Derrière chez Melechon, le canal Saint Martin
- Tu devrais aller marcher une heure, t'es tout blanc
- A vélo ça compte?
J'ai pris le biclou une tente et un duvet au cas où
Les bords du canal de l' Ourcq sont très achalandés. J’ai pris langue avec 1 kayakiste de sorte que j'ai su que la ville de Coppé était au fond là-bas tout droit, sans la rotondité de la terre on verrait ses faubourgs
- Si tu tombes pas dans le canal tu y es dans deux heures
Vers Pantin je suis tombé dans une embuscade, y avait du saucisson et de la bière. Je me suis mis bien avec un couple multiculturel lfiste. A toi, à moi, à nous. Il était 19 heures et ma destination s'éloignait
Ce matin la pluie avait le goût dissident de la liberté. C’est comme le goût normal mais à vélo. Hier, j’étais en bivouac dépendant d’une trêve de la pluie pour décamper. Ce matin je sors d’une nuitée avec douche (chaudes) et cafés. A ventre plein contre ventre vide je m’éloigne des gens normaux de mon âge déçus de ne pas trouver leur marque de yaourt au gingembre préférée au buffet à volonté. Les hommes terminent les phrases par des ahahah les femmes gloussent, le monde peut cramer, nous les boomers on se marre.
Ainsi que dans toutes activités de grand air couvreurs zingueurs, motocyclistes ou randonneurs regardent la pluie avec la hauteur des hommes que rien n’entrave. Fort de la supériorité du mec au prépuce irréprochable dans un cuissard sec et un tee-shirt repassé, je reprends les paroles de “On the road gain“ où je les avaient laissées. Pas besoin de passer aux stands pour changer de gommards même si la piste au bord du canal est annoncée wet le revêtement n’est pas vraiment du goudron. C’est plutôt un concassage pierreux avec un bon grip et pas trop de vibrations, bien drainé et sans projections, j’y vais de mon pédalage enthousiaste. L’avantage de la pluie et du lundi matin, c’est la solitude! Personne ne va m’humilier en me dépassant avec dix bornes de mieux. A l’instar de tout motocycliste bien équipé je sais que ça se joue dans le temps. Ce n’est qu’une question d’heures au sec avant de concéder après une période de déni que ça commence à craindre mais, pour l’heure, le petit rhomboïde est encore sec. Cet espace entre les deux omoplates impossible à gratter si l’on n’est pas adepte du yoga justifie la vie en couple. Ça et un crédit immo. Les gambettes à l’air, mon barda sous la selle fait office de garde boue, le haut du corps protégé par un ciré, les mains dans les mitaines le reste de mon barda sous le guidon me fait le même rempart contre les remontées de la roue avant. Visière basse, lunettes, j’ai le port de tête d’un taureau invulnérable aux banderilles de pluie. Depuis une heure à ce train jovial, fonçant vers un toréador imaginaire je fredonne, désormais trempé, l’air de Carmen “ prends garde à toi!“ avec la vision du myope binoclard d’un François Hollande lors d’un discours à l’île d’Yeu. Même pas mal! Je n’évite plus les flaques, je les pourfend de la roue avant comme l’étrave d’un bateau dans la bourrasque partage la vague en deux. Vent debout je relance en danseuse à chaque ralentissement. Le petit rhomboïde de mon intégrité attaqué par la perfidie de la goutte glissant le long de ma nuque, je sais que le combat est perdu d’avance. Marin dans le grain, motocycliste dans les colères de la météo, petit cheval dans le mauvais temps, tous les salariés ont senti les manquements à l’honnêteté à l’assaut de ses convictions dans une carrière quand le vent tourne. Le “qu'est-ce que je fous là ?“ se glisse entre le “should i stay or should i go?“ et le “à quelle heure on mange?“ parmi les questions existentielles.
Je rembobine!
Bien sûr, j’ai fais diversion avec l’affaire Dominique A. comme si j’en avais qq chose à branler de ce Jean-Foutre.
Non, y a aut’chose. De l’indicible qui me fait vivre comme un clodo depuis trois jours dans le même slip.
Pantin, Saint Denis, Bondy, Aulnay sous bois, Villeparisis riantes cités dortoir, trottinettes électrique plein phare et plein badin ça c’était samedi soir sur la terre. Les rives du canal de l’Ourcq sont livrés aux barbecues/merguez, pécheurs, familles, mais je choisis les coins sombres et les sweat à capuches pour discuter le bout de gras. J’avais pris la précaution de me débarrasser de ma peau de saucisson dans une poubelle non racisée et c’est au cri de cheik Yacine Palestine vaincra que j’ai pris langue avec les barbares. N’en déplaise à Jordan de mes deux Cécile je suis reparti intact avec mon vélo et enrichi de discussions philosopho-théologiques piquantes comme une sauce algérienne. Les gens sont adorables et ne connaissent toujours pas Dominique A. Personne, à qq km du microcosme, n’est dupe. Des tordus qui savent derrière quel arbre il est correct d’aller déféquer ils en voient tous les jours. — L’Olympia oui ji conné mè jy vé jamé. — Bon j’arrête de faire mon Lévy Strauss, Virginie Despentes tu connais? Lévy Strauss c’est une marque de jean de boomer ça non? Y a un renoi Bac + 4 technicien de surface qui stoppe ma liste de clichés et me recentre sur mon sondage. — Ils ont commencé le tri? — C’est ça! Si tu vas à l’Olympia t’es de droite!
—Si Souchon se produisait au Casino de Paris il serait de droite comme Enrico Macias? — Ui, l’artiste digne de ce nom est de gauche, il achète son libé dans des kiosques de gauche, pas dans des gares. Si un mec se fait fait choper avec un bouquin de chez Grasset, il est de droite, “ils“ vont avoir des salles de spectacle et des éditeurs à eux
— Ici, tu sais ça lit pas des masses on s’en fout de ta littérature de blanc.
Jusqu’à Villeparisis, pas un dealer! Rien que des mecs et qq femmes voilées qui ne font pas semblant et à qui on ne la fait pas.
Une femme en foulard passe trottinant derrière un clébard, c’est son espace libre où elle peut faire ce qu’elle veut quand les mômes sont torchés et la semoule dans la couscoussière
Je suis un homme malade, je suis un homme impuissant, je suis un homme méchant, je suis l’homme des carnets dans la cave de Dostoyevski.
Je suis là à pédaler comme un con car je me sens concerné par les insignifiances de la terre entière, je suis un homme infréquentable qui oublie que lorsque l’on s’adresse à une femme tu peux lever le capot mais faut mettre des gants blancs y compris quand ta Ferrari ressemble à une Dacia, ça reste une Ferrari surtout si c’est ta voisine d’oreiller
Même si tu viens d’apprendre que ton daron a le crabe qui lui bouffe les roubignolles tu dois rester zen. Le manquement à l’honnêteté commence là: ne pas faire diversion
Voilà c’est dit!
“ Va marcher une heure — Paris Mai 2026“