La colère outragée avec laquelle Alexandre Yakovlevoï referme le manuscrit manque de lui déboîter le poignet. Pendant une longue minute, la figure congestionnée, il attend que l'effet de sa lecture se dissipe, puis, avec application, comme sa mère lui avait appris à le faire lorsque les crises d'angoisse s'emparaient de l'enfant introverti qu'il avait été, il inspire à pleins poumons d'air à les saturer et se met à expirer par la bouche, lentement, profondément, jusqu'à expurger son ventre en entier.
Alexandre Yakovlevoï est à la tête des éditions La Seine depuis des années. Le manuscrit intitulé Les Enfants d'ammu1 Saber a été déposé sur son bureau de manière inexplicable, sans lettre d'accompagnement.
En Jordanie, parallèlement, se produit une guérison tout aussi inexplicable. Un vieil homme, devenu aveugle lorsqu'il était âgé de cinq ans, a recouvré la vue grâce à quelqu'un qui a posé sa main sur son front.
Yakovlevoï disparaît, inexplicablement. La seule chose que l'on sait est que, lors d'un déplacement en province, il a été abordé par un individu qui lui a demandé pourquoi son manuscrit n'avait pas été retenu.
On apprend qu'en fait Yakovlevoï a été enlevé par l'auteur du manuscrit, celui-là même qui l'a déposé sur son bureau. Il veut juste connaître les raisons qui l'ont conduit à disqualifier son histoire, et ne le tuera pas:
Je ne suis qu'un moine en perdition, contrit jusqu'à la moelle, qui ne trouve plus de pouls à sa foi ni de sens à sa douleur.
Frère Wahid - c'est ainsi que l'on appelait ce moine quand il était prieur dans un couvent à Bethléem - lit ledit manuscrit à Yakovlevoï, qui n'en a pas dépassé la première page et qu'il a mis des années à retrouver.
Yakovlevoï est un personnage anonyme du manuscrit, qui occupe une grande partie du livre que le lecteur tient entre ses mains et dont l'histoire se déroule en Palestine, où est né justement Le prieur de Bethléem.
Orphelin, de père musulman, de mère catholique, Wahid a été élevé à Bassam, un hameau de Palestine, par son ammu Saber, qui avait déjà quatre enfants, trois garçons et une fille, les enfants donc du manuscrit.
Yasmina Khadra, conteur de talent, défenseur subtil de la Palestine, indirectement, laisse entendre que tout, dans le conflit israélo-palestinien, dont seront victimes les enfants d'ammu Saber, est de la faute d'Israël.
Ainsi les dissensions entre membres de la famille de Wahid, auront-elles, plus ou moins, pour origine, les sionistes; se sentira-t-il trahi quand il verra son ami juif Adriel, le non-violent, revêtu d'un uniforme.
En Jordanie, trois nouveaux cas de guérison inexplicable se produisent. Mais ils n'ont rien à voir avec une supercherie. Le ministre demande que l'on trouve le thaumaturge pour savoir s'il peut se sauver lui-même...
Le lecteur ne saura qu'à la fin pourquoi Wahid s'en est pris à Yakovlevoï. Tous les deux auront été en quête de vérité, mais Wahid prétendra que la sienne en était une, tandis que celle de Yakovlevoï n'en était pas...
Francis Richard
1 - Oncle paternel.
Le prieur de Bethléem, Yasmina Khadra, 272 pages, Flammarion
Livres précédemment chroniqués:
Parus chez Julliard:
L'équation africaine (2011)
Les anges meurent de nos blessures (2013)
La dernière nuit du Raïs (2015)
Dieu n'habite pas La Havane (2017)
Khalil (2018)
Parus chez Mialet-Barrault:
Pour l'amour d'Elena (2021)
Les vertueux (2023)
Morituri (2025)