« THRENE II » de Marie-Claire Bancquart

Par Etcetera

En ce mois de mai période du « Printemps des artistes » , je voudrais vous donner à lire le poème « THRENE II » de la poète française Marie-Claire Bancquart (1932-2019) car il a la particularité d’avoir été écrit à partir d’un trio à cordes du même titre, composé en 1977 par le musicien français Alain Bancquart (1934-2022), son mari.

Ce poème est extrait de l’un des recueils les plus connus de cette figure importante de la poésie du 20e siècle, « Opportunité des oiseaux« , qui date des années 80. Plus précisément, il est inclus dans la partie « A l’enseigne du monde ».
Il s’agit d’un des premiers livres de poésie contemporaine que j’ai lus dans ma vie, au tout début des années 90 : il me fit une grande impression, sans que je sache vraiment si l’effet était bon ou mauvais.
Aussi, ma curiosité était vive, cette année, à l’idée de le relire, après plus de trente ans… Allais-je retrouver les mêmes impressions ou pas du tout ?
Eh bien, cette relecture ne m’a pas déplu, loin de là. C’est une poésie très cérébrale, qui semble toujours avoir été longuement et calmement méditée, pesée, mesurée. Dans chaque poème on trouve toujours au moins un mot rare, qui demande des recherches ultérieures. Pour n’en citer que quelques exemples : trilobite, maroufler, diorite, chantournure, désheuré, essarté, optative, empennage, détraversé, déhiscence, etcetera ! Quoique cette poésie soit fortement intellectuelle, les mots désignant les différentes parties du corps humain (ses organes, son sang, ses os) sont omniprésents, tout au long du livre : mais cette dimension charnelle, corporelle, est toujours mise à distance, examinée cliniquement, comme vue du dehors. Parfois, des mots exprimant des sentiments apparaissent (cœur, peur, amour) et ils vibrent et résonnent d’autant plus fort qu’ils sont rares.
L’intérêt de la poète pour la mort – la quatrième de couverture évoque même une obsession – me semble représentative de ces années 80-90-2000, cette période très « fin de siècle » où le néant nous fascinait – on s’en souvient bien. D’ailleurs, c’est également un thème intemporel, philosophique, auquel chacun de nous sera confronté, tôt ou tard.

Le poème « Thrène II » est l’un des plus abstraits du livre, répondant parfaitement à l’abstraction de la musique d’Alain Bancquart. On peut percevoir des correspondances synesthétiques entre certains mots et certains sons, des dissonances ou des notes aiguës qui s’accordent bien avec « le bonheur acide » ou « expiation vertige » ou « faille élargie au blanc ». Des contrastes, des perceptions.
Un thrène désignait, dans l’Antiquité grecque, une complainte funèbre, un chant ou une lamentation versifiée qui avait lieu lors de funérailles.

Note pratique sur le livre

Éditeur : Belfond
Année de publication : 1986
Nombre de pages : 125

Quatrième de couverture

Opportunité des oiseaux dit l’obsession de la mort pour l’homme (la femme) qui la pense comme un terme, ne parvenant pas à croire en la survie. L’absence d’un dieu pourtant désiré s’inscrit en creux dans le texte. Il est construit en «négatif» comme un oratorio sacré, évoquant – non sans humour parfois – Jonas, Ulysse, Noé, les chercheurs de destin.
Mais, à travers violences et implorations, se marque aussi l’attachement charnel à la terre, dans son humilité comme dans sa gloire : les brocolis, le vin de noix, l’amour… L’homme proclame «l’opportunité des oiseaux». L’éphémère est sa raison d’être, et le justifie peut-être devant le monde. Les sous-titres de ce recueil sont les jalons de son itinéraire : «Journal des eaux », «Exils », «Célébrations », «A l’enseigne du monde », «Inclusions », «Habitations du désir », «Alliance ».

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(Pages 60-61)

Extraits de THRENE II
(Sur le trio à cordes d’Alain Bancquart)

Parti de vie

Jour
caresse de rhubarbe.

Soleil
faille élargie au blanc.

Sur l’aire aux fourrures de sang
tu avances.

Ta fête évidente
use l’éclat du cuivre.

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Mais au lieu d’ambre et de citron
posé sur une sourde abyssinie de vagues
(à mi-chemin
de notre domaine et des morts)
tu montes dévorer le ciel
ouvrant faille à l’envers
laissant perler des coquillages scellés de pierres.

tu es avènement
espace blanc
habitation pour salamandre.

L’un vers l’autre tu cries
la circulation d’une rose dans la grande angoisse.

Tu nous remâches
exprimés en bonheur acide.

Expiation vertige
tu râcles nos visages réunis
pour transférer dans quelle autre mémoire
quelles mûres de nos jardins
avec nos corps dans un arbre d’espace ?

Lisière du silence et de ce qui assourdirait
si nous entendions tous les dieux veiller dans
l’herbe en proclamant le début des oracles.

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Une mouvance au bord
se désiste.

Il y eut ride sur poumon, vague donnée aux algues,
exode,
mais sens toujours espérable, notre impatience
insinuant
luxure au-delà des coraux,
nourrice à rêves et poitrails.

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