As-tu parfois pensé [...] qu'un enfant qui a été détruit mérite quand même plus de pitié que l'auteur de la destruction? C'est le sujet de ce livre-ci, que tu t'apprêtes à lire. J'y raconte comment à l'âge de quarante ans, notre père mort, mon livre autobiographique (le seul, croyais-je) publié et la vie à venir pleine de promesses, je me suis enfoncée, contre toute attente, dans une douleur irrémédiable: le corps criblé d'échardes, et en son milieu la peur.
Ces lignes, écrites au printemps 2025, sont adressées par l'auteure à son frère. Sous le titre Antécédents, elles s'adressent également au lecteur. Si celui-ci a lu ses précédents romans sans lire son premier livre, elles les éclairent d'un jour nouveau. Sinon, il ne pourra les lire inconsciemment.
Le 7 avril 2014, l'auteure était l'invitée de Tulalu!?. Elle confiait ce soir-là qu'il lui avait fallu attendre un an après la mort de son père pour écrire Un homme tragique, qui lui était consacré, et que l'écriture était pour elle une morphine qui lui permettait de supporter les souffrances de ce monde.
Mal de fer, qui aura été le livre le plus difficile qu'elle ait jamais écrit, est autobiographique, tout comme le premier, paru trente-quatre ans plus tôt. Elle y raconte les maux innommés dont elle a souffert pendant toute son existence et confirme qu'il y a des liens étroits entre le corps et l'esprit:
La seule période de ma vie d'adulte où mon corps a fonctionné normalement est celle que j'ai passée sous la dalle étanche du désespoir.
Autrement - seuls ceux dont le corps n'a jamais fonctionné normalement la comprendront - Silvia Ricci Lempen n'a pas été épargnée et, pourtant, le qualificatif d'innommés convient bien à ses maux. Elle, pour qui la vie n'est jamais si bonne ni si mauvaise, est un mystère pour elle-même et les autres:
Aucune, aucun de mes psychothérapeutes ne m'a diagnostiqué jusqu'ici un trouble psychiatrique répertorié, pas plus qu'aucun urologue, gastroentérologue, cardiologue, neurologue, otorhino-laryngologiste n'a décelé une pathologie dans sa spécialité - même s'il faut que je meure un jour de quelque chose.
Alors elle retrace son parcours littéraire qui coïncide avec ce parcours de combattante, dans l'ordre, plus ou moins, dès qu'elle est devenue officiellement une écrivaine, sans que disparaisse pour autant la peur qui coule tout le temps dans ses veines, pour laquelle elle a trouvé le mot juste: capillaire.
Le lecteur découvrira lui-même tous les maux innommés qui affectent l'auteure pendant ces deux parcours parallèles. Il notera qu'elle a connu une période de bonheur avec les séances chez le docteur H., hypnotiseur, qui, malheureusement, n'a pas duré, sinon, sans doute, elle n'aurait pas écrit ce livre:
J'aurais déménagé depuis longtemps au paradis.
Elle n'en écrira pas d'autres sur ses parents. Car celui-ci se termine avec l'évocation de sa mère, qui avait fait ce commentaire laconique, cette phrase énorme, après la parution du premier sur son père: Et tu n'as pas tout dit. Écrira-t-elle d'autres romans, dans lesquels elle excelle? Elle-même ne le sait pas:
J'ai un futur, c'est certain, de nos jours on vit vieille en bon état. Mais quant à savoir de quoi il sera fait, je ne suis pas devineresse.
Francis Richard
Mal de fer, Silvia Ricci Lempen, 272 pages, Éditions de L'Aire
Livres précédemment chroniqués:
Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver ?, Éditions d'En Bas (2013)
Un homme tragique, L'Aire bleue (2014, initialement publié aux Éditions de L'Aire fin 1991)
Les rêves d'Anna, Éditions d'En Bas (2019)
Cara Clarissa, Éditions d'En Bas (2023)