première phrase du livre le laissait présager, elle sera chaotique, ce que lui avait confirmé un psychologue, que ses parents lui avaient suggéré de voir à la fin difficile de son adolescence. Il n'aura pas une vie linéaire, aura des hauts et des bas:
Tu n'es pas fait pour le tiède.
Il sera servi. Ce sera la douche écossaise. Dans sa vie d'artiste, comme dans celles de nombre d'artistes, hommes ou femmes, ce seront les rencontres avec les bonnes personnes qui seront déterminantes. Dans sa vie personnelle, ce seront encore ses origines qui ne laisseront pas de le tourmenter.
Le lecteur se demandera finalement si tragédie et comédie ne vont pas bien ensemble. L'un des personnages, à regarder jouer Gustave, parlera même du paradoxe d'une souffrance heureuse. Et celui-ci, au moment où le lecteur ne s'y attendra pas, aura ce mot de la fin, qui suscitera les rires des autres:
Je suis drôle.
Francis Richard
Je suis drôle, David Foenkinos, 192 pages, Gallimard
Livres précédents chez le même éditeur:
Les souvenirs (2011)
Je vais mieux (2013)
Charlotte (2014)
Le mystère Henri Pick (2016)
Vers la beauté (2018)
Deux soeurs (2019)
La famille Martin (2020)
Numéro deux (2022)
La vie heureuse (2024)
Tout le monde aime Clara (2025)