« Lost Horizon » : la chanson que Paul McCartney avait oubliée

Publié le 20 mai 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Une cassette retrouvée par hasard dans un studio, une guitare de 1956 et l’ombre de Steve Cropper : l’histoire secrète de la deuxième piste du nouvel album de Sir Paul.

Tout grand album a ses chansons-fantômes : celles qui dorment dans un tiroir, sur une bobine oubliée, dans la mémoire défaillante de leur auteur. Lost Horizon, deuxième titre du nouvel album de Paul McCartney The Boys of Dungeon Lane, est précisément l’une d’elles. Et sans le coup d’œil attentif d’un ingénieur du son, elle n’aurait sans doute jamais vu le jour.

L’histoire commence dans le studio personnel de McCartney, lors d’une séance ordinaire. Eddie Klein, l’ingénieur qui avait lui-même conçu et construit l’espace d’enregistrement — ancien d’Abbey Road —, s’affairait en arrière-plan à une tâche de routine : la conversion d’anciennes bandes vers un format numérique plus moderne. Un travail de fourmi, discret, essentiel.

« Il m’a dit : « Tu te souviens d’une chanson qui s’appelle Lost Horizon ? » J’ai répondu : « Non, pas vraiment. » Il a dit : « Elle n’est pas mal. Elle est même vraiment bien. » »
Paul McCartney — MOJO Magazine

C’est dans cette pile de vieilles bandes qu’Eddie Klein tombe sur un enregistrement inattendu. Une maquette, complète, oubliée. La chanson remonterait au début des années 2000 — probablement enregistrée sur cassette un après-midi de vacances, dans cet état de grâce créative informelle que McCartney connaît bien. Un de ces moments où une mélodie surgit, se dépose, et disparaît dans les couches du temps.

Une maquette complète, comme un cadeau fait à soi-même

Ce qui frappe McCartney à la réécoute, c’est moins la chanson elle-même — dont il a tout oublié — que son état de finition remarquable. Car Lost Horizon n’est pas un fragment, une esquisse, deux couplets en suspens. La maquette comporte ses couplets, ses refrains, ses ponts. La structure entière est là, intacte, comme si une version antérieure de lui-même avait travaillé en secret pour lui léguer une chanson clé en main.

Eddie Klein
Ingénieur du son formé à Abbey Road, Eddie Klein a conçu et construit le studio personnel de Paul McCartney. C’est lors d’une conversion de routine d’anciennes bandes vers un format numérique qu’il redécouvre la maquette de Lost Horizon, enregistrée au début des années 2000. Sans lui, la chanson serait restée enfouie.
Le travail de production qui suit est délibérément minimaliste. La structure de la maquette est conservée. Certains éléments sont réenregistrés à l’identique — comme pour ne pas trahir l’intention originelle. Mais Andrew Watt, producteur de l’album, perçoit quelque chose qui manque : une guitare électrique, vive, incisive, qui trancherait dans le tissu de la chanson.

La Telecaster de 1956 et le fantôme de Steve Cropper

McCartney saisit alors une vieille Fender Telecaster de 1956 — « un beau petit instrument », dit-il — et laisse son imagination voguer vers une référence précise : Steve Cropper, le guitariste légendaire de Booker T. & the MG’s, l’homme dont le jeu économe et chirurgical a défini le son de la soul de Memphis sur des dizaines de classiques Stax.

Channeler Cropper, c’est choisir la retenue contre l’excès, la précision contre la démonstration. C’est le geste d’un musicien qui sait que la place laissée vide vaut parfois autant que la note jouée. La guitare est ajoutée, mais avec parcimonie — « pas grand-chose d’autre », précise McCartney.

« Andrew a dit : « Ce serait super d’avoir une petite guitare électrique qui traverse la chanson. » Alors j’ai pris cette vieille Telecaster de ’56, un beau petit instrument. J’imaginais ce que Steve Cropper aurait pu faire, alors je le canalisais. »

L’archéologie du studio comme acte créatif

Lost Horizon dit quelque chose d’important sur la manière dont McCartney habite le temps. À quatre-vingt-trois ans, son catalogue est si vaste, si dense, qu’il recèle encore des zones d’ombre inexplorées — des chansons écrites et aussitôt oubliées, des maquettes qui attendent leur heure dans des boîtes poussiéreuses. La redécouverte n’est pas un aveu de désordre ; c’est la preuve d’une créativité si abondante qu’elle déborde les capacités de la mémoire.

Et c’est un ingénieur du son — pas un A&R, pas un manager, pas un fan — qui a joué le rôle de passeur. Eddie Klein, homme de l’ombre et ancien d’Abbey Road, a fait ce que font les grands techniciens quand ils écoutent vraiment : il a entendu quelque chose que son artiste avait cessé d’entendre. « Dieu merci pour Eddie », conclut McCartney, avec la simplicité désarmante qui le caractérise. C’est peu dire.