Paul McCartney, ou l’art de rester humain quand on est devenu une légende

Publié le 14 mai 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Il y a des interviews qui ne changent pas l’histoire officielle, mais qui déplacent subtilement la manière dont on regarde une légende. Celle accordée par Paul McCartney au podcast The Rest Is Entertainment, dans le décor presque trop symbolique d’Abbey Road, appartient à cette catégorie rare. On n’y découvre pas un vieux sage venu distribuer ses aphorismes depuis le sommet de la montagne, ni un monument fatigué par sa propre statue, mais un homme qui continue de rire, de douter, de regarder la télévision, d’écrire des chansons sur ses parents et de refuser les selfies parce qu’il préfère encore une vraie conversation à une image volée. À l’occasion de la sortie de The Boys of Dungeon Lane, McCartney revient sur Liverpool, la classe ouvrière, les panneaux de rue subtilisés par les fans, les chansons qui vieillissent mieux que leurs auteurs, les nouvelles qui tombent dans le trou noir des concerts, et cette étrange discipline qui consiste à rester normal quand le monde entier vous traite depuis soixante ans comme un artefact culturel. De l’anecdote du singe de Saint-Tropez à la puissance fédératrice de Hey Jude dans une Amérique fracturée, l’entretien dessine moins le portrait d’une icône que celui d’un homme qui a compris, mieux que quiconque, que la fête ne vaut que si elle se partage.


Il y a des entretiens qui se distinguent moins par les révélations qu’ils livrent que par le climat qu’ils instaurent. L’interview accordée par Sir Paul McCartney dans le cadre du podcast The Rest Is Entertainment, enregistrée dans le saint des saints d’Abbey Road Studios, appartient à cette seconde catégorie. On y entend un homme de quatre-vingts ans passés parler avec la même fraîcheur qu’un jeune musicien découvrant son métier, mais avec l’autorité tranquille de celui qui a tout vécu : la Beatlemania, l’expérimentation studio la plus radicale du XXᵉ siècle, la séparation publique d’un groupe devenu mythologique, la traversée des décennies, l’arrivée d’Internet, des réseaux sociaux, et désormais d’une époque où les téléphones portables ont remplacé jusqu’au regard que les gens posent sur les œuvres d’art.

C’est précisément ce paradoxe — l’humilité d’un témoin, l’autorité d’un monument — qui fait la singularité de cet échange. Et c’est tout l’intérêt du dispositif choisi par le podcast : les questions ne sont pas posées par les animateurs, mais envoyées par les auditeurs. McCartney se retrouve donc face à une chambre d’écho populaire, une sorte de tribunal bienveillant qui l’interroge non pas sur des sujets convenus, mais sur ce qui intrigue, amuse, ou émeut véritablement le public.

Cet article propose de revenir sur cette conversation, de la dépouiller de ses pudeurs, d’en explorer les zones les plus riches et les plus inattendues. Il s’agit d’un long format, à la mesure du personnage : car parler de McCartney, c’est aussi accepter qu’on ne le résume jamais en quelques phrases.

Sommaire

  • Dungeon Lane, ou la nostalgie comme art du présent
  • Qui se souvient d’avoir écrit Blowing in the Wind ?
    • Le rapport au soi du passé
    • Comment reste-t-on « normal » après avoir été à ce point célèbre ?
    • L’innocence comme discipline
  • Le singe, le selfie, et la philosophie de la rencontre
    • Naissance d’une doctrine du refus
    • Le selfie comme épidémie spirituelle
    • Une mémoire d’avant les téléphones
  • Être célèbre, hier et aujourd’hui
    • La célébrité comme objectif puis comme condition
    • Le téléphone, frontière entre deux mondes
    • Les « lovable rogues » et la presse
    • Confondu avec qui ?
  • La culture comme passion ordinaire
    • Pointless, Gogglebox, House of Games : la télévision britannique préférée d’un Beatle
    • Sur les influenceurs et la célébrité sans talent
  • Le succès, l’agilation, et le bonheur d’avoir réussi
    • Que signifie le succès aujourd’hui ?
    • Aimer l’agilation
    • Une éthique de l’ambition assumée
  • Habiter sa propre légende
    • Que ressent-on quand on s’appelle Paul McCartney ?
    • Abbey Road, ou la mémoire incarnée dans la pierre
    • Les chansons ratées
    • Et faut-il continuer à jouer ce qu’on a trop joué ?
    • Bob Dylan en contre-exemple
  • Artiste ou entertainer ?
    • Hey Jude dans l’Amérique de Trump
  • La gratitude et la postérité
    • Le merci du présentateur
    • Les Beatles à House of Games
  • Réflexions post-entretien : ce que cette conversation révèle
    • Le mystère de la longévité
    • L’effet d’équipe
    • Coïncidence avec David Attenborough
    • Le passage piéton qu’on rate
  • Ce que cette interview nous apprend, au fond
    • Sur la célébrité
    • Sur la création
    • Sur le vieillissement
  • La classe ouvrière comme matrice intellectuelle
  • Une remarque sur l’auto-ironie britannique
  • La rider, l’ego, et la simplicité retrouvée
  • Comment McCartney écrit aujourd’hui
  • Sur ce que l’interview ne dit pas
  • Pourquoi le public l’écoute encore
  • Pourquoi cette interview compte

Dungeon Lane, ou la nostalgie comme art du présent

Le nouvel album et le mystère du panneau volé

Le nouvel album s’intitule The Boys of Dungeon Lane. Le titre, énigmatique pour qui ne connaît pas la géographie sentimentale de Liverpool, fait référence à une rue précise de la ville natale du chanteur. Une rue qui, depuis l’annonce de l’album, semble avoir perdu une partie de sa signalétique. Un auditeur, Matthew Lumby, raconte être allé y faire son pèlerinage à peine la nouvelle tombée. Verdict : les panneaux avaient déjà disparu.

McCartney en sourit avec gourmandise. Il s’était lui-même rendu sur les lieux pour photographier la rue en vue de la pochette de l’album. Le panneau avait été dérobé avant même qu’il n’arrive. La pochette est donc, comme il l’avoue avec une candeur désarmante, un « montage ». Un faux. Une reconstruction. Et l’histoire est révélatrice à plus d’un titre.

Elle dit d’abord quelque chose de l’époque. McCartney, qui a vu l’humanité changer plusieurs fois sous ses yeux, observe avec une lucidité amusée que « les philosophies ont changé ». Quand il était enfant, raconte-t-il, « personne n’aurait osé voler un panneau de rue. C’était quelque chose que la génération plus âgée faisait. » Aujourd’hui, l’annonce d’un album suffit à déclencher une chasse aux trophées. La nostalgie d’une rue produit la disparition de cette rue. C’est presque une métaphore parfaite de notre rapport contemporain à la culture : on consomme les symboles plus vite qu’ils ne se sédimentent.

L’autre dimension de cette anecdote, c’est qu’elle inscrit McCartney dans une généalogie patrimoniale dont il a parfaitement conscience. Abbey Road. Penny Lane. Et maintenant Dungeon Lane. Les rues que touche McCartney deviennent des lieux. Et leurs panneaux deviennent des reliques. Il est probablement, comme le suggère le présentateur avec humour, « responsable du vol de plus de panneaux de rue qu’aucun être humain dans l’histoire ». La phrase fait rire, mais elle dit quelque chose de profond : il existe peu d’artistes capables de transformer ainsi la topographie ordinaire en lieu de mémoire collective.

Écrire sur le passé sans devenir un fantôme

Une question d’un auditeur, Matt Creasy, met le doigt sur un défi artistique central : comment écrire sur le passé sans que la musique ne sente la naphtaline ? Comment évoquer des souvenirs de Liverpool tout en restant dans le présent ?

La réponse de McCartney est d’une simplicité presque déroutante. Il ne se pose pas la question. Parce que c’est lui qui écrit, parce qu’il écrit à la guitare ou au piano, parce qu’il ne peut pas faire grand-chose d’autre que ce qu’il fait, le résultat sera nécessairement, dit-il, « un peu présent ». L’auteur garantit l’actualité, quelle que soit la matière.

C’est une réponse qui pourrait paraître désinvolte. Elle est en réalité d’une grande sagesse esthétique. McCartney refuse la tentation pasticheuse — celle qui consisterait à imiter les codes du passé pour évoquer le passé. Il fait l’inverse : il écrit dans son style à lui, qui est éminemment contemporain par construction (car le style d’un artiste vivant l’est forcément), et c’est ce style qui rend la matière du passé respirable. Le passé ne s’aborde jamais qu’à travers le filtre d’un présent. Et le présent, ici, c’est l’écriture mccartneyenne, immédiatement identifiable, infiniment souple, traversée de toutes les influences mais réduite à une signature unique.

Il y a toutefois une exception qu’il signale lui-même : la chanson dédiée à ses parents, Salesman Saint. Là, il s’autorise un clin d’œil sonore aux orchestres des années 40, à ce que ses parents auraient écouté. Une ligne du texte évoque « le seul divertissement, un piano et la radio, du thé chaud et des cigarettes ». L’image est saisissante. On y voit un intérieur populaire de Liverpool d’après-guerre, le père au piano lors des chants en famille, la mère, les cigarettes, le thé fort. Tout un monde tient dans cette phrase.

La mémoire comme matière première

Ce qui frappe dans la démarche de McCartney, c’est qu’elle est exactement à l’opposé du marketing nostalgique. Là où une industrie entière sait aujourd’hui exploiter la mémoire collective — en recyclant à l’infini les esthétiques des décennies passées — McCartney la travaille comme une matière personnelle. Il ne convoque pas « les années 60 » comme abstraction culturelle. Il convoque sa mère, son père, sa rue, son thé, ses cigarettes. La nostalgie devient familiale et non générationnelle. Elle devient intime et non commerciale.

C’est d’ailleurs ce qui peut expliquer la puissance émotionnelle reconnue de l’album. McCartney rapporte qu’il reçoit de nombreux retours d’auditeurs en larmes. Il cite spécifiquement la chanson Days We Left Behind, et un vers qui semble particulièrement frapper le public : « Nothing stays the same, no one needs to cry. » Rien ne reste pareil, personne n’a besoin de pleurer. C’est précisément ce vers, dit-il en souriant, qui fait pleurer les gens. Le paradoxe est connu : la consolation déclenche les larmes que l’angoisse retenait.

Il y a, dans cette manière de transformer la mémoire personnelle en émotion partageable, quelque chose qui rappelle ce que faisait Eleanor Rigby à l’époque. McCartney a toujours eu ce don de raconter des vies anonymes, de leur prêter un poids qui n’appartient en principe qu’aux grandes destinées. Il l’a fait pour les solitaires d’Eleanor Rigby, pour le hors-la-loi de Rocky Raccoon, pour la couturière de Jenny Wren. Il le fait aujourd’hui pour ses propres parents. Le geste reste le même : prendre une existence ordinaire et lui rendre la dignité du chant.

Qui se souvient d’avoir écrit Blowing in the Wind ?

Le rapport au soi du passé

Une question reprend une remarque célèbre de Bob Dylan : quand il regarde les chansons qu’il a écrites à 20 ans, Dylan dit ne pas vraiment savoir qui était cette personne qui a écrit Blowing in the Wind. McCartney éprouve-t-il la même chose ?

Sa réponse, là encore, est révélatrice. « La seule différence », dit-il, « c’est que moi, je sais qui était cette personne. » Il y a une ligne, une continuité, entre le jeune homme qui débarquait à Abbey Road et le vieux musicien qui y revient aujourd’hui. Il identifie nettement les étapes. La première phase, c’est l’écriture directe aux fans : « Love Me Do », « Please Please Me », « From Me to You », « She Loves You ». Le pronom est toujours présent, soit en première personne, soit en deuxième personne. C’est une adresse directe. Une lettre d’amour collective.

Puis vient une seconde phase, où la maturité s’installe et où l’écriture devient « un peu plus artistique ». On glisse de la chanson-message à la chanson-monde. Les Beatles cessent d’écrire à des fans pour commencer à écrire à des contemporains, puis à la postérité.

McCartney dit donc se reconnaître dans son passé. Il s’agit pourtant d’une reconnaissance qui n’a rien de naïf. Il sait que le garçon de Liverpool qui chantait « love me do » n’est pas exactement le même que celui qui composa Eleanor Rigby ou A Day in the Life. Mais il assume une forme d’unité biographique. Une continuité de soi à travers le temps. Cette confiance, somme toute rare, dit quelque chose d’une santé psychique remarquable.

Comment reste-t-on « normal » après avoir été à ce point célèbre ?

C’est sans doute la question la plus directement adressée à son énigme personnelle : comment a-t-il fait pour rester innocent, pour rester lui-même, pour ne pas devenir fou ? Comment, après six décennies au sommet, après les Beatles, les Wings, les tournées planétaires, l’anoblissement, les présidents, les rois, les milliards d’écoutes, comment fait-on encore pour ressembler à un être humain ?

Sa réponse est simple : la famille. McCartney revient longuement sur sa chance d’être issu d’un foyer aimant, d’avoir eu derrière lui des parents qu’il décrit comme « des gens de la classe ouvrière, intelligents ». Et il glisse, avec une fierté tranquille, une phrase qu’il faut entendre : « Je dis toujours aux gens : ne sous-estimez jamais la classe ouvrière. » Il prolonge avec un exemple concret : son cousin Bert, plombier, qui composait des mots croisés pour The Guardian et The Times. « Pour faire ça, il faut être plutôt malin. » Et il ajoute : « Et c’était juste l’un d’entre nous. »

Il y a là une éthique implicite. McCartney a vu trop de gens présupposer la médiocrité chez les gens modestes pour ne pas vouloir, à chaque occasion, démentir ce préjugé. Il sait d’où il vient, et il sait que d’où il vient était plus riche qu’on ne croit. Cette fidélité à ses origines, cette capacité à ne jamais traiter ses parents ou ses cousins comme des ombres qu’il faudrait dépasser, c’est peut-être le vrai secret de sa stabilité.

L’innocence comme discipline

Il faut s’arrêter sur ce mot d’innocence, qui revient plusieurs fois dans la conversation. McCartney lui préfère « normalité », mais on sent bien que le présentateur, en parlant d’innocence, désigne quelque chose de plus précis : une forme d’émerveillement préservé, une absence de cynisme, une capacité à dire encore « j’aime ça » sans détour.

Cette innocence n’est pas un état naturel. À ce niveau de célébrité, elle est nécessairement une discipline. Le simple fait que McCartney refuse aujourd’hui systématiquement les photos avec ses fans le montre. Il a compris qu’il devait protéger quelque chose en lui, et il a élaboré une stratégie pour le faire. On y reviendra.

Mais cette discipline a une racine qui, elle, est bien naturelle : elle vient de la famille. Quand on a été aimé enfant pour ce qu’on était, on n’a pas besoin, adulte, d’être aimé pour ce qu’on représente. McCartney peut donc se permettre, devant la machine à célébrité, de rester quelque peu indifférent. Il a déjà eu sa dose d’amour à la maison.

Le singe, le selfie, et la philosophie de la rencontre

Naissance d’une doctrine du refus

C’est probablement le passage le plus drôle, et l’un des plus profonds, de l’interview. McCartney explique pourquoi il refuse désormais quasi systématiquement les photos avec les fans, et l’explication s’organise autour d’une image inattendue : un singe sur la Côte d’Azur.

À Saint-Tropez, raconte-t-il, il y a un homme sur le front de mer qui possède un singe. Les touristes paient pour se faire photographier avec lui. « Et je ne veux vraiment pas me sentir comme ce singe. Or, quand je prends une photo avec quelqu’un, c’est exactement comme ça que je me sens. » Le mot est lâché, et il est terrible. La photo de fan transforme la star en attraction. Elle annule la rencontre au profit du trophée.

McCartney articule alors une philosophie de la conversation. Quand quelqu’un l’aborde dans la rue, il dit non aux photos, mais oui à la rencontre. Il prend le temps. Il parle. Il explique. Et l’explication est, justement, longue. Elle inclut Saint-Tropez, le singe, le sentiment d’être réduit à un objet. La personne en face, captivée, oublie d’abord pourquoi elle est venue. Elle écoute. Elle reçoit un vrai moment d’attention humaine. Puis, parfois, elle se rend compte qu’elle n’a pas eu sa photo, et — comme le souligne l’animateur dans une saillie hilarante — « elle revient vers ses amis, et leur dit : tu as rencontré Paul, t’as eu la photo ? — Non, il m’a juste parlé d’un singe. »

Mais c’est précisément le point. McCartney offre à ses fans quelque chose de plus rare qu’une photo : un moment. Une attention. Une présence. Il échange le souvenir-document contre le souvenir-vécu. À l’époque du tout-numérique, le geste est presque révolutionnaire.

Le selfie comme épidémie spirituelle

Le présentateur partage à ce sujet une observation qui résonne : il est allé au Louvre avec sa fille, et a constaté que « personne ne regardait les tableaux. Ils tendaient juste leur téléphone et les photographiaient. » Le constat est désormais banal. Mais il est devenu philosophiquement urgent.

McCartney, qui est sans doute, en termes de cliché collectif, « un peu comme la Joconde », a tout à fait conscience du phénomène. Et il refuse, à son niveau, de l’alimenter. Refuser la photo, c’est refuser que la rencontre soit immédiatement archivée plutôt que vécue. C’est rappeler que l’expérience humaine, même brève, vaut davantage que sa documentation.

Il y a une ironie superbe à voir un homme dont la vie entière a été photographiée à un degré inégalé devenir, à 80 ans passés, l’un des plus farouches contempteurs de la culture du selfie. Mais ce n’est pas une posture conservatrice. C’est, au contraire, une protection de l’humain, à la fois pour lui et pour ses interlocuteurs. Il leur offre la chose qu’ils sont en réalité venus chercher, même s’ils ne le savent pas : un peu de Paul McCartney en personne, pas son image.

Une mémoire d’avant les téléphones

McCartney évoque un souvenir : il prend le train, descend à une gare proche d’un concert, marche seul jusqu’à la salle, et tombe sur « une petite bande de filles » qui le repèrent et se mettent à hurler. Il ne panique pas. Il leur propose un marché : « Les filles, calmez-vous. Si vous restez tranquilles, je signe tous les autographes, et on entre ensemble. » Et elles obtempèrent. « Elles ont compris qu’elles allaient avoir un moment spécial. »

Ce souvenir, en apparence anecdotique, dit quelque chose de profond sur la nature du contrat tacite entre une star et ses fans à l’époque pré-numérique. Il y avait une négociation possible, une économie du temps et de l’attention. Aujourd’hui, dès qu’on est reconnu, « ils tendent la main vers leur téléphone ». L’échange est unilatéral, l’image est captée, et le moment est consommé avant même d’avoir été vécu.

McCartney ne se plaint pas. Il observe. Il propose une autre voie. Mais il reconnaît que cette voie est devenue « radicale ». Il raconte qu’il a expliqué ce principe à Oprah Winfrey, qui lui a demandé pourquoi avec une stupéfaction presque enfantine : « Tu ne fais pas de photos ? » — « Non. » — « Pourquoi ? » — « Parce que je ne veux pas. » On rit. Mais on comprend aussi que dans l’industrie du spectacle, refuser une photo est devenu un acte presque transgressif.

Être célèbre, hier et aujourd’hui

La célébrité comme objectif puis comme condition

Une question d’auditeur s’attaque frontalement à un sujet vertigineux : McCartney étant probablement la personne célèbre depuis le plus longtemps de toute l’histoire récente, comment décrit-il l’évolution même de la célébrité ?

Sa réponse débute par une réfutation salutaire d’un cliché. Non, dit-il, la célébrité dans les années 60, ce n’était pas un poids. C’était, au contraire, l’objet désiré. « Quand on devient célèbre pour la première fois, on adore ça. Parce que c’est ce qu’on cherchait à faire. »

Il faut entendre cette phrase dans toute sa portée. Une partie considérable de la mythologie contemporaine autour des stars consiste à dire qu’elles « souffrent » de leur célébrité, qu’elles n’ont rien demandé, qu’elles ont été aspirées par la machine. McCartney démonte gentiment cette légende. Tout l’enjeu, quand on commence dans la musique populaire, c’est précisément de devenir célèbre. C’est même la définition opérationnelle du succès. Et quand on y parvient, il serait grotesque de prétendre qu’on n’en voulait pas.

Cette honnêteté est tonique. McCartney enchaîne en moquant doucement ce qu’il appelle « l’affliction moderne » : ces stars qui se plaignent que les gens « les embêtent ». Pour lui, il n’y a jamais eu de plainte. On apprend à gérer. On compose. On négocie. Mais on ne se cache pas derrière une fausse modestie.

Le téléphone, frontière entre deux mondes

Là où l’évolution se fait sentir, c’est dans le rapport quotidien aux gens. Pas dans la célébrité comme statut, mais dans la célébrité comme expérience interactionnelle. Le téléphone portable a changé la nature même des rencontres. Avant, dit-il en substance, le contact était humain. On parlait. On signait. On échangeait quelques mots. Aujourd’hui, le contact est médié par l’écran. La main se tend vers l’appareil avant qu’elle ne se tende vers l’autre.

C’est cette mutation qui justifie sa politique de refus des photos. Il ne s’agit pas pour lui de rejeter ses fans. Il s’agit de leur proposer une autre forme de contact, plus ancienne, plus vraie, plus mémorable. Une forme qui ressemble à ce qui se passait dans les années 60, quand une fan attendait son idole non pas pour le capturer mais pour le voir.

Les « lovable rogues » et la presse

Sur la presse, McCartney est tout aussi serein. Il rappelle qu’il avait pour habitude d’appeler les journalistes « des canailles aimables » — des coquins qu’on excuse. Certains ne sont plus tout à fait « aimables », concède-t-il. Mais globalement, l’intrusion ne le perturbe pas. « C’est leur boulot. Tant qu’ils n’écrivent pas trop de mal sur vous, c’est un risque du métier. »

Cette acceptation pragmatique tranche, là encore, avec l’attitude de nombre de ses cadets. Elle dit quelque chose de la génération de McCartney : on a grandi dans une Angleterre où la presse populaire faisait partie du paysage, où l’on n’imaginait pas pouvoir vraiment la contrôler, et où la stratégie la plus saine consistait à s’en accommoder plutôt qu’à la combattre. Aujourd’hui, beaucoup de stars consacrent une énergie considérable à se battre contre les médias. McCartney, qui en a vu passer plus que quiconque, est plus économe de ses émotions.

Confondu avec qui ?

Vient alors une question délicieuse : « A-t-il déjà été confondu avec une autre célébrité ? » McCartney réfléchit. Non. Jamais. L’animateur conclut avec justesse : « Tu es le prédateur ultime des célébrités. Le sommet de la pyramide. » On rit. Mais c’est vrai. Confondre McCartney avec un autre est presque ontologiquement impossible. Il n’a pas de double envisageable. C’est une singularité.

La culture comme passion ordinaire

Pointless, Gogglebox, House of Games : la télévision britannique préférée d’un Beatle

L’interview prend ici un tournant particulièrement réjouissant. À la question « À quel jeu télévisé aimeriez-vous participer ? », McCartney répond sans hésiter : Pointless. Et il enchaîne immédiatement avec ses autres émissions préférées : Gogglebox, House of Games. Pour les téléspectateurs britanniques, ces références sont immédiatement reconnaissables. Pour le lecteur français, il faut imaginer : Pointless, c’est un jeu d’érudition basé sur la rareté des bonnes réponses. Gogglebox, c’est un programme qui filme des gens en train de regarder la télévision. House of Games, c’est un jeu d’esprit présenté par Richard Osman, qui se trouve être l’un des intervieweurs du podcast.

Ce détail compte. McCartney n’est pas un consommateur de « haute culture » qui se cacherait pour regarder Strictly Come Dancing. Il aime la télévision de divertissement britannique avec un naturel revendiqué. Il en est même, semble-t-il, un fan attentif. La productrice de Would I Lie to You? en profite d’ailleurs pour lui transmettre une invitation à participer à l’émission spéciale de Noël. Réponse de McCartney : un rire ravi. Il connaît. Il aime.

Cette confession dit deux choses. D’abord, McCartney n’a aucun mépris pour la culture populaire. Il en est issu. Il y a contribué massivement. Il continue de la consommer. Ensuite, il habite vraiment la culture britannique contemporaine. Il n’est pas figé dans son aura mythologique. Il regarde les mêmes programmes que les ouvriers de Manchester et les enseignants de Birmingham. Cette ordinarité culturelle, par contraste avec l’extraordinaire de sa propre vie, est l’une des clés de son magnétisme.

Sur les influenceurs et la célébrité sans talent

Une question, signée Cherry, lui demande quel comportement contemporain le déconcerte. McCartney évoque « tout ce truc d’influenceurs ». Sa femme lui montre parfois des contenus, et il observe sans toujours comprendre. Il glisse une réflexion qui pourrait sembler banale mais qui, dans sa bouche, prend un autre poids : « des gens qui ne semblent pas particulièrement talentueux deviennent extrêmement célèbres ».

Il ajoute aussitôt, avec une autodérision typiquement britannique : « Il faut faire attention à dire ce genre de choses, parce qu’on a l’air vieux jeu, ce que je suis. » La nuance est essentielle. McCartney ne se pose pas en moraliste. Il ne fustige pas la jeunesse. Il observe simplement que le rapport entre talent et célébrité, qui était le seul rapport possible dans la culture où il a grandi, semble s’être largement défait. Il y a aujourd’hui des célébrités sans talent identifiable, ou plus précisément sans talent assimilable aux talents traditionnels (chanter, écrire, jouer, danser).

Le présentateur lui glisse que, à 80 ans passés, on a tout de même le droit de tenir ce discours. McCartney sourit. Mais on sent qu’il préfère, fondamentalement, ne pas s’attarder sur ce que la modernité gâche, et plutôt continuer à faire ce qu’il sait faire : de la musique.

Le succès, l’agilation, et le bonheur d’avoir réussi

Que signifie le succès aujourd’hui ?

C’est l’une des questions les plus intéressantes posées à McCartney : ayant connu toutes les formes de succès imaginables, qu’est-ce que cela signifie encore, pour lui, qu’un album marche ?

Sa réponse est désarmante : « Que les gens aiment ce que je fais. » Ce qui était autrefois le minimum syndical est devenu, dit-il, « la seule ligne ». Il n’y a plus de course aux chiffres, plus d’enjeu de positionnement. Il y a simplement le désir, qui n’a pas changé depuis ses débuts, que son public adhère à sa musique.

Mais McCartney est lucide : son public, en concert, n’aime pas spontanément les nouvelles chansons. Il en parle avec un humour magnifique. Quand il joue un grand titre des Beatles, « les téléphones s’allument, et c’est comme une galaxie la nuit ». Quand il joue une nouvelle chanson, « c’est comme un trou noir ». L’image est puissante, et terriblement juste. Tout artiste vivant qui a un répertoire ancien connaît cette asymétrie. Le public veut le familier. Le nouveau est un risque, presque une infidélité.

Il faudrait, suggère le présentateur, lui dire : « Ces chansons-là aussi étaient nouvelles, à l’époque. » McCartney rit. Mais il sait que rien n’y fera. Le public veut ce qu’il connaît. C’est la rançon du mythe.

Aimer l’agilation

McCartney glisse alors un mot qui mérite qu’on s’y arrête : « agilation ». Ses enfants se moquent de lui parce qu’il aime, dit-il, « l’agilation ». Le mot est étrange. Il combine, semble-t-il, « agitation » et quelque chose comme « élation ». C’est l’excitation produite par l’enthousiasme du public, le bruit, l’énergie, le bourdonnement.

Le présentateur ose la question gênante : « Tu aimes l’agilation parce que ça veut dire que tu as bien fait ton boulot ? Ou est-ce qu’il y a de l’ego dedans ? Ou est-ce que tu veux que les gens aiment ce que tu as créé ? » McCartney prend la question au sérieux. Il développe l’idée que créer une chanson, c’est mettre au monde un enfant. « Vos bébés s’envolent dans le monde. » Si les gens les aiment, c’est ce qu’on cherchait. Au-delà de la satisfaction intime de la création, ce qui valide l’œuvre, c’est l’écho.

Cette honnêteté est, là encore, salutaire. À une époque où les artistes prétendent souvent ne créer que pour eux-mêmes, où l’idée même de plaire est suspectée, McCartney rappelle une vérité simple : l’art populaire existe pour être aimé. Et l’aimer aimer, ce n’est pas de l’ego. C’est la respiration normale d’un créateur connecté à son public.

Une éthique de l’ambition assumée

Il développe ensuite une réflexion plus large sur l’ambition. Pourquoi les artistes contemporains ont-ils tant de mal à dire qu’ils aiment l’agilation ? Réponse de McCartney : parce qu’on les a entraînés à se considérer comme insignifiants. Il évoque le conseiller d’orientation qui, à l’école, vous dit : « Tu es nul. Il n’y a rien pour toi dehors. » Et puis on monte un groupe, on commence à réussir un peu, et qu’est-ce qu’on cherche au fond ? « L’approbation. L’argent. Sortir de ses conditions. S’élever dans le monde. »

Et il ajoute, magnifiquement : « Je ne pense pas qu’il y ait de raison d’être timide là-dessus. Tout le monde le sait, de toute façon. Si vous avez un boulot, vous voulez une promotion. Si vous avez une émission de télé, vous voulez de l’audience. » La phrase, dans sa simplicité, balaye une bonne partie de l’hypocrisie contemporaine sur l’art. Oui, on veut être aimé. Oui, on veut être reconnu. Oui, on veut rester dans la place. Et c’est très bien comme ça.

Habiter sa propre légende

Que ressent-on quand on s’appelle Paul McCartney ?

Le présentateur tente alors une question philosophique majeure : qu’est-ce que ça fait, le matin, de se réveiller en étant Paul McCartney ? De considérer la vie qu’on a vécue, parmi les plus extraordinaires de toutes les vies humaines ?

McCartney répond avec une honnêteté étonnante. Son bouclier, dit-il, c’est de ne pas trop y penser. « Parce que je me dis : attends, je cherche encore un petit succès. Et puis si j’en ai déjà quelques-uns… j’ai eu celui-là, et celui-là, et celui-là. Si je me dis vraiment : ‘Paul, t’es un grand homme’… ma tête exploserait. »

Il a élaboré, avec une intelligence pratique remarquable, une stratégie de modulation intérieure. Il dampe. Il filtre. Il se dit : « c’était bien, ça ». Il ne se laisse pas saisir par la conscience pleine de ce qu’il est. Il maintient une distance entre l’homme qu’il est au quotidien — celui qui se lève, prend son petit-déjeuner, parle à ses enfants — et le personnage public — « le célèbre », comme il dit.

Cette distinction est cruciale. McCartney ne se confond pas avec sa propre statue. Il sait qu’il y a, quelque part, un Paul McCartney mythologique qui parcourt l’imaginaire de centaines de millions de personnes. Mais ce Paul McCartney n’est pas exactement lui. Lui, c’est l’homme qui doit « se lever et prendre son petit-déjeuner ». C’est cette dissociation maîtrisée qui le protège.

Abbey Road, ou la mémoire incarnée dans la pierre

On lui demande s’il pense, en passant devant le passage piéton d’Abbey Road désormais devenu lieu de pèlerinage mondial, « tiens, je me souviens avoir fait ça ». McCartney détourne légèrement la question pour formuler une éthique générale. « Je n’aime pas l’idée qu’on passe toute sa vie à viser le succès, et qu’une fois qu’on l’a, on dise : ‘Bof, c’est nul.’ Je trouve ça enfantin. » Il préfère, dit-il, dire : « Oui, je suis arrivé. Je suis ici. Qu’est-ce que je voulais ? Ça, ça, et ça. D’accord, je l’ai. Donc juste, sois content. »

Et il cite, en passant, un vers des Eagles : « Don’t let the sound of your wheels drive you crazy. » Ne laisse pas le bruit de tes propres roues te rendre fou. La formule est belle. Elle évoque cette tentation très humaine de se laisser hypnotiser par son propre succès jusqu’à en perdre la jouissance. McCartney refuse cette pathologie. Il jouit de ce qu’il a accompli. Sereinement.

Les chansons ratées

Pour autant, McCartney ne se vit pas comme infaillible. Une question d’auditeur, signée Lux Adams, lui rappelle que John Lennon parlait parfois avec un mépris injuste de son propre travail, qualifiant certains chefs-d’œuvre de « saletés ». McCartney a-t-il, lui aussi, des chansons qu’il considère secrètement comme des échecs ?

Sa réponse est franche. Oui. Certaines chansons n’ont pas marché. Il en cite une : Bip Bop. « Et c’est juste très ‘bip bop’. Je repensais à ça, et je me disais : mon Dieu, comment ai-je pu m’en tirer avec ça ? » Sur la chanson, il y a toutefois une consolation : il l’a enregistrée avec Trevor Horn, producteur légendaire. Quand Trevor lui a dit que c’était l’une de ses chansons préférées, McCartney s’est dit que peut-être il avait été trop dur. « Trevor n’est pas un imbécile. Donc c’est peut-être bien. » Mais sur le fond, il maintient son verdict. Cette chanson, pour lui, « n’était pas terrible ».

Cette capacité à reconnaître ses propres échecs, sans dramatiser, est rafraîchissante. McCartney n’a pas besoin de défendre toute sa discographie. Il sait qu’on ne peut pas « toutes les gagner ». Et il préfère, à la posture de celui qui n’aurait jamais raté un coup, l’humilité de celui qui a essayé beaucoup de choses, dont certaines ne fonctionnaient pas.

Et faut-il continuer à jouer ce qu’on a trop joué ?

Question subtile : y a-t-il des chansons qu’il doit jouer en concert et qu’il aimerait, secrètement, ne plus jouer ? On pense évidemment à Hey Jude, qu’il a dû interpréter des milliers de fois. Mais McCartney répond non. Il aime toujours. Et là encore, il a une formulation lumineuse : « Le public, il chante tout, de toute façon. » La chanson n’est plus tout à fait sa chanson. Elle est devenue celle du public. Lui, il en est presque l’accompagnateur.

Il rappelle l’éthique qui sous-tend ses choix de setlist. Il sait qui compose son public : surtout des familles. Des grands-pères de son âge, leurs enfants, et parfois les enfants de leurs enfants. Une transmission générationnelle. Il pourrait, dit-il, jouer beaucoup de chansons qu’ils ne connaissent pas. Mais « ils ont payé beaucoup d’argent ». Et il se souvient lui-même de ce que c’était que d’économiser pendant des mois, faisant des tournées de journaux, pour aller voir Bill Haley. « Je savais ce que je voulais. Je voulais qu’il joue ses tubes. S’il s’était mis à faire le malin, ça aurait été… d’accord, je l’aurais laissé se faire plaisir. Mais j’avais payé. »

Cette éthique de service au public mérite d’être soulignée. Beaucoup d’artistes vieillissants se mettent à mépriser leurs propres tubes. McCartney non. Il sait qu’on vient le voir, en partie, pour entendre les chansons qu’on aime. Et il les joue. Pas par cynisme. Par respect.

Bob Dylan en contre-exemple

À ce propos, il glisse une pique délicieusement directe — et qui mérite d’être citée parce qu’elle est rare chez lui. Il est allé voir Bob Dylan en concert plusieurs fois, et « je ne pouvais pas dire de quelle chanson il s’agissait ». McCartney connaît pourtant le répertoire dylanien sur le bout des doigts. « Et je comprends s’il ne veut pas faire Mr. Tambourine Man, peut-être qu’il en a marre. Mais moi, j’aimerais bien l’entendre. Et j’ai payé. »

L’observation est doublement intéressante. D’abord, elle révèle un McCartney plus prosaïque qu’on ne l’imagine : il défend les attentes du spectateur, pas l’autonomie totale de l’artiste. Ensuite, elle dit quelque chose de la différence fondamentale entre lui et Dylan. Dylan est resté fidèle à un certain idéal de l’autonomie créatrice, quitte à frustrer son public. McCartney privilégie le contrat avec le public, quitte à se répéter. Aucun des deux n’a tort. Mais leurs philosophies sont à l’opposé.

Artiste ou entertainer ?

Le présentateur pose, vers la fin de l’entretien, une question qui aurait pu être centrale tout du long : si vous deviez choisir un seul mot, vous diriez de vous « entertainer » ou « artiste » ?

McCartney répond avec une rapidité de joueur d’échecs : « Un artiste qui divertit. » La hiérarchie est inversable. Selon les jours, l’un domine, mais l’un sans l’autre n’a pas de sens pour lui.

Il développe. Il aimerait pouvoir se dire artiste tout court, mais quand il fait des concerts, quand il voit ces familles qui ont payé leur place, « pas forcément riches », il se rappelle qu’il faut leur donner ce qu’elles sont venues chercher. Bien sûr, il glisse quelques chansons que le groupe et lui aiment particulièrement jouer, même si le public les connaît moins. Mais l’équilibre fondamental est toujours là : entertainer et artiste à la fois.

Hey Jude dans l’Amérique de Trump

C’est peut-être ici que McCartney atteint son point le plus émouvant. Il évoque, sans s’apitoyer, ce qu’il observe en tournée aux États-Unis aujourd’hui. Le pays est divisé. « Trump’s America », dit-il. Républicains et démocrates « à la gorge l’un de l’autre ». Mais quand il joue Hey Jude, et que toute la salle chante ensemble, « ils ne sont pas en train de se disputer. Ils sont tous en train d’aimer ça. C’est comme… wow. Cette pièce a tout oublié. »

L’image est puissante. Une chanson écrite en 1968 par un jeune Beatle pour consoler le fils de John Lennon devient, soixante ans plus tard, un dispositif de réconciliation provisoire dans une nation en pleine guerre culturelle. McCartney en a conscience. Et il dit, magnifiquement, qu’il trouve « ces moments précieux ». Non pas pour lui — bien qu’il en jouisse — mais pour le public. « Et j’aime ça pour eux aussi. » Il a en lui ce désir, presque civique, d’utiliser sa musique comme un point commun. Un terrain neutre. Un moment où des gens qui s’opposent par ailleurs peuvent partager quelque chose.

À cette époque où la culture est devenue arène, où le moindre concert peut basculer dans la déclaration politique, McCartney rappelle qu’il existe une autre voie. Non pas l’apolitisme — il a ses opinions, et il les a fait connaître — mais la conscience qu’une chanson peut être plus large que les divisions du moment. Hey Jude est, à cet égard, son chef-d’œuvre civil autant que musical.

La gratitude et la postérité

Le merci du présentateur

L’animateur, à un moment, ne tient plus. Il dit ce qu’il a sur le cœur. Il remercie McCartney « à travers toute la culture » pour avoir maintenu cette éthique, cette compréhension qu’il est entertainer, qu’il veut rassembler les gens. « Le monde aurait facilement pu ne pas avoir Paul McCartney. Et le monde est meilleur parce que Paul McCartney y est. »

McCartney, avec une grâce immédiate, retourne le compliment : « Merci, Richard. Et je dirais que je suis un de tes fans. C’est tout ce que je vais dire. » Et l’animateur, drôle, conclut : « On va en rester là. Ça ne sera jamais meilleur. »

Le moment paraît anecdotique. Il est en réalité significatif. Il dit quelque chose de l’élégance d’un homme qui, après avoir reçu un hommage sincère, n’écrase pas son interlocuteur par sa propre grandeur. Il lui rend la pareille. Il rééquilibre. C’est de la politesse, certes, mais c’est aussi une éthique de la conversation.

Les Beatles à House of Games

Pour clore l’entretien sur une note de pure légèreté, le présentateur pose une question absurde : si Paul, John, George et Ringo étaient en concurrence à House of Games, qui gagnerait le trophée ? Réponse de McCartney : « Les Beatles. Tous ensemble. » Le présentateur accepte. « Tu ne peux pas battre les Beatles, Richard. » Et il rebondit en disant : « Tu n’es pas dans les Monkees. Tu es dans les Beatles. » Et l’on rit. Et tout est dit.

Le mot, glissé en passant — Monkees, le groupe rival manufacturé pour la télévision dans les années 60 — clôt une boucle. Il y a eu, dans cette interview, le singe de Saint-Tropez, et il y a, à la fin, les Monkees. Les deux figures rivales et inférieures de l’image médiatique. Et McCartney, lui, est dans les Beatles.

Réflexions post-entretien : ce que cette conversation révèle

Le mystère de la longévité

Une fois l’entretien terminé, les animateurs débrieffent. Ils insistent sur un mot : enthousiaste. McCartney est, avant toute autre chose, un enthousiaste. C’est ce qui le rend, malgré l’âge, étonnamment léger. « On ne peut pas rester comme ça, paraître si vif, si intéressé, à moins d’être un enthousiaste complet de la vie. Et c’est ce que je voulais dire, en partie, sur cette histoire d’innocence. Il y a quelque chose de très enfantin, dans le meilleur sens du terme, chez lui. »

Cette observation est essentielle. La longévité créatrice de McCartney ne s’explique pas seulement par le talent. Le talent est nécessaire mais pas suffisant. Beaucoup de musiciens immensément doués se sont éteints créativement à 30 ans, à 40 ans, à 50 ans. McCartney compose toujours à plus de 80 ans, et il compose des choses qui touchent. La différence, c’est l’enthousiasme. La curiosité. Le plaisir intact de la rencontre, de la chanson, du geste musical.

C’est sans doute aussi pour cette raison qu’il continue de respecter le rituel quotidien de la création. Il ne se vit pas comme une œuvre achevée. Il se vit comme un homme qui peut encore écrire une chanson aujourd’hui. Et tant que cette possibilité existe, il vit pleinement.

L’effet d’équipe

Le présentateur souligne une autre observation : on sentait, autour de McCartney, à Abbey Road, une équipe qui visiblement l’aimait. « Beaucoup de gens qui filmaient et toutes sortes de choses, et on voyait bien qu’ils l’adoraient. » Ce détail est, lui aussi, parlant. Un homme qui se comporte mal en privé finit par traverser sa propre équipe avec une aura tendue. Quand l’équipe paraît détendue, heureuse, c’est presque toujours le signe d’un patron de bonne compagnie.

McCartney a tout pour être insupportable. Il a la fortune, la notoriété, l’autorité culturelle suprême. Il pourrait être tyrannique. Il pourrait être glaçant. Il pourrait être inaccessible. Il est, à l’évidence, l’inverse. Il est, dans le mot magnifique qu’utilise le présentateur, « un artefact culturel » — comme les pyramides de Gizeh — mais « un artefact culturel qui se trouve être un être humain ».

Coïncidence avec David Attenborough

Le présentateur rappelle qu’on est dans la semaine où David Attenborough a fêté ses cent ans. Et il dit, avec une émotion qui transparaît : « comme c’est merveilleux d’avoir encore ces gens, ces titans de l’entertainment, qui se promènent parmi nous, avec qui on peut bavarder, à qui les auditeurs peuvent poser des questions. »

Le rapprochement est juste. Il existe une poignée de figures qui, par leur trajectoire et leur dignité, ont acquis un statut quasi institutionnel dans la culture britannique. Attenborough et McCartney en sont peut-être les deux exemples les plus parfaits. Tous deux ont passé leur vie à parler à des publics immenses. Tous deux ont préservé, malgré la célébrité, une humanité accessible. Tous deux fonctionnent, pour leurs publics respectifs, comme une forme de continuité rassurante. Tant qu’ils sont là, tant qu’ils parlent, on a l’impression qu’une certaine version du monde tient encore.

Le passage piéton qu’on rate

Détail délicieux : le présentateur raconte qu’en arrivant à Abbey Road, il s’est retrouvé devant un feu rouge à un carrefour, et qu’il s’est demandé s’il y avait un passage piéton plus loin. Il y en avait un. Il en a ri, parce qu’évidemment, un peu plus loin, c’est le passage piéton le plus célèbre du monde, celui de la pochette d’Abbey Road. On peut habiter Londres toute sa vie et l’avoir oublié pendant trois secondes au moment où il devient utile. C’est précisément cela, vivre dans une ville saturée de mythologie : par moments, on oublie le mythe, et la rue redevient une rue.

C’est, métaphoriquement, ce que fait McCartney lui-même chaque matin. Il oublie un peu Paul McCartney. Il redevient Paul. Il prend son petit-déjeuner. Et puis il y a un moment, dans la journée, où le mythe reprend ses droits, et il faut bien composer avec.

Ce que cette interview nous apprend, au fond

Sur la célébrité

McCartney offre, sans le formuler de manière théorique, une éthique complète de la célébrité. Celle-ci tient en quelques principes simples : assumer qu’on a voulu la célébrité ; ne pas se plaindre de l’avoir ; ne pas se laisser réduire à elle ; protéger en soi l’humain non célèbre ; offrir aux gens qui vous abordent une rencontre plutôt qu’une image ; refuser de se confondre avec sa propre légende.

Cette éthique est précieuse parce qu’elle vient de quelqu’un qui a vraiment été testé. Tout artiste qui parle de la célébrité après dix ans de notoriété n’a pas vu ce que c’est. McCartney a vu ce que c’est. Pendant six décennies. Et il a survécu sans amertume. C’est, à soi seul, une école.

Sur la création

Il offre aussi une éthique de la création. Composer dans la durée, en restant fidèle à sa propre voix. Accepter que toutes les chansons ne soient pas réussies. Continuer à essayer. Ne pas s’imiter soi-même. Mais ne pas non plus s’éloigner trop loin de ce que les gens aiment chez vous, car ils sont, eux aussi, parties prenantes du contrat artistique.

Cette éthique est, là encore, équilibrée. Elle ne tombe ni dans l’autocomplaisance — McCartney sait identifier ses ratés — ni dans le mépris de soi. Elle vise un point d’équilibre entre liberté créatrice et fidélité au public.

Sur le vieillissement

Enfin, l’entretien offre une leçon implicite sur l’art de vieillir. McCartney ne vieillit pas en se rétractant. Il vieillit en continuant. Il fait un album. Il part en tournée. Il regarde Pointless. Il parle aux fans. Il refuse les photos en racontant des histoires de singes. Il rit. Il joue. Il aime sa femme, ses enfants, son équipe.

Et il accepte ce que le temps lui a donné. Il accepte d’être devenu un monument. Il accepte les hommages. Il accepte de pouvoir, à 80 ans, parler de chansons qu’il a écrites à 20. Il accepte que son public, en concert, préfère les vieux titres. Il accepte que sa rue d’enfance soit dépouillée de ses panneaux par des fans trop empressés. Il accepte. Et dans cette acceptation, il y a une forme de paix profonde qu’on aimerait, à 40 ans, déjà pouvoir imaginer.

La classe ouvrière comme matrice intellectuelle

Il faut revenir, parce qu’on ne le souligne jamais assez, sur ce que McCartney dit de la classe ouvrière. Quand on lui demande comment il est resté « normal », il ne parle pas de ses managers, de ses thérapeutes, de ses méditations. Il parle de sa famille. Et il prononce cette phrase qui mérite presque de figurer en exergue de tout discours public sur l’éducation populaire : « Ne sous-estimez jamais la classe ouvrière. »

Cette phrase n’est pas un slogan. Elle est appuyée sur une anecdote précise, presque sociologique : son cousin Bert, plombier, qui composait des mots croisés pour deux des journaux les plus exigeants du Royaume-Uni. McCartney sait que ce détail, en soi, suffit à démentir tout un système de préjugés culturels. On peut être plombier et avoir une intelligence de mots croisés. On peut travailler de ses mains et avoir une vie de l’esprit. On peut être ouvrier et être, au fond, un intellectuel de pratique.

Ce qui rend cette défense de la classe ouvrière particulièrement frappante chez McCartney, c’est qu’elle vient d’un homme qui aurait pu, depuis longtemps, oublier ses origines. Il est anobli, fortuné, mondialement reconnu. Il aurait pu rejoindre, sans qu’aucun de ses fans ne s’en offusque, l’aristocratie culturelle qui regarde de loin les origines populaires de la pop. Il n’a jamais fait ce mouvement. Il reste, en imaginaire et en revendication, un fils de Liverpool. Et il en parle non par démagogie, mais par fidélité.

Cette fidélité a, peut-être, une explication artistique aussi. McCartney n’a jamais pu écrire de la musique en oubliant son public. Or son public, à l’origine, c’était lui-même : les garçons et les filles de Liverpool, des Midlands, des grandes villes industrielles britanniques. En restant intellectuellement et émotionnellement connecté à cette matrice, il s’est assuré de ne jamais perdre la possibilité d’écrire pour eux. Beaucoup d’artistes populaires perdent leur public en perdant leur classe. McCartney, lui, l’a gardé en gardant la sienne.

Il y a aussi, dans cette posture, une forme de gratitude intelligente. McCartney sait qu’il aurait pu, sans la chance d’un foyer aimant et d’une intelligence collective familiale, ne jamais devenir l’homme qu’il est devenu. Il n’oublie pas les bases. Il rend, par sa parole publique, un hommage discret mais constant à ceux qui l’ont précédé et formé. C’est rare. C’est précieux. Et c’est, en partie, ce qui explique l’attachement durable de plusieurs générations britanniques à son personnage.

Une remarque sur l’auto-ironie britannique

Plusieurs moments de l’interview ne prennent leur pleine saveur qu’à condition de comprendre la tradition d’auto-ironie qui irrigue la culture britannique populaire. McCartney y excelle, et il faut le souligner.

Quand il évoque le fait que parler des influenceurs « fait paraître très vieux jeu », il ajoute aussitôt : « ce que je suis ». Quand il évoque son enfance et l’éducation, il rappelle qu’au moment de consulter le conseiller d’orientation, on entend qu’on est « désespéré, qu’il n’y a rien pour vous dehors ». Quand il décrit sa propre célébrité, il évite soigneusement les formules grandiloquentes et préfère parler de « ce gars célèbre » comme s’il s’agissait d’un autre.

Cette mécanique de l’auto-désamorçage est une marque de la grande culture britannique. Elle consiste à ne jamais s’auto-promouvoir frontalement, à toujours laisser planer sur soi un sourire de réserve, à devancer la moquerie par la sienne propre. C’est une politesse, mais c’est aussi une protection. En se moquant légèrement de lui-même, McCartney empêche qu’on ne se moque réellement de lui. Il garde l’initiative du jugement.

Cette esthétique est particulièrement précieuse à une époque où, sur les réseaux sociaux et dans certains discours médiatiques, l’auto-promotion sans pudeur est devenue la norme. McCartney rappelle qu’il existait — et qu’il existe toujours — un autre style possible. Un style où l’on a des choses à dire de soi, mais où l’on préfère les dire avec un sourire en biais. Ce style est, sans doute, l’un des derniers grands legs culturels d’une certaine Angleterre.

La rider, l’ego, et la simplicité retrouvée

Il faut s’arrêter un instant sur le segment publicitaire qui ouvre le podcast, parce qu’il prépare étonnamment bien l’interview qui va suivre. Les présentateurs y évoquent l’inflation des « riders », ces listes d’exigences que les célébrités fournissent aux organisateurs avant un spectacle. Ce qui n’était au départ qu’une liste pratique — eau plate, eau gazeuse, fruits frais — est devenu, chez certains, « une note d’otage de l’ego ». On évoque Jennifer Lopez à un moment où sa rider exigeait, paraît-il, toutes les couleurs blanches : draperies blanches, bougies blanches, fleurs blanches, canapés blancs.

Cet aparté est intéressant à plus d’un titre. D’abord, parce qu’il met McCartney, par contraste, dans une lumière particulière. Au cours de l’entretien, on n’entend jamais la moindre exigence. On le sent sobre, courtois, accessible. Il ne semble pas avoir besoin que l’environnement plie à ses caprices pour fonctionner. Il s’adapte. Il rit. Il accepte les questions qu’on lui pose même si elles sont parfois insolentes.

Ensuite, parce qu’il pointe une dérive plus large de la culture contemporaine : la confusion entre statut et confort. Beaucoup d’artistes croient prouver leur statut en exigeant des choses inutiles. McCartney, lui, prouve son statut en n’ayant rien à prouver. Sa simplicité est sa rider. Et cette simplicité, paradoxalement, le rend plus impressionnant que n’importe quelle exigence pourrait le faire.

Il y a une leçon générale là-dedans, valable bien au-delà du monde du spectacle. Ce qu’on demande en plus signale souvent ce qui nous manque en confiance. Les vrais sommets ne demandent rien. Ils sont déjà là, et ils le savent.

Comment McCartney écrit aujourd’hui

Au fil de l’entretien, plusieurs indices nous renseignent sur la manière dont McCartney travaille aujourd’hui. Il dit composer « à la guitare ou au piano ». Il insiste sur la continuité de son style. Il évoque la collaboration avec d’autres producteurs (Trevor Horn revient dans la conversation). Il parle de l’équipe de jeunes qui travaillent dans son bureau et qui le guident sur ce qui mérite ou non d’être lancé.

Ce dernier point mérite un développement. McCartney admet, avec une humilité presque comique, qu’il ne comprend pas tous les codes de la diffusion contemporaine. Il a donc, sagement, mis en place autour de lui une équipe plus jeune qui les comprend. Il les écoute. Il accepte d’être conseillé. Il accepte, dit-il avec une autodérision savoureuse, qu’il y a « un anneau dans le bout de mon nez. Plante un crochet. Mène-moi où tu veux. »

Cette image — l’anneau, le crochet, le bétail qu’on mène — est délibérément exagérée. Il ne s’agit évidemment pas de dépendance. Il s’agit de confiance. McCartney sait qu’il ne peut pas être bon en tout. Il sait qu’il a 80 ans passés. Il sait que TikTok et les algorithmes de recommandation ne sont pas son terrain. Et plutôt que de feindre de comprendre ou de refuser de jouer le jeu, il délègue intelligemment.

Cette posture est rare. Beaucoup d’artistes vieillissants oscillent entre deux postures opposées et également stériles : soit ils se vantent de « ne rien comprendre à tout ça » — en se posant comme purs et incorruptibles ; soit ils tentent maladroitement de coller à la modernité — en se ridiculisant. McCartney, lui, fait quelque chose de plus juste : il reconnaît qu’il ne maîtrise pas le terrain contemporain, il fait confiance à des gens dont c’est le métier, et il continue à se concentrer sur ce qu’il sait faire — écrire et chanter.

Cette répartition des tâches lui permet de rester productif. On comprend mieux, ainsi, comment un homme de cet âge peut encore sortir un album qui touche un public large : il a, autour de lui, un système qui le décharge des fonctions qu’il ne pourrait pas accomplir seul, et qui le laisse à son cœur de métier.

Sur ce que l’interview ne dit pas

Une interview, c’est aussi ce qui n’y est pas dit. Et il vaut la peine de remarquer ce que McCartney ne fait pas, dans cette conversation, parce que cela renforce ce qu’il dit positivement.

Il ne se plaint pas. Il ne règle aucun compte. Il ne s’apitoie sur aucune perte. Il ne parle ni de John Lennon en particulier — sinon pour le mentionner avec affection et humour, à propos de Ringo qui ramenait des chansons que Dylan avait déjà écrites — ni des querelles internes des Beatles, ni des procès des années 70, ni des accusations qui ont parfois circulé sur son ego. Il ne parle pas non plus du deuil de Linda, de la séparation des Beatles, ni des batailles juridiques sur les droits. Il pourrait, s’il le voulait, faire de chaque interview une mise au point biographique. Il ne le fait pas.

Cette discrétion est une éthique. McCartney semble avoir compris depuis longtemps que ce qui nourrit une carrière à long terme, c’est de garder la légèreté du présent. Tout ressentiment, à son niveau de notoriété, finirait par alourdir non seulement sa parole, mais sa musique. En refusant de remuer le passé douloureux, il se libère pour pouvoir continuer à créer.

On pourrait y voir une forme de répression. On pourrait y voir une forme de sagesse. La vérité est sans doute quelque part entre les deux : un mélange d’instinct de survie psychique et de respect pour les autres. McCartney, qui aurait toutes les raisons de parler des autres Beatles, choisit massivement de ne pas le faire. Et c’est peut-être ce qui rend, au fond, son personnage si confortablement aimé.

Pourquoi le public l’écoute encore

Une dernière question mérite d’être posée. Pourquoi des millions de personnes, en 2026, s’intéressent-elles encore à un nouvel album de Paul McCartney ? Pourquoi est-il encore capable de remplir des stades ?

La réponse n’est pas seulement nostalgique. Bien sûr, il y a un effet patrimoine : les Beatles font partie du patrimoine émotionnel de plusieurs générations, et McCartney en est le dernier ambassadeur actif majeur. Mais cela ne suffit pas à expliquer son présent. Beaucoup de figures patrimoniales sont devenues, depuis longtemps, des musées de leur propre œuvre. Elles ne produisent plus rien de nouveau, ou ce qu’elles produisent n’intéresse plus.

McCartney, lui, continue de produire des choses qui touchent. The Boys of Dungeon Lane en est un nouvel exemple, à en croire les réactions évoquées dans l’interview. Pourquoi ?

Sans doute parce qu’il continue d’écrire à partir d’une matière vivante. Ses parents, son enfance, ses souvenirs ne sont pas pour lui des cartons d’archive. Ce sont des présences encore actives. Et il a la capacité — rare — de transmettre cette présence sans tomber dans le sentimentalisme. La phrase « nothing stays the same, no one needs to cry » est, dans sa simplicité, un petit chef-d’œuvre d’écriture : elle énonce une vérité métaphysique (rien ne reste), et elle en tire une consolation (donc personne n’a besoin de pleurer). Très peu de paroliers, à 80 ans, savent encore écrire avec cette concision.

Et puis il y a, surtout, le timbre. La voix de McCartney est aujourd’hui une voix de vieil homme. Elle n’a plus la fraîcheur de 1963. Mais elle a acquis quelque chose d’autre : une autorité émue, une fragilité d’expérience, une manière de dire les mots qui ne pouvait pas exister avant. Les jeunes voix sont brillantes. Les vieilles voix racontent. Quand McCartney chante ses parents aujourd’hui, c’est un fils âgé qui parle à des parents disparus. C’est, par construction, plus émouvant qu’aucune chanson de jeunesse ne pourrait l’être.

Le public le sent. Il accepte d’aimer cet album non pas malgré l’âge de son auteur, mais à cause de lui. C’est, dans l’industrie culturelle contemporaine, presque une exception. Et cette exception, à elle seule, justifie qu’on s’intéresse encore à Paul McCartney.

Pourquoi cette interview compte

Il y a, dans le paysage médiatique contemporain, une inflation de paroles. Tout le monde parle. Tout le monde commente. Tout le monde a son podcast. Et la plupart de ces paroles s’effacent dans la semaine qui suit leur diffusion.

Une interview comme celle de Paul McCartney au Rest Is Entertainment échappe à cette inflation pour deux raisons. La première, c’est la stature de l’interviewé : il a tellement traversé que chacune de ses phrases est lestée d’une expérience que personne d’autre vivant aujourd’hui ne possède. La seconde, c’est le dispositif : faire poser les questions par les auditeurs. Ce choix, en apparence anecdotique, transforme l’entretien. McCartney n’est pas interrogé par un professionnel qui aurait préparé son angle. Il est interrogé par son public, qui veut savoir ce que son public veut savoir. Et ce public a posé des questions que personne, dans une rédaction, n’aurait pensé poser. Sur les panneaux volés. Sur les chansons qu’il regrette. Sur les célébrités avec qui on l’aurait confondu. Sur le jeu télévisé où il aimerait participer.

Le résultat, c’est une cartographie inattendue de l’homme. On y voit moins l’artiste — les questions n’ont pas été pensées par des critiques musicaux — que la personne. Et cette personne se révèle d’une humanité, d’une intelligence et d’une drôlerie qui désarment.

À une époque où nos icônes se reproduisent à grande vitesse mais se conservent mal, à une époque où la célébrité est devenue plus jetable que jamais, il y a quelque chose de réconfortant à rencontrer Paul McCartney sur un podcast. Quelque chose de stable. Quelque chose de durable. Comme si, au milieu du flux qui nous emporte, on tombait sur un rocher.

Le rocher chante, plaisante, refuse les photos, raconte des histoires de singes, écrit des chansons sur ses parents, regarde Gogglebox, et se demande encore, à 80 ans passés, si la nouvelle qu’il vient d’écrire est vraiment bonne.

Et c’est pour cela qu’on l’aime. Pour cela qu’on continuera à l’aimer. Et pour cela qu’on devrait, comme le suggère implicitement cette interview, lui offrir non pas un selfie, mais cinq minutes d’attention véritable, le jour où on aura la chance de le croiser.

Parce que c’est ce qu’il nous offre à nous, depuis soixante ans, à travers ses chansons.