Ringo Starr, une longue route entre Liverpool, Nashville et les fantômes des Beatles

Publié le 26 avril 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On a souvent regardé Ringo Starr comme le Beatle le plus simple à comprendre, ce qui est sans doute la meilleure manière de passer à côté de lui. Parce qu’il n’a jamais cherché à dominer la conversation, parce qu’il a préféré le battement juste au grand geste spectaculaire, parce qu’il a porté la légèreté comme une élégance et non comme une fuite, on a trop longtemps sous-estimé ce qu’il représentait vraiment : le cœur humain des Beatles, leur respiration, leur point d’équilibre. Avec Long Long Road, nouvel album produit par T Bone Burnett, Ringo ne vient pas réclamer une revanche tardive ni dresser son propre monument. Il reprend la route, simplement. Celle qui part de Liverpool, des disques américains rapportés par les marins, des boîtes de conserve transformées en tambours, des rêves de Texas abandonnés devant des formulaires administratifs, et qui passe par Hambourg, Abbey Road, Nashville, les excès, la sobriété, les retrouvailles et les fantômes apprivoisés. Ce disque country n’est ni un caprice de vétéran ni un testament sous cellophane. C’est le retour naturel d’un musicien qui a toujours su écouter avant de jouer, et qui, à quatre-vingt-cinq ans, continue d’avancer avec cette obstination désarmante : peace, love, et quelques kilomètres de plus.


Il y a chez Ringo Starr quelque chose qui a toujours échappé aux bilans définitifs. Une façon de traverser l’histoire en semblant ne jamais chercher à l’écraser de son propre poids. John Lennon portait le verbe comme une arme blanche, Paul McCartney avait cette insolente facilité des mélodies qui donnent l’impression d’avoir toujours existé, George Harrison avançait vers la lumière intérieure avec une guitare en bandoulière et une patience de mystique. Ringo, lui, est resté Ringo. Le type derrière la batterie, le clown tendre, le frère tardif, le cœur battant, le survivant qui n’a jamais confondu simplicité et insignifiance. On a longtemps réduit son rôle à une affaire de tempo et de bonne humeur, comme si tenir ensemble les Beatles relevait d’une aimable fonction décorative. Erreur colossale. Ringo n’a pas seulement donné aux Beatles leur pulsation. Il leur a donné une assise humaine, une détente, une manière de respirer. Sans lui, le miracle aurait peut-être été plus brillant, mais il aurait été moins vivant.

Avec Long Long Road, son nouvel album produit par T Bone Burnett, Ringo ne cherche pas à refaire l’histoire. Il ne se déguise pas en patriarche du rock, ne se hisse pas sur un piédestal, ne vient pas réclamer une médaille tardive à ceux qui n’auraient pas suffisamment compris son importance. Il fait beaucoup mieux : il regarde la route. La sienne. Celle qui part des quartiers populaires de Liverpool, passe par les caves, les clubs de Hambourg, la folie américaine, les studios d’Abbey Road, les nuits californiennes trop longues, les renaissances sobres, les tournées avec ses All Starr Band, et revient aujourd’hui vers cette vieille musique qui l’accompagne depuis l’adolescence : la country music. Pas comme un caprice de fin de parcours. Pas comme un exercice de style. Comme un retour au pays secret.

Sommaire

  • La country avant la gloire
  • Hank Williams dans les brumes de Liverpool
  • Le Texas rêvé de Richard Starkey
  • Le skiffle, les boîtes de conserve et la troisième corde
  • Ringo avant les Beatles : le meilleur batteur de Liverpool
  • Le pays caché des Beatles
  • Pete Drake, Nashville et le premier grand détour solo
  • T Bone Burnett, le passeur idéal
  • Long Long Road : un disque de route, pas un testament
  • La voix de Ringo, ou l’art de ne pas tricher
  • Carl Perkins, encore et toujours
  • Les Beatles comme état de grâce collectif
  • Now and Then, ou les fantômes apprivoisés
  • Sam Mendes, Barry Keoghan et le problème du mythe
  • Objectivement, que vaut Long Long Road ?
  • Peace and love, formule usée ou manifeste tardif ?
  • Ringo, dernier gardien du battement

La country avant la gloire

L’image a quelque chose de presque cinématographique. Avant le costume noir, avant la mèche impeccable, avant Ed Sullivan, avant les cris, avant les tournées sous escorte policière et les stades hurlants, il y a un gamin de Liverpool qui écoute des disques venus d’Amérique. Pas l’Amérique des brochures touristiques, mais celle des ports, des marins, des cargaisons, des vinyles qui circulent de main en main, des chansons usées par le voyage. Liverpool n’est pas Nashville, évidemment. Ce n’est ni le Tennessee, ni le Texas. Mais Liverpool est une ville-port, et c’est précisément là que tout commence. Les bateaux ramènent des marchandises, des parfums, des accents, des fantasmes, des selles de chameau parfois, et surtout des disques. Les musiques américaines y arrivent comme des bouteilles à la mer. Le blues, le rock’n’roll, le rhythm and blues, la country. Tout ce qui fera exploser la jeunesse britannique au tournant des années 50 et 60 passe par ces routes maritimes, ces réseaux de cousins partis en mer, ces retours de permission où l’on vend quelques 45-tours pour finir la semaine.

Ringo a raconté cette scène avec son humour sec : dans certaines maisons de Liverpool, si l’on voyait une selle de chameau, on savait que quelqu’un avait navigué. Dans d’autres, les trésors étaient des disques américains. Les marins revenaient, claquaient leur paie, puis revendaient les vinyles. C’est ainsi que les gamins de la ville mettaient la main sur les sons interdits, rares, presque mythologiques. On imagine mal aujourd’hui ce que représentait un disque importé. Ce n’était pas un fichier disponible en trois secondes. C’était un objet tombé du ciel, un fragment d’ailleurs, une preuve tangible que le monde était plus vaste que les rues grises de l’après-guerre.

Chez Ringo, la country ne s’est pas imposée par posture. Elle a parlé immédiatement à quelque chose de très profond. Il dit qu’elle était émotionnelle. C’est un mot simple, mais c’est le bon. La country, dans sa forme classique, n’a jamais eu peur du pathos. Elle n’avance pas masquée. Elle raconte que la femme est partie, que le chien est mort, que l’argent manque dans le juke-box. Formule comique, certes, mais vérité fondamentale. La country est une musique qui accepte l’évidence des chagrins ordinaires. Elle ne les intellectualise pas, ne les maquille pas en grandes tragédies grecques. Elle dit : voilà, on a mal, on boit trop, on aime mal, on perd les gens, on continue quand même. Pour un enfant de Liverpool qui avait connu la maladie, les séjours à l’hôpital, la fragilité du corps, cette musique devait avoir la force d’une évidence.

Hank Williams dans les brumes de Liverpool

Quand Ringo évoque ses premières amours country, les noms surgissent comme des phares dans le brouillard : Hank Williams, Hank Snow, Carl Perkins. Il n’a pas besoin d’en faire un catalogue savant. Ce n’est pas une démonstration d’érudition. C’est une mémoire affective. Hank Williams, d’abord, silhouette christique du honky-tonk, mort à vingt-neuf ans, voix tremblante comme une lampe dans une chambre vide. Chez Williams, chaque chanson semble déjà consciente de sa propre disparition. Il y a dans “I’m So Lonesome I Could Cry” ou “Your Cheatin’ Heart” cette nudité terrible que les Britanniques de l’époque, même gavés de skiffle et de rock’n’roll, pouvaient comprendre instinctivement. La solitude n’a pas d’accent.

Hank Snow, lui, occupe une place particulière dans le panthéon de Ringo. Le chanteur canadien, maître des chansons de route, avait dans sa voix quelque chose de plus rond, de plus voyageur, comme si la géographie entière devenait un refrain. Que Ringo, des décennies plus tard, se retrouve face à une photo de lui avec Hank Snow et apprenne que la famille du chanteur venait de Liverpool en Nouvelle-Écosse a presque valeur de gag cosmique. On dirait une de ces coïncidences dont l’histoire des Beatles raffole, ces petits nœuds absurdes qui donnent l’impression que tout était écrit alors que rien ne l’était. Liverpool, encore. Toujours Liverpool. Même quand on parle du Canada, du Tennessee ou du Texas, la ville revient, obstinée, comme une basse de McCartney qui refuse de lâcher le morceau.

Mais le cas le plus important reste peut-être Carl Perkins. Parce que Perkins, c’est le trait d’union parfait entre la country, le rockabilly et les Beatles. Il est l’homme de “Blue Suede Shoes”, bien sûr, mais il est surtout une sorte de cousin américain des Fab Four, un musicien chez qui la ruralité du Sud se branche sur l’électricité du rock’n’roll sans perdre son accent d’origine. Les Beatles l’ont adoré. George Harrison, surtout, a été profondément marqué par ce jeu de guitare clair, nerveux, chantant. Ringo, lui, a trouvé chez Perkins un répertoire dans lequel sa voix pouvait s’installer naturellement. Pas besoin de grandiloquence. Pas besoin d’acrobaties. Il fallait du caractère, du swing, une manière de raconter.

Quand les Beatles lui confient “Matchbox”, puis “Honey Don’t”, ils ne lui offrent pas seulement ses traditionnels moments vocaux d’album. Ils lui donnent un costume taillé pour lui. Ringo n’était pas un chanteur au sens où Paul ou John pouvaient l’être. Il n’avait ni la puissance caméléon de l’un, ni la morsure expressive de l’autre. Mais il avait autre chose : une présence immédiatement identifiable, une bonhomie jamais niaise, un sens du rythme dans la voix, un naturel désarmant. Sur les chansons de Perkins, il ne joue pas à être un chanteur de country. Il l’est, à sa manière, avec ce mélange de distance britannique et de sincérité brute qui le rend si attachant.

Le Texas rêvé de Richard Starkey

L’un des épisodes les plus fascinants de cette histoire est celui du départ avorté vers le Texas. Avant les Beatles, avant la grande bifurcation, Ringo aurait pu prendre une autre route. Il aimait tellement Lightnin’ Hopkins qu’il avait envisagé de partir vivre près de lui. Pas pour conquérir l’Amérique. Pas avec un plan de carrière. Simplement pour être là où se trouvait cette musique. Il remplit des formulaires, se rend au consulat, reçoit une liste d’usines où postuler. Il est jeune, travaille en usine, rêve d’ailleurs. Puis arrive une deuxième liasse de papiers, plus lourde, plus administrative, plus adulte. La jeunesse a ses limites : les formulaires finissent déchirés, le Texas reste un fantasme, et l’histoire du rock peut continuer sa route vers Liverpool.

Cette anecdote est prodigieuse parce qu’elle rappelle à quel point les destins tiennent à peu de chose. On a tendance, avec les Beatles, à raconter l’histoire comme une mécanique inévitable. John rencontre Paul. Paul amène George. Brian Epstein entre en scène. George Martin polit la pierre. Ringo remplace Pete Best. Le monde bascule. Mais la vérité est moins linéaire. À chaque étape, quelqu’un aurait pu dire non, rater un bus, partir ailleurs, rester à l’usine, se décourager devant un formulaire. Ringo aurait pu devenir un ouvrier anglais exilé au Texas, jouant peut-être dans des bars le soir, racontant plus tard qu’il avait connu quelques types à Liverpool avant qu’ils deviennent célèbres. Il n’aurait pas passé sa vie à regretter de ne pas avoir été un Beatle, puisqu’il n’aurait jamais su ce que cela voulait dire. Il aurait eu une autre vie, tout simplement.

Long Long Road tire sa force de cette conscience-là. Ringo ne regarde pas son passé comme un monument figé, mais comme une suite de virages. À gauche, à droite, une rencontre, une erreur, une chance, une rechute, une décision. C’est une philosophie très ringoienne : rien de pompeux, rien de théorique, mais une sagesse de l’expérience. On avance, on se trompe, on revient sur la route. Il y a des chemins qu’on n’aurait pas dû prendre, dit-il en substance, mais on peut en sortir. Chez lui, la gratitude n’a rien d’un slogan de développement personnel. Elle vient de loin. Elle vient d’un homme qui a connu les excès, les zones de brouillard, les pertes, les mirages de la célébrité, et qui sait que tenir debout à quatre-vingt-cinq ans, continuer à jouer, à rire, à enregistrer, à dire “peace and love” sans cynisme, relève d’une forme de victoire.

Le skiffle, les boîtes de conserve et la troisième corde

Avant la country de Nashville, il y a le skiffle. Et avant le skiffle, il y a le désir. Ringo voulait être batteur. C’est presque une vocation d’enfant malade, une manière de reprendre possession de son corps par le rythme. Il fabrique ses propres tambours avec des boîtes de conserve, ajoute de petits clous pour imiter une caisse claire, taille des baguettes dans du bois de chauffage. L’image est magnifique parce qu’elle contient déjà tout Ringo : l’économie de moyens, la débrouille, le sens du jeu, l’obsession du beat. Là où d’autres rêvent de guitare devant le miroir, lui veut frapper quelque chose, faire tenir le temps, organiser le chaos.

Son beau-père lui ramène un jour une batterie achetée douze livres après un enterrement à Londres. Une vraie batterie. Le genre d’objet qui peut changer une vie. Mais Ringo, adolescent comme tous les adolescents, veut du neuf. Il emprunte à son grand-père, achète une Ajax, et passera ensuite sa vie à regretter les vieux fûts abandonnés. Ce détail pourrait sembler anodin. Il est pourtant révélateur de la tonalité de Long Long Road : regarder en arrière, ce n’est pas seulement contempler les grandes dates. C’est revoir les mauvais choix minuscules, les caprices, les objets perdus, les bifurcations ridicules qui prennent soudain une valeur affective. Une batterie revendue, un formulaire déchiré, un coup de fil accepté trois jours plus tard : la vie se joue aussi là.

Le skiffle, popularisé au Royaume-Uni par Lonnie Donegan, avait une règle admirable : si tu avais un instrument, tu étais dans le groupe. Peu importe la virtuosité. Peu importe le pedigree. Cette démocratie du bruit a permis à toute une génération de gamins britanniques de comprendre qu’ils pouvaient faire de la musique sans attendre l’autorisation des adultes. John Lennon et Paul McCartney apprenant laborieusement des accords, allant chercher quelqu’un qui connaîtrait le troisième, c’est toute la naissance du rock anglais en miniature. Pas un conservatoire, pas une académie, mais un bus, une rumeur, deux accords et l’urgence de jouer. Le génie des Beatles naît aussi de cette pauvreté initiale. Ils n’ont pas commencé par savoir. Ils ont commencé par vouloir.

Ringo avant les Beatles : le meilleur batteur de Liverpool

Il faut le répéter, parce que le cliché a la peau dure : Ringo n’a pas gagné sa place dans les Beatles parce qu’il était sympathique. Il l’a gagnée parce qu’il était bon. Très bon. Avant d’entrer dans le groupe, il est déjà une figure de la scène de Liverpool. Avec Rory Storm and the Hurricanes, il joue dans l’un des groupes les plus solides de la ville. Il a l’expérience des scènes, du public, des longues soirées où il faut tenir, relancer, accompagner, encaisser la fatigue. Les Beatles le savent. Ils l’ont croisé à Hambourg, ils l’ont entendu, ils ont partagé cette école brutale des clubs allemands où l’on joue des heures devant des publics indifférents, ivres, exigeants, parfois hostiles. Hambourg a été leur université. Ringo y avait sa place avant d’être officiellement un Beatle.

Quand Brian Epstein l’appelle pour remplacer Pete Best, Ringo ne saute pas immédiatement dans la voiture comme un figurant appelé par le destin. Il a un engagement avec Rory Storm. Il demande quelques jours. Là encore, le détail est important. On imagine souvent l’entrée dans les Beatles comme une illumination instantanée. Mais Ringo est un musicien professionnel, loyal, déjà engagé. Il sait que quitter un groupe a des conséquences. Finalement, il rejoint John, Paul et George, et la formation classique des Beatles apparaît au monde. Dans les clubs de Liverpool, certains fans lui reprochent de quitter Rory. Ce n’est pas rien. Rory Storm and the Hurricanes étaient alors au sommet local. Le passage chez les Beatles n’était pas encore l’évidence historique qu’il deviendra plus tard. C’était un risque, un choix, un virage.

Ce qui le décide, c’est la ligne de front : John, Paul, George. Il aime ce trio. Il aime leur puissance, leur humour, leur façon de se tenir ensemble. Ringo, enfant unique, trouve soudain trois frères. La formule peut sembler sentimentale. Elle ne l’est pas. Dans un groupe, surtout un groupe comme les Beatles, la fraternité n’est pas un supplément d’âme. C’est une condition de survie. Ils vont vivre dans une promiscuité permanente, subir une pression psychologique inédite, être projetés à une vitesse absurde dans une célébrité que personne n’avait encore expérimentée à ce niveau. Ringo arrive avec son calme, son sens du collectif, sa manière de ne jamais envahir l’espace. Il devient la pièce qui stabilise l’ensemble. Le batteur, c’est celui qui écoute tout le monde. Chez les Beatles, cette qualité devient presque morale.

Le pays caché des Beatles

Il est absurde de séparer trop nettement les Beatles de la country music. Elle est partout, parfois discrète, parfois assumée. On l’entend dans certaines inflexions de George, dans l’amour du rockabilly, dans les reprises de Perkins, dans “Act Naturally”, dans “I Don’t Want to Spoil the Party”, dans “What Goes On”, dans “Don’t Pass Me By”, première composition signée Ringo publiée par le groupe. Les Beatles ont avalé l’Amérique entière : Chuck Berry, Little Richard, Motown, les girl groups, Buddy Holly, Broadway, le music-hall, le blues, la country. Leur génie n’est pas d’avoir choisi une tradition contre une autre, mais de les avoir fait cohabiter dans une grammaire nouvelle.

Ringo était le membre chez qui cette veine country apparaissait le plus naturellement. Sa voix avait cette absence d’affectation qui convient aux récits simples. Lorsqu’il chante “Act Naturally”, standard de Buck Owens, il ne force rien. La chanson parle d’un homme si triste qu’il pourra jouer son propre rôle dans un film. C’est drôle et pathétique, exactement le territoire où Ringo excelle. Il y a chez lui une forme de comédie mélancolique. Il peut chanter “Yellow Submarine” sans ironie toxique, “With a Little Help from My Friends” comme un hymne à la dépendance heureuse, “Good Night” comme une berceuse lunaire, “Octopus’s Garden” comme un refuge enfantin. Son registre n’est pas celui de la confession déchirée à la Lennon, ni celui de l’éblouissement mélodique à la McCartney. C’est celui de l’homme commun plongé dans une aventure extraordinaire.

La country aime les hommes communs. Elle les prend au sérieux. Elle sait qu’un type qui rate son train, perd sa femme ou boit seul dans un bar peut porter une vérité universelle. C’est pourquoi elle va si bien à Ringo. Non parce qu’il serait ordinaire, évidemment, mais parce qu’il a toujours conservé, au milieu d’une trajectoire invraisemblable, une manière ordinaire d’habiter le monde. Chez lui, même la gloire reste domestique. On a l’impression qu’il pourrait parler de l’Ed Sullivan Show et d’un vieux kit de batterie avec le même mélange d’amusement et de perplexité. Il n’est pas dupe du mythe. Il sait qu’il en fait partie, mais il ne s’y enferme pas.

Pete Drake, Nashville et le premier grand détour solo

L’histoire de Ringo avec Nashville ne commence pas avec Look Up ni avec Long Long Road. Elle connaît un premier grand moment en 1970, avec Beaucoups of Blues. Nous sommes alors dans une période étrange. Les Beatles se défont. Chaque membre cherche une façon de respirer hors du monstre. Paul retourne à une forme d’intimité artisanale, John se jette dans la confession radicale, George ouvre les vannes spirituelles et musicales avec All Things Must Pass, Ringo, lui, commence par Sentimental Journey, disque de standards destiné à sa mère, puis part enregistrer de la country à Nashville. Ce choix, vu de loin, pourrait passer pour une fantaisie. Il est au contraire l’un des gestes les plus cohérents de sa carrière.

Le déclencheur s’appelle Pete Drake, maître de la pedal steel, musicien essentiel de Nashville, appelé par George Harrison pour les sessions de All Things Must Pass. Ringo joue pour George, Pete arrive, remarque les cassettes country dans la voiture de Ringo, comprend immédiatement qu’il y a là autre chose qu’un intérêt superficiel. Il lui propose de venir à Nashville faire un disque. Ringo hésite : un mois à Nashville, est-ce bien raisonnable ? Drake le rassure avec une phrase imparable : Nashville Skyline, l’album country de Bob Dylan, n’a pris que deux jours. Deux jours, Ringo peut gérer. Il part. En deux jours, les chansons sont choisies, enregistrées, chantées. Voilà Beaucoups of Blues.

Ce disque reste un objet à part dans la discographie des ex-Beatles. Il n’a pas la stature commerciale de Ringo en 1973, ni l’aura critique des grands albums de Lennon, McCartney ou Harrison. Mais il possède une sincérité évidente. Ringo ne vient pas coloniser Nashville avec sa célébrité. Il se glisse dans un environnement de musiciens professionnels, accepte leurs méthodes, leur vitesse, leur langage harmonique. Il raconte avec admiration ce système de chiffres utilisé par les musiciens country, cette capacité à transposer, à suivre, à comprendre instantanément. Lui qui a appris sur le tas reconnaît chez ces instrumentistes une science collective. C’est encore une affaire de groupe. Ringo n’aime jamais autant la musique que lorsqu’elle circule entre plusieurs corps.

T Bone Burnett, le passeur idéal

Il fallait un producteur capable de comprendre que le retour country de Ringo ne devait pas être un pastiche. T Bone Burnett était l’homme idéal. Burnett n’est pas seulement un producteur prestigieux, c’est un archéologue du son américain, un musicien qui sait que les fantômes ne doivent pas être empaillés. Il a cette manière de faire dialoguer les traditions avec le présent, d’obtenir des sons qui semblent anciens sans être poussiéreux, d’entourer les voix avec suffisamment d’espace pour qu’elles existent vraiment. Avec Ringo, il ne cherche pas à fabriquer un disque de country muséale. Il cherche à révéler une évidence longtemps restée en filigrane.

Leur rencontre artistique récente a quelque chose de délicieusement accidentel. Ils se connaissent depuis les années 70, ou plutôt ils se sont croisés dans ce grand brouillard californien où les fêtes de Ringo continuaient après la fermeture des bars. Burnett était parfois là, invité par quelqu’un d’autre, assis dans un coin, observant la faune nocturne. Des décennies plus tard, ils se retrouvent lors d’une lecture donnée par Olivia Harrison autour de poèmes dédiés à George. Ringo explique qu’il enregistre des EP et demande à Burnett s’il aurait une chanson pour lui. Burnett en envoie une. Une chanson country. Belle, évidente. Le fil est tiré. Look Up naît de là, puis Long Long Road suit presque naturellement, comme si une porte longtemps entrouverte venait enfin de s’ouvrir en grand.

Burnett a dit entendre Ringo comme un artiste texan. La formule est étonnante, mais elle a du sens. Pas texan par géographie, bien sûr. Texan par sensation rythmique, par sécheresse, par absence de fioriture, par ce balancement qui ne cherche pas à impressionner. Ringo n’est pas un batteur démonstratif. Il ne l’a jamais été. Son génie est dans le placement, dans le son, dans les respirations, dans cette capacité à jouer exactement ce que la chanson demande. La country, comme les Beatles, récompense ce genre d’intelligence. Elle n’a que faire des solos interminables si l’histoire ne tient pas debout. Burnett a compris cela : entourer Ringo de musiciens brillants, oui, mais ne jamais perdre le centre. Le centre, c’est ce battement simple, cette voix reconnaissable entre toutes, cette humanité sans apprêt.

Long Long Road : un disque de route, pas un testament

Le titre Long Long Road pourrait faire craindre le disque testamentaire. Le vieux Beatle regarde le chemin parcouru, salue le public, ferme la porte, rideau. Ce serait mal connaître Ringo. L’album est réflexif, oui. Il est traversé par l’âge, par le souvenir, par l’idée que la vie aurait pu prendre mille formes différentes. Mais il n’est pas funèbre. Il n’est pas englué dans la nostalgie. Il ne vient pas vendre au public une dernière larme sous cellophane. C’est un disque de route, pas un mausolée. La nuance est essentielle.

La chanson-titre fonctionne comme une sorte de clé. Ringo y chante l’idée que la vie peut tourner avant même qu’on s’en rende compte, qu’il faut ouvrir son cœur, son esprit, laisser les choses entrer, accepter que tout change et que chacun doit réarranger sa propre existence. Dans une autre bouche, ces phrases pourraient sembler banales. Chez Ringo, elles prennent une densité particulière parce qu’elles ne sont pas proclamées depuis une chaire. Elles sont dites par quelqu’un qui a effectivement vu la vie tourner plus vite que quiconque. En 1962, il est un batteur reconnu localement. Deux ans plus tard, il appartient au groupe le plus célèbre de la planète. Quelques années encore, et le rêve se fissure. Puis viennent les albums solos, les fêtes, les excès, les pertes, la sobriété, la reconstruction, les tournées sans fin. Quand Ringo chante que les choses changent, il ne philosophe pas. Il constate.

Musicalement, Long Long Road prolonge Look Up tout en assumant davantage son caractère panoramique. La country y est racine, mais l’Americana élargit le paysage. Il y a des guitares acoustiques, de la pedal steel, des harmonies féminines, une élégance de studio qui évite le clinquant. Les invités ne sont pas convoqués comme des trophées, mais comme des couleurs. Sheryl Crow apporte sa chaleur familière, St. Vincent sa présence plus oblique, Billy Strings, Molly Tuttle et Sarah Jarosz cette virtuosité bluegrass contemporaine qui rattache Ringo à une jeune génération de musiciens américains. Ce n’est pas rien : à quatre-vingt-cinq ans, Ringo ne s’entoure pas seulement de vieux compagnons de gloire. Il accepte l’énergie des autres, leur modernité, leur précision. Là encore, il joue collectif.

La voix de Ringo, ou l’art de ne pas tricher

Parlons franchement : Ringo Starr n’est pas un grand chanteur au sens académique. Il ne l’a jamais été, et il le sait mieux que personne. Son registre est limité, son phrasé parfois plus parlé que chanté, sa justesse expressive vaut davantage que ses performances techniques. Mais le rock et la country n’ont jamais appartenu exclusivement aux grandes voix. Ils appartiennent aux voix nécessaires. Dylan n’a pas chanté comme Roy Orbison. Lou Reed n’a pas chanté comme Marvin Gaye. Johnny Cash, dans ses dernières années, n’avait presque plus qu’un souffle, et ce souffle contenait un monde. Ringo appartient à cette famille d’interprètes dont la vérité ne se mesure pas à l’amplitude vocale.

Sur Long Long Road, cette limite devient presque une force. Burnett ne cherche pas à rajeunir artificiellement la voix de Ringo. Il ne la noie pas sous des traitements modernes, ne la pousse pas dans des hauteurs impossibles. Il la place dans un décor qui lui permet d’être ce qu’elle est : une voix âgée, chaleureuse, légèrement voilée, immédiatement humaine. Le disque ne demande pas à Ringo de prouver qu’il peut encore rivaliser avec qui que ce soit. Il lui demande de raconter. Et Ringo raconte très bien. Il a cette façon de poser les mots comme on pose des cartes postales sur une table : sans emphase, mais avec une mémoire derrière chaque image.

C’est peut-être là que se joue la réussite de l’album. Dans son refus de la triche. Beaucoup d’artistes historiques, lorsqu’ils abordent le grand âge, se répartissent entre deux pièges : faire semblant d’avoir trente ans ou faire semblant d’être déjà une statue. Ringo évite les deux. Il ne court pas après le son du moment, mais il ne s’enferme pas non plus dans une reconstitution sépia. Il accepte son âge sans le transformer en argument marketing permanent. Il a quatre-vingt-cinq ans, et alors ? Il joue, il chante, il enregistre, il part en tournée. Son message de peace and love, que les cyniques ont souvent pris pour une ritournelle un peu naïve, ressemble de plus en plus à un acte de résistance. À force de le répéter, il l’a rendu indestructible.

Carl Perkins, encore et toujours

La présence de “I Don’t See Me In Your Eyes Anymore”, chanson associée à Carl Perkins, referme une boucle superbe. Ringo explique qu’il ne connaissait pas cet enregistrement avant que Burnett ne le lui fasse découvrir. C’est presque trop beau : à ce stade de sa vie, l’ancien Beatle trouve encore une chanson perdue de l’un de ses héros, comme un marin de Liverpool tombant sur un disque américain dans une arrière-cuisine. L’histoire recommence, mais avec le poids du temps. Le jeune Ringo découvrait Perkins comme une promesse. Le vieux Ringo le retrouve comme un miroir.

Carl Perkins a toujours représenté, pour les Beatles, une Amérique fraternelle. Pas l’Amérique impériale de l’industrie musicale, mais celle des musiciens de route, des studios modestes, des guitares qui claquent, des chansons qui passent de bouche en bouche. Reprendre Perkins aujourd’hui n’est donc pas un geste décoratif. C’est reconnaître une dette. Les Beatles, malgré leur puissance créatrice hallucinante, ont toujours été des passeurs. Ils ont transformé ce qu’ils avaient aimé. Ils n’ont jamais caché leurs sources. Ringo, plus que les autres peut-être, garde ce rapport de fan. Il parle de Hank Williams, de Hank Snow, de Lightnin’ Hopkins, de Perkins, avec une gratitude d’auditeur. La célébrité ne l’a pas guéri de l’admiration, et c’est tant mieux.

Dans l’histoire du rock, beaucoup d’artistes vieillissent mal parce qu’ils ne savent plus admirer. Ils se barricadent dans leur légende, confondent leur importance avec une supériorité définitive. Ringo, lui, continue de dire merci. Merci aux marins qui ramenaient les disques. Merci au beau-père qui a trouvé une batterie. Merci aux trois frères qui l’ont accueilli. Merci à Pete Drake. Merci à T Bone. Merci aux jeunes musiciens de Nashville. Cette gratitude pourrait être agaçante si elle sonnait faux. Elle ne sonne pas faux, parce qu’elle est liée à une lucidité très concrète : tout aurait pu être autrement.

Les Beatles comme état de grâce collectif

L’un des passages les plus émouvants de son entretien récent concerne le jeu des Beatles. Ringo parle de ces moments où les quatre musiciens entraient dans une sorte de flux psychique. Pas besoin de se dire quoi faire. Les corps savaient. Le morceau allait monter, descendre, respirer, exploser. Il pouvait fermer les yeux et sentir le mouvement arriver. Voilà peut-être la meilleure définition possible d’un grand groupe. Pas quatre individualités additionnées, mais une conscience commune, intermittente et miraculeuse. Les Beatles n’étaient pas toujours en état de grâce, bien sûr. Ils se sont disputés, lassés, blessés. Mais lorsqu’ils jouaient vraiment ensemble, quelque chose se produisait qui dépassait chacun d’eux.

Ringo était au centre de ce phénomène. On a souvent célébré les harmonies vocales, les compositions, les arrangements de George Martin, les trouvailles de studio. On a moins souvent décrit la fonction presque télépathique de sa batterie. Écoutez “Ticket to Ride”, “Rain”, “A Day in the Life”, “Come Together”, “Something”, “She Said She Said”, “Tomorrow Never Knows”. Ce n’est jamais gratuit. Il invente des parties qui semblent évidentes une fois qu’on les connaît, ce qui est la marque des grands. Il joue des ruptures, des suspensions, des fills légèrement de travers, des pulsations qui donnent aux chansons leur démarche. Un mauvais batteur aurait rendu les Beatles plus lourds, plus carrés, plus ordinaires. Ringo les rend souples, humains, imprévisibles.

Quand il dit qu’enfant unique il a trouvé trois frères, il ne faut pas entendre seulement l’affection. Il faut entendre la musique. La fraternité, chez les Beatles, était rythmique. Ils se couvraient, se relançaient, se protégeaient. Si l’un avait un mauvais jour, les autres l’entouraient. C’est une phrase simple, mais elle explique beaucoup. Les Beatles ont été une machine à chansons, une révolution culturelle, une industrie, un mythe. Avant tout cela, ils ont été quatre garçons qui se faisaient rire et qui savaient jouer ensemble.

Now and Then, ou les fantômes apprivoisés

La sortie de “Now and Then” a rappelé au monde entier que l’histoire des Beatles n’était jamais totalement close. Entendre Ringo et Paul rejouer autour de John et George, grâce aux possibilités techniques contemporaines, avait quelque chose de profondément troublant. On pouvait discuter le procédé, s’interroger sur le statut de ces retrouvailles posthumes, mais l’émotion était réelle. Pour Ringo, l’expérience semblait moins relever du grand événement mondial que d’une situation presque intime : rejouer avec les copains. Encore une fois, la fraternité avant le monument.

Cette capacité à apprivoiser les fantômes traverse aussi Long Long Road. Ringo ne convoque pas John, Paul et George à chaque mesure, mais ils sont là, forcément. George dans la country, dans la pedal steel, dans l’amitié avec Olivia qui sert indirectement de point de reconnexion avec Burnett. Paul dans l’idée même de continuer, de travailler encore, d’écrire, de monter sur scène quand d’autres auraient depuis longtemps rangé les instruments. John dans l’humour, dans la conscience aiguë de l’absurde, dans cette manière de ne pas trop s’appesantir dès que l’émotion menace de devenir cérémonielle. Ringo porte les Beatles sans les exhiber. Il n’a pas besoin de les vendre : il les a vécus.

Cela donne à son parcours solo une couleur particulière. Ses albums n’ont jamais prétendu rivaliser avec les grands blocs discographiques de ses anciens camarades. Il y a chez lui des réussites éclatantes, des disques inégaux, des chansons splendides, des moments plus anecdotiques. Mais l’ensemble forme une autobiographie musicale d’une cohérence sous-estimée. Ringo chante ce qu’il aime, avec les gens qu’il aime, dans les styles qui l’ont formé. Long Long Road s’inscrit dans cette logique. Ce n’est pas le disque d’un homme qui cherche à prouver qu’il a encore sa place. C’est celui d’un homme qui sait où est sa place : au milieu des musiciens, près du rythme, sur la route.

Sam Mendes, Barry Keoghan et le problème du mythe

L’autre actualité qui donne à cet album une résonance particulière, c’est le projet fou de Sam Mendes : quatre films consacrés aux Beatles, chacun depuis le point de vue d’un membre du groupe. L’idée est à la fois excitante et terriblement risquée. Les Beatles ont déjà été racontés, disséqués, mythifiés, démystifiés, remasterisés, restaurés, psychanalysés, marchandisés. Que reste-t-il à dire ? Beaucoup, sans doute, mais à condition de ne pas confondre vérité et exactitude maniaque. Ringo l’a bien compris en lisant le scénario : un film n’est pas un documentaire. Mais cela ne signifie pas que tout soit permis. Il y a des choses qu’il faut corriger, des scènes à déplacer, des erreurs de personnes, de dynamique, de mémoire. Quand on a été là, on sait si c’étaient “ces deux-là” ou “ces deux autres”. La fiction peut condenser, mais elle ne doit pas trahir l’âme.

Le choix de Barry Keoghan pour incarner Ringo est intéressant. Keoghan a ce mélange d’étrangeté, de vulnérabilité et de malice qui peut éviter le piège de l’imitation. Jouer Ringo ne consiste pas à faire le signe de paix, à hocher la tête derrière une batterie Ludwig et à lancer deux blagues en accent liverpuldien. Il faut comprendre la place paradoxale du personnage : central et périphérique, comique et mélancolique, discret et indispensable. Ringo est souvent celui qu’on croit connaître le plus vite, parce qu’il semble simple. C’est précisément là que réside la difficulté. La simplicité de Ringo est construite sur une vie d’épreuves, de maladie, de travail, d’intuition musicale et de survie psychologique. La jouer comme une gentillesse de surface serait une faute.

Ces films arriveront dans un monde où les Beatles sont plus que jamais un patrimoine global. Le danger sera donc de les momifier. Long Long Road, à sa manière, offre un antidote. Il rappelle que Ringo n’est pas seulement un personnage de biopic, pas seulement le batteur d’une histoire achevée, pas seulement une icône à reproduire en costume. Il est un musicien en activité, un homme qui enregistre en 2026 avec T Bone Burnett, qui chante Carl Perkins, qui dialogue avec des artistes plus jeunes, qui prépare encore des concerts. Avant de devenir du cinéma, Ringo est du présent.

Objectivement, que vaut Long Long Road ?

Il faut garder la tête froide. Long Long Road n’est pas un album révolutionnaire. Il ne redéfinit ni la country, ni l’Americana, ni la discographie de Ringo. Il ne possède pas la surprise historique de Beaucoups of Blues, ni l’impact affectif d’un grand retour beatlesien comme “Now and Then”. Certaines chansons reposent sur des structures très classiques, certains refrains privilégient la chaleur à l’audace, et l’ensemble ne cherche jamais la prise de risque radicale. Ceux qui attendent de Ringo un bouleversement esthétique se trompent d’adresse depuis longtemps.

Mais ce serait passer à côté du disque que de le juger selon des critères qui ne sont pas les siens. Sa réussite tient à sa justesse. La production de T Bone Burnett sait rester élégante sans devenir luxueuse à l’excès. Les musiciens jouent avec une finesse remarquable. Les invités apportent du relief sans voler la scène. La voix de Ringo, fragile mais stable, habite les morceaux avec une honnêteté touchante. Et surtout, l’album possède une raison d’être. On entend pourquoi il existe. Il ne s’agit pas d’un produit destiné à maintenir une marque active, mais d’un chapitre supplémentaire dans une conversation commencée soixante-dix ans plus tôt, quand un adolescent de Liverpool découvrait des disques américains rapportés par des marins.

Il y a des artistes dont on attend la grandeur. De Ringo, on attend peut-être autre chose : la présence. Qu’il soit là, qu’il frappe la caisse claire au bon moment, qu’il chante avec cette voix de vieux copain revenu de tout, qu’il rappelle sans solennité que la musique est d’abord une affaire de partage. Long Long Road est un bon disque parce qu’il est fidèle à cette présence. Il ne grossit pas le trait. Il ne cherche pas à arracher des larmes. Il laisse simplement apparaître un homme au bout d’une longue route, mais encore debout, encore curieux, encore capable de s’émerveiller d’une chanson de Carl Perkins qu’il ne connaissait pas.

Peace and love, formule usée ou manifeste tardif ?

On a beaucoup ricané sur le “peace and love” de Ringo. Trop simple. Trop répétitif. Trop hippie de carte postale. Pourtant, à mesure que les années passent, la formule gagne en gravité. Non parce qu’elle serait devenue plus sophistiquée, mais parce que Ringo a refusé de l’abandonner. Dans un monde saturé d’ironie, continuer à dire “paix et amour” sans clin d’œil appuyé relève presque d’un entêtement punk. Il y a là une fidélité à l’esprit des années 60, bien sûr, mais débarrassée de ses illusions les plus naïves. Ringo sait que la paix et l’amour ne règnent pas sur terre parce qu’un ancien Beatle le souhaite à midi le jour de son anniversaire. Il le sait parfaitement. Mais il sait aussi que les mots que l’on répète finissent par dessiner une posture morale.

Long Long Road est un disque de paix et d’amour au sens le moins mièvre du terme. Il parle d’acceptation, de gratitude, de chemins quittés et retrouvés, de mémoire, de fidélité aux musiques aimées. Il ne nie pas les mauvais virages. Ringo dit qu’il y a des routes qu’il n’aurait pas dû prendre. Il ne détaille pas tout, et c’est très bien. Le rock a parfois transformé la confession en industrie de la plaie ouverte. Ringo n’a pas besoin de rejouer le film complet des excès pour que l’on comprenne. Il suffit de l’entendre dire qu’il est revenu sur la route. Chez lui, la pudeur est une forme d’élégance.

C’est peut-être ce qui rend ce disque plus émouvant qu’il n’y paraît d’abord. Il n’appuie jamais là où il pourrait faire mal. Il ne met pas la mort au centre, alors que l’âge l’autoriserait à toutes les méditations crépusculaires. Il préfère parler de mouvement. La route est longue, mais elle continue. Il y a encore des concerts, des amis, des chansons, des batteries, des studios, des plaisanteries. Ringo ne regarde pas la fin. Il regarde le chemin.

Ringo, dernier gardien du battement

Paul McCartney reste le grand architecte mélodique survivant des Beatles, l’homme-orchestre, le compositeur qui semble pouvoir sortir une chanson d’un courant d’air. Ringo, lui, est le gardien du battement. Cette distinction dit beaucoup. Le battement, ce n’est pas seulement la batterie. C’est ce qui maintient la vie en mouvement. Depuis les Beatles jusqu’à Long Long Road, Ringo a toujours servi cette fonction : faire tenir ensemble. Les chansons, les groupes, les souvenirs, les générations. Il y a quelque chose de profondément beau dans le fait qu’il revienne aujourd’hui à la country, musique du cœur cabossé et de la route, pour raconter son propre trajet sans grand discours.

On pourrait croire que tout a été dit sur lui. C’est faux. Ringo reste l’un des grands malentendus du rock. Parce qu’il a choisi la légèreté, on l’a cru léger. Parce qu’il a chanté les chansons les plus enfantines des Beatles, on a sous-estimé sa profondeur. Parce qu’il n’a jamais cherché à dominer la conversation, on l’a pris pour un second rôle. Mais les grands groupes ne tiennent pas grâce aux egos seuls. Ils tiennent grâce à ceux qui savent écouter. Ringo a écouté mieux que presque tout le monde. Il a écouté John, Paul, George, les chanteurs country, les bluesmen texans, les musiciens de Nashville, les jeunes virtuoses amenés par Burnett. Il a écouté la route.

Long Long Road n’est donc pas un simple album country d’ancien Beatle. C’est le chapitre récent d’une histoire qui commence dans une ville-port, avec des disques vendus par des marins fauchés, des rêves de Texas abandonnés devant des formulaires administratifs, des boîtes de conserve transformées en tambours, des nuits allemandes interminables, un coup de téléphone de Brian Epstein, trois frères trouvés sur scène, un monde devenu fou, puis une longue, longue route pour redevenir soi. À quatre-vingt-cinq ans, Ringo Starr ne demande pas qu’on le plaigne, qu’on le sanctifie ou qu’on le redécouvre comme si personne ne l’avait jamais entendu. Il demande simplement qu’on monte avec lui quelques kilomètres de plus.

Et franchement, comment refuser ?