Lors de l’édition 2025 du Printemps des artistes, Bernhard du blog Coquecigrues et ima-nu-ages avait participé avec ce roman de l’écrivaine est-allemande Brigitte Reimann (1933-1973), ce qui m’a permis de découvrir son existence et de prendre note de son importance pour la littérature allemande.
Cette année, j’ai donc eu envie de me le procurer, de plonger dans cette intrigue à la fois familiale, politique, historique, artistique… dont l’héroïne est une jeune peintre.
Pour lire l’article de Bernhard sur ce livre, suivez ce lien.
Note pratique sur le livre
Éditeur : Métailié
Année de publication initiale : 1963 ; (de cette traduction française) 2025
Traduit de l’allemand par Françoise Toraille
Nombre de pages : 173
Présentation de l’éditeur
L’œuvre de Brigitte Reimann – à l’instar de celle de Christa Wolf – est considérée comme un classique de la littérature est-allemande. Son roman Une fratrie, publié en RDA en 1963, déclencha de vives discussions aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest, même si c’était une version censurée par la Stasi. Brigitte Reimann meurt en 1973 et le manuscrit original du roman n’est jamais retrouvé.
En 2021, à la faveur de travaux effectués dans la maison qu’occupait Reimann, il est découvert par hasard dans un placard dissimulé. Voici donc le texte intégral publié pour la première fois en France de cette œuvre majeure de la littérature allemande.
Une fratrie raconte avec puissance, élégance et un humour pince-sans-rire l’histoire de la jeune peintre Elisabeth qui apprend en 1961 que son frère préféré, Uli, veut s’installer à l’Ouest. Elle, qui travaille comme d’autres artistes par ordre de l’État dans les usines pour sortir de l’élitisme et amener la culture aux classes travailleuses, refuse d’admettre que chacun puisse vivre selon ses propres aspirations et ne pas contribuer à la construction socialiste. Elle ne dispose que de deux jours pour convaincre son frère de ne pas partir.
Profond, saisissant, drôle, ce roman a l’ambiance d’une pièce de théâtre intense – digne d’un drame familial de Henrik Ibsen ou d’Arthur Miller – avec des dialogues féroces sur la politique et l’art et, finalement, le désir de changement, le destin des idéaux et des étreintes brisées. Un chef-d’œuvre de la littérature allemande.
(Source : internet)
Mon avis
Ce roman nous immerge dans l’ambiance, les mentalités et les préoccupations de l’Allemagne de l’Est au début des années 60. Le mur de Berlin n’a pas encore été érigé – il le sera un ou deux ans plus tard – et la tentation est grande, pour certains habitants de RDA, de filer discrètement à l’Ouest. Opposition radicale entre un monde capitaliste regorgeant de richesses clinquantes et un monde communiste peu confortable matériellement mais doté d’un certain idéal, que l’autrice expose et défend.
Bien sûr, il ne faut pas perdre de vue, durant la lecture, que ce roman a été écrit sous un régime de dictature, qu’il était destiné à passer sous la loupe de la censure, c’est-à-dire que l’écrivaine avançait tout de même un peu en terrain miné ! Même si ce texte est ici dans sa version intégrale, avant toute censure gouvernementale, on peut penser qu’il subissait au moins l’auto-censure de l’autrice. Cela se sent à deux ou trois reprises, notamment à la fin, où l’on se dit que Brigitte Reimann voulait faire plaisir au régime. Mais il n’empêche que de nombreux passages du livre montrent une véritable audace, un énorme courage, non pas à travers une dénonciation (qui était impossible dans le contexte) mais par un exposé des situations, des caractères, qui nous éclairent.
Lorsque l’héroïne se retrouve confrontée à la Stasi, après une dénonciation calomnieuse, elle exprime très bien à quel point il est facile et rapide de basculer du côté des réprouvés du régime : un simple mot en l’air peut vous envoyer en prison. Elle en prend conscience de façon fugace mais, heureusement, l’agent de la Stasi est plutôt sympa, compréhensif et il lui laisse largement la possibilité et le temps de se disculper – le lecteur peut nourrir quelques doutes sur la vraisemblance de la chose ! – mais en tout cas la prise de conscience a bien eu lieu !
Sur le sujet de l’art, qui est un des thèmes secondaires du livre, l’héroïne pratique son activité de peintre au sein d’un Combinat c’est-à-dire une usine : elle peint des portraits très réalistes d’ouvriers et des paysages tout aussi réalistes, dans ce complexe industriel. Des sujets conformes aux exigences communistes, prônant le réalisme soviétique, prolétarien, héroïque. On s’aperçoit que les recherches picturales considérées comme « formelles » ou comme « abstraites » sont taxées de « bourgeoises » et donc pourchassées avec férocité. Entre artistes qui ne s’aiment pas, au sein du Combinat, on s’accuse mutuellement de faire de « l’art bourgeois » pour se nuire. Et il ne fait pas bon critiquer le tableau créé par un membre du Parti tout puissant, même si c’est une horrible croûte ! Autant dire que les critères des jugements artistiques sont d’emblée faussés et arbitraires… totalement étrangers à l’art !
Un livre qui m’a beaucoup intéressée, de par sa portée historique, et aussi parce qu’il montre bien les réactions humaines dans le cadre d’une dictature. Tout ce côté psychologique, mêlé à l’endoctrinement idéologique omniprésent, met en relief des mécanismes qui font peur !
Intéressant et assez terrible, en bref !
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Un extrait Page 137
J’enfilai mon manteau à capuche et fis quelques pas devant la porte et dans la rue du camp. Et voilà mes adieux, me dis-je. Demain matin la première gelée blanche va sans doute se déposer. Je marchai d’abord doucement, j’avais encore largement le temps, je n’aurais de toute façon pas réussi à dormir. Je me persuadai qu’il était ridicule et sentimental de prendre congé de cette façon, seule, grelottant dans une humide nuit sans lune, et cette attitude sentimentale, je la savourais, elle qui masquait en fait déjà une nostalgie à venir, mince fil qui me reliait à l’usine et qui se rembobinait maintenant, m’entraînant sur les chemins sablonneux et à travers la forêt, jusqu’à la rue de l’usine : ici le pont, ici la rambarde métallique grise à laquelle je m’étais appuyée avec Bergemann, ici, à mes pieds, s’étendant sous mes yeux, ce paysage industriel cent fois observé avec attention, cent fois reproduit dans mes dessins.
Mais cette nuit, c’était l’ombre massive de Ohm Heiners qui se dressait à mes côtés, obscurcissant cette image qui m’était chère… Tu es fichue, me répétais-je, tu vas partir demain de bonne heure, il a gagné. C’est si facile pour un homme qui a sa carte du Parti d’écarter un critique déplaisant… En même temps, je me disais avec amertume et déception que c’était le Parti qui m’avait écartée. On peut toujours m’accuser de simplification facile : ce soir-là, le dernier, comme je le croyais, le camarade Ohm Heiners symbolisait à mes yeux son parti et c’est en son nom qu’il parlait et agissait, et par son intermédiaire, c’était donc son parti qui me chassait de ce nouveau continent sur lequel je venais de poser le pied.
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