A voix basse, de Leyla Bouzid

Publié le 21 avril 2026 par Africultures @africultures

En sortie dans les salles françaises le 22 avril 2026 après avoir été en compétition officielle de la Berlinale 2026, le troisième long métrage de Leyla Bouzid aborde de front la répression de l’homosexualité et la violence à cet égard de l’ordre social et juridique tunisien. Elle y aborde une nouvelle fois la manière dont le fait politique et social influe sur l’intime. Un film sensible et nécessaire.

A voix basse ? Est-ce en raison du deuil de son oncle que Lilia (la très intense Eya Bouteraa) doit baisser la voix, ou bien à cause des secrets ? Elle vit en France et revient à Sousse en Tunisie pour l’enterrement, accompagnée de sa compagne Alice (Marion Barbeau, qui danse si bien). Premier secret. L’homosexualité est légalement interdite et condamnée en Tunisie.1 On découvrira vite que d’autres secrets du même type se cachent dans sa famille. Si bien que ce retour au pays n’est pas une mince affaire.

Lilia a du caractère, sa compagne aussi. Il faut ménager la grand-mère qui perd son fils (jouée par la célèbre réalisatrice Salma Baccar qui joue aussi par plaisir dans les séries) mais aussi la mère (Hiam Abbas, dont les sentiments se lisent remarquablement sur le visage et dans sa gestuelle). Le récit avance ainsi selon les rebondissements de l’enquête que Lilia est bien obligée de mener pour comprendre ce qui se dit à voix basse. C’est l’occasion de cerner les hypocrisies, les non-dits et les préjugés, tant familiaux que sociétaux, alors même qu’elle-même est forcée de mentir. Un sujet délicat que Leyla Bouzid traite frontalement, avec le même courage que son père Nouri Bouzid qui apparaît furtivement comme pour signifier son approbation d’un sujet qu’il a lui-même largement politisé. De L’Homme de cendres (1986) à Bent Familia (1997) et Les Épouvantails (2019), il a évoqué l’homosexualité comme un nœud de violence patriarcale, de traumatisme et de révolte individuelle, plus que comme une identité isolée. C’est bien sous cet angle que l’aborde Leyla Bouzid mais en revendiquant plus nettement cette identité : « Je suis comme ça », dit Lilia à sa mère, rejetant ainsi le soupçon d’avoir changé à la faveur d’une contamination culturelle occidentale qui suppose que l’homosexualité est culturelle alors qu’elle est naturelle et universelle.

Lilia voudrait aussi s’affirmer face à la police mais profite de sa situation sociale (bonne famille, protection politique) pour échapper aux ennuis et permettre au film de ne pas être trop pessimiste. Cela n’empêche pas le récit d’évoquer directement le drame et l’humiliation vécus par ceux que l’on a repérés, et d’œuvrer à leur défense tant humaine que juridique.

Il s’agit au fond de poser la question de savoir comment faire évoluer une société qui se bloque. Le côté entier et rentre-dedans de Lilia a plutôt tendance à envenimer les choses. Sa résistance trouve ses limites. Elle arrive mieux à ses fins lorsqu’elle tente un dialogue humain, quitte à faire quelques compromis comme le montre la fin du film. Face à de tels blocages, qui tendent à s’exacerber aujourd’hui dans certains pays africains, rien n’arrive en un jour, mais la solution n’est pas de lâcher le combat. Comme si souvent en matière féminine, la ruse contournant l'affrontement avec la violence du patriarcat et de l'homophobie semble encore une façon d’obtenir gain de cause.

A voix basse s’inscrit dans le mouvement actuel de réalisatrices maghrébines, diaspora inclue, qui veulent en finir avec les non-dits et la stigmatisation des minorités sexuelles : Le Bleu du caftan de Maryam Touzani (2022) et La Petite dernière d’Hafsia Herzi (2025) en sont les derniers exemples marquants. Les réalisateurs ne sont pas en reste : L’Air de la mer rend libre de Nadir Moknèche (2023), Les Damnés ne pleurent pas de Fyzal Boulifa (2023), L’Armée du salut (2013) et Cabo Negro (2025) d’Abdellah Taïa, Razzia de Nabil Ayouch (2017), L'Héritier des secrets de Mohamed Nadhif (2024), sans oublier Le Fil de Mehdi Ben Attia (2009).

De son côté, Leyla Bouzid a exploré l’influence du politique sur l’intime, les comportements, la sexualité dans ses deux longs métrages : À peine j’ouvre les yeux, où une chanteuse brave la censure en Tunisie à la veille de la révolution, et Une histoire d’amour et de désir, sur l'éveil amoureux d'un jeune Arabe dans la France contemporaine. Soutenue par la clarinette orientale de Yom qui adoucit les ambiances, elle poursuit ici le travail sur l’image avec le même directeur de la photographie, Sébastien Goepfert, notamment pour les clair-obscurs de cette grande maison de Sousse aux meubles anciens et aux lourds rideaux, ce lieu pétri de mémoire douloureuse où Lilia nous fait entrer en début de film. Le conservatisme et l’obstination de la grand-mère y sont palpables, elle qui a forcé son fils à renier ce qu’il était.

Le danger pour Lilia et Alice est de laisser le contexte déliter leur couple, alors même que Lilia hésite sur son désir d’enfant. C’est là-dessus que se jouera le dénouement dans la lumière, non sans nous inviter à sentir sensuellement combien l’enjeu est une affaire d’amour.

1Aujourd’hui en Tunisie, l’homosexualité est considérée comme un crime par la loi. L’article 230 du code pénal prévoit jusqu'à trois ans de prison pour « des rapports entre adultes de même sexe consentants ». C’est une loi qui a été élaborée par les Français lors de la période du protectorat en 1913 et elle a toujours cours depuis. (extrait du dossier de presse du film)

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