Franck Thilliez – L’Autre Moi

Par Yvantilleuil

N’ayant déjà pas le sommeil facile, je peux désormais ajouter « un thriller à la couverture rose bonbon » à la liste de mes ennemis nocturnes. Car chaque fois que je tentais, plein de bonnes résolutions, de refermer « L’Autre Moi » à la fin d’un chapitre, le diabolique Franck Thilliez, parfaitement conscient de mon addiction extrême, surgissait aussitôt, tel un génie mal intentionné échappé de sa lampe, pour me souffler avec un sadisme feutré : « Allez… encore un. On n’est pas bien, là ? ». Et moi, parfaitement lucide quant aux regrets matinaux à venir, je replongeais malgré tout, buvant ses phrases une à une, grignotant mes heures de sommeil, tout en sachant déjà que je me réveillerai le lendemain plein de regrets, en me promettant de ne plus jamais recommencer… en attendant le prochain Thilliez, évidemment.

Ce cauchemar éveillé commence à Longepin, un site mystérieux niché au cœur de la forêt de la Grande Chartreuse. Ce village sous cloche, à la fois base militaire et laboratoire scientifique classé secret-défense, vit selon des règles strictes, sous surveillance permanente, coupé du monde. C’est là qu’arrivent Sibylle et Erwann. Lui est docteur en neurosciences, recruté pour participer à un projet aussi prestigieux qu’opaque. Elle, traumatisée par un accident qui lui a coûté son enfant et une partie de son visage, souffre d’une amnésie post‑traumatique sévère. La nuit, ses cauchemars sont si précis et si violents, qu’ils débordent sur sa conscience éveillée, brouillant irrémédiablement la frontière entre le rêve et le réel. En parallèle, une enquête policière suit deux enquêteurs confrontés à des meurtres d’une cruauté troublante. Deux récits qui progressent côte à côte, sans lien apparent… du moins au début.

Avec « L’Autre Moi », Franck Thilliez signe un thriller indépendant, sans son enquêteur fétiche Franck Sharko, ni Lucie Hennebelle, mais qui s’inscrit cependant pleinement dans son univers obsédant et hautement reconnaissable. Publié chez Fleuve éditions, ce vingt-cinquième roman explore une fois encore les failles de la mémoire, les dérives de la science et cette zone grise où la réalité se fissure jusqu’à devenir suspecte. Bref, un thriller foncièrement prenant qui retourne inévitablement le cerveau !

Un labyrinthe du moi qui se déroule dans une prison mentale nommée Longepin. Cet ancien camp de vacances reconverti en enclave ultra-sécurisée n’est pas un simple arrière-plan mais devient progressivement un dispositif narratif à part entière. Couvre-feu, zones interdites et identité sous surveillance… page après page, cette prison scientifique à ciel ouvert contribue à créer une sensation d’étouffement qui contamine autant les personnages que le lecteur.

La grande force de « L’Autre Moi » réside dans sa mécanique narrative. Thilliez avance par strates, multiplie les zones d’ombre et installe un malaise progressif. Confronté à deux temporalités, à deux récits et à une multitude de pistes, le lecteur est invité à douter de tout, y compris de sa propre lecture. Quand la mémoire se transforme en piège, le doute n’est plus un effet secondaire, mais devient l’outil central du roman.

Malgré le « remplacement » de Franck Sharko par une héroïne loin d’être spectaculaire, Thilliez livre un personnage principal dont la force réside justement dans sa fragilité et qui incarne à merveille ce doute qui nous accompagne de la première à la dernière page. Incapable de faire confiance à ses souvenirs, à ses cauchemars ou à son entourage, elle avance à tâtons, suspendue entre peur et lucidité. L’auteur évite soigneusement toute caricature et livre un personnage dont la psychologie est d’une finesse remarquable, tout en conférant au roman une densité émotionnelle rare.

Obsédé de longue date par la mémoire, le maître du thriller français plonge ici dans les neurosciences avec une rigueur quasi documentaire. Médicaments, protocoles expérimentaux et dérives possibles… tout semble suffisamment crédible pour nourrir une angoisse très contemporaine. Le roman ne se contente pas de divertir, il interroge frontalement la notion d’identité à l’ère d’une science capable de modifier, d’altérer, voire de reprogrammer le moi.

En livrant un roman où la mémoire ment avec méthode et qui fissure progressivement le moi, Franck Thilliez propose un labyrinthe mental où chaque certitude semble provisoire et où chaque révélation devient suspecte. Le maître du thriller français y confirme son statut d’architecte redoutable, capable d’ouvrir de nombreuses portes tout en les refermant avec une précision d’horloger.

Un thriller rose bonbon pour nuits blanches, imaginé par un auteur diabolique qui nuit gravement au sommeil !

L’Autre Moi, Franck Thilliez, Fleuve, 456 p., 22,95 €

Elles/ils en parlent également : Yvan, Aude, Fanny, Passeur de livres, Petite étoile livresque