C'est un nouvel endroit que l'on désignera bientôt sous son acronyme, FEB. Je vous recommande d'acquérir le catalogue "Le fond est la forme" bien qu'il déborde le cadre de l'exposition parce que Clémentine Hustin y a travaillé longuement en amont, avant même d'avoir déniché l'espace qui n'est pas une galerie et où rien n'est à vendre, à l'exception d'une lithographie qui est accrochée à l'entrée, un peu à l'écart. Comme elle l'annonce fort à propos l'accrochage, en croisant les techniques, les périodes et les thèmes, met en lumière la richesse, les évolutions et les tensions qui façonnent son travail.
Un modèle "réduit" a été moulé par Arnaud Briand, Meilleur Ouvrier de France, au Pré-Saint-Gervais. Le FEB en a été édité 300 exemplaires en plâtre composite noir carbone dont le numéro 1 a été installé dans une niche de l'entrée.
L'artiste est sérieux mais c'est pour mieux masquer l'émotion. Ce fut un grand plaisir de suivre la visite guidée qu'il a faite, ému mais très souriant, commentant, souvent avec un humour très fin, plusieurs de ses oeuvres, toujours avec sincérité, comme s'il les redécouvrait (alors que je parie qu'il a validé chaque cartel, un à un). Il émane du tout une parfaite cohérence -quasi obsessionnelle- dans sa thématique, si bien que deux heures plus tard on ne peut plus le qualifier "d'inclassable", même s'il est une classe à lui tout seul.
Nous sommes donc au sein du Fonds Enki Bilal, à propos duquel l'artiste insiste sur l'orthographe car la lettre "s" change tout. Le mot désigne un ensemble de biens mobiliers et ne signifie ni "totalité" ni "fin". La culture est très en danger, mais elle existe encore. L'accélération des choses risque de mener à un mur alors nous … on accroche (sous-entendu sur le mur). Je n'ai pas mis un centime dans l'affaire, mais bien sûr toute mon énergie et mes originaux.
Interrogé sur ce point il conviendra que comme tous les dessinateurs il a beaucoup vendu, pour mieux vivre, même si avec le recul on peut dire que les prix étaient dérisoires. Parce que la bande dessinée n'était pas encore un art reconnu. Il nous a rappelé un moment charnière, lors d'une vente chez Artcurial, qui a fait entrer véritablement le 9 ème art dans le monde de l'art contemporain.
Jean-Baptiste Barbier dirige une galerie éponyme spécialisée dans l’art de la bande dessinée qui accompagne depuis de nombreuses années de grands artistes tels que Christophe Blain, Blutch, Nicolas de Crécy, Pénélope Bagieu et Catherine Meurisse … Il est depuis une quinzaine d'années le galeriste d'Enki Bilal, après Christian Desbois, décédé prématurément en 2010. Il nous a confié avoir d'abord eu le projet d'une explication du parcours créatif d'Enki après avoir effectué une visite de son atelier qui finalement a bifurqué vers la création du FEB, une fois l'endroit trouvé, et qu'il gérera lui-même avec Clémentine Hustin.
Si Enki Bilal y sera l'élément majeur il y aura aussi d'autres artistes invités. L'objectif est d'en faire un lieu culturel très vivant, et de transmission, où se croiseront lecture, images, lettres, bande dessinée, musique, vidéo et art contemporain. Il sera ouvert aux écoles.
Leurs retrouvailles sont immortalisées Gare de l'Est en 1960. La famille s'installe à La Garenne Colombes où le jeune Enki découvre la banlieue, dont il n'avait aucune idée auparavant car la ville de Belgrade s'arrêtait net sur la campagne.
C'est une révélation pour lui de plonger dans une nouvelle culture, une nouvelle langue, dans un pays où il découvre aussi la bande dessinée franco-belge. Il pointe avec émotion sa première planche publiée dans Pilote par René Goscinny. Il lui en avait présenté une qui avait pour titre "Fin". Ça commence bien, s'était gentiment moqué le co-créateur d'Astérix, reviens me voir, mais avec une histoire. La carrière d'Enki débuta en noir et blanc. Avec Le bol maudit, en 1972.Nous avons un aperçu de la technique des débuts avec l'encre de Chine, des hachures très inspirées de Gustave Doré.
Il commente la collaboration avec Pierre Christin qui avait démarré en 1975 avec La croisière des oubliés. Il imaginera avec son complice un musée de l'avenir sur le site même du drame de Tchernobyl dans le Sarcophage (2000, ci-dessous à gauche). Le cynisme est déjà là. C'est le début pour les deux artistes d'une réflexion sur les mémoires -officielle et collective- et leur revers, l'amnésie imposée par la puissance des déontologies.
Il reconnait, et il le dira à plusieurs reprises : les thèmes sont durs et violents, mon graphisme aussi, mais il faut voir l'humour et le second degré. C'est une vraie clé de lecture.
Autrement était à l'origine une revue d'anthropologie sociale particulièrement audacieuse et novatrice, fondée en 1975 par Henry Dougier. C'est lui qui a donné carte blanche aux deux compères en 1983 avec mission de passer deux mois à Los Angeles pourvu d'en ramener un livre. Ce fut la'histoire d'une vedette oubliée de l'industrie du cinéma : Laurie Bloom, qui eut très fugacement son moment de gloire avant de sombrer dans les arrière-cours de la grande ville, naufragée pathétique de l'usine à fantasmes hollywoodienne.
Il fait remarquer que le visage de Bruno Ganz correspondait si bien au personnage de Nikopol qu’il l'a utilisé comme "modèle", et cela pour la première fois. L'acteur avait alors déjà tourné dans l’Ami américain de Wim Wenders (1977) et l’Echiquier de la passion un film de Wolfgang Petersen sur les jeux d’échecs (1978). Il lui demanda d’écrire la page de présentation avec préface (français-allemand) du livre Die Mauer Berlin, paru aux Editions Futuropolis en mai 1982, et sollicita Andrzej Żuławski pour la postface.
Le dessinateur s'est souvent rendu à Berlin et connait très bien l’ancien poste-frontière de Checkpoint Charlie qui, pendant la guerre froide, permettait de franchir le mur qui divisait la capitale allemande entre le secteur Ouest et le secteur Est. J’en ai moi aussi un souvenir très vif dont il restait encore de nombreuses marques lorsque j’y suis allée en août 2015, pourtant bien longtemps après sa chute (octobre 1989).
Nous avons voulu une situation tendue, de conflit, mais sans précision aucune. Juliette est peut-être serbe, croate ou bosniaque, Roméo l’un des trois également, ce n’est pas important. Ce drame d’un amour impossible est situé non pas dans un contexte familial mais ethnique et religieux, à l’image du contexte international de l’époque. Ce ballet a tourné un peu partout et notamment à Moscou où il a eu une tout autre résonance, en Israël aussi. Juliette et Roméo étaient soit palestiniens, soit israéliens. Pour la première fois l'histoire se termine (temporairement) bien.
Bug, ça aurait pu être une planche mais j'ai travaillé par case à l'air libre, ce qui m'a donné la force de continuer. Je fais un story board rapide avant mais les choses ne sont pas figées. Parfois une image dit mieux que le texte que donc je supprime, ou inversement. Ce qui m'intéresse c'est aussi "le blanc entre les cases", cette image mentale qui est une ellipse mais que le lecteur conserve dans son cerveau bien mieux que le spectateur de cinéma parce que la vitesse l'en empêche.
C'est ensuite l'expérience de la Géode qu'il commente. On m'avait donné carte blanche pour faire un montage de 1 heure à partir des 4 h 40 de mes trois films. Ce fut Cinémonstre, présenté pour la première fois au Festival Starball 2006 à la Géode. Enki Bilal y orchestre un bal étrange des humanoïdes qui hantent l’univers de sa trilogie en mélangeant des images en 3D et des acteurs réels… dans un montage qu'il dit "avoir fait à la hache", et à la fin duquel il a compris que tous ses films se terminaient de la même manière, par un couple qui se retrouve.
Les trois films sont Bunker Palace Hôtel (1989) avec notamment Jean-Louis Trintignant, Carole Bouquet, Maria Schneider, Jean-Pierre Léaud, Yann Collette, Philippe Morier-Genoud … Tykho Moon (1996) avec notamment Michel Piccoli, Richard Bohringer, Julie Delpy, Marie Laforêt et encore Jean-Louis Trintignant et Yann Collette … Immortel, ad vitam (2004) avec notamment Linda Hardy, Thomas Kretschmann (qui avait joué dans Le Pianiste), Charlotte Rampling, Frédéric Pierrot, Yann Collette …
Il avait demandé à Jean-Louis Trintignant s'il accepterait de se raser le crâne. Celui-ci lui avait répondu avec son sourire carnassier, j'en rêve depuis que je suis tout petit.
Les réactions provoquées par Dyptique, qui est tout à fait représentatif du travail d'Envi Bilal sur l'hybridation entre l'homme et l'animal, étaient amusantes.
Pour nous prouver que son art relève aussi du bricolage il désigne un emplacement blanc d'où s'est manifestement décollé un texte.
Chez Bibal le bleu peut évoquer la nuit (souvent il y ajouta de la cendre de cigare), la rêverie, ou être une tache préfigurant une maladie ou une malédiction, ou le calme chez Bug avec une tonalité très différente.
La salle de bains de Jill (La femme piège, ci-dessus), verte au départ, devient rouge sang quand dans sa folie elle pense être la responsable des meurtres des hommes qui l'entourent et Enki Bibal convient que c'est violent.
La trilogie Nikopol est composée de- "La foire aux immortels" (Tome I) : Paris en 2023 est une enclave fasciste pourrissante et décadente. Une étrange pyramide volante est apparue dans le ciel de la capitale, peuplée de mystérieux Dieux égyptiens, et réclame des quantités astronomiques de carburant. Le gouverneur de Paris compte bien obtenir en échange l'immortalité. Dans la pyramide, Horus fait sécession. Au même moment, une capsule cryogénique contenant Alcide Nikopol, condamné à la congélation en 1993, tombe sur la ville, dans l'indifférence.
- "La femme piège" (Tome II) : Nikopol et Horus vont croiser la route de Jill Bioskop, la femme aux cheveux bleus, journaliste, qui tente d'oublier son amant alphératzien, mort assassiné.
- "Froid équateur" (Tome III) : Le fils d'Alcide Nikopol se met à la recherche de son père et de Jill, disparus avec Horus quelque part en Afrique. Il se dirige vers la mystérieuse Equateur City, dirigée par l'organisation mafieuse K.K.D.Z.O. Il rencontrera en chemin le champion de chess-boxing, John-Elvis Johnelvisson, et la belle Yéléna.
L'élection meilleur livre de l'année tous genres confondus par le magazine Lire pour Froid Equateur en 1993 a réjoui Enki Bilal. La trilogie Nikopol s'achevait brillamment.
Froid Équateur mettait en scène une société qui était régie par l'excellence, l'obsession de l'excellence, l'obsession du classement, de la notation. J’étais parti de l'idée de l'échelle de Richter, en me disant qu'il allait combiner l'échelle de l'élégance, l'échelle de la violence, l'échelle de l'audace politique et puis aussi l'échelle de la beauté. On sortait de l’éclatement de la Yougoslavie qui a commencé en 1989-1990. Et c'est dans des stades de foot, entre Belgrade et Zagreb, qu’on a senti monter à la fois l'intolérance et les nationalismes.
J'imagine les échecs, un sport intellectuel, de concentration et immobile. Je décide de l'opposer dans un même lieu à la boxe, sans donner vraiment les règles, mais on comprend que c'est une alternance et que le vainqueur est celui qui gagne soit par échec et mat, soit par K.-O.
Il se trouve que 10 ans après la sortie du livre, l’artiste néerlandais Iepe Rubingh le contacte pour l’informer de la création de la Fédération internationale, la World Chess Boxing Organisation (WCBO) et lui annoncer le lancement de son premier combat de chessboxing. J'en suis heureux mais pris par la préparation de mon troisième film je ne donne pas suite. Plus tard Antoine de Caunes me contacte pour aller à Berlin tourner un documentaire et me propose une rencontre. Je devine que c'est Iepe Rubbingh. Ce fut une très belle rencontre. Il est décédé tristement d’une crise cardiaque en 2020 et Enki Bilal espère que son rêve de voir le chessboxing devenir sport olympique se réalisera, ce qui n’est pas si insensé sachant que le curling en est un.
C’est vraiment Iepe Rubbingh qui a formalisé les règles. Le match commence par un round de quatre minutes d'échecs, suivi d'un round de trois minutes de boxe, et se poursuit sur 11 rounds au total. Une pause d'une minute est observée entre chaque round. Les joueurs doivent suivre les règles officielles des deux sports. Un combat peut se gagner par ko, par échec et mat, par décision des juges ou si l'adversaire a dépassé ses douze minutes de temps de réflexion pour la partie d'échec.
Par contre il a dessiné les peignoirs d’une démonstration exceptionnelle de ce sport, à l’Olympia, avec des hommes et des femmes, pendant les derniers Jeux Olympiques de Paris. Il est heureux de savoir que des joueurs d’échecs se sont mis à la boxe et réciproquement.
Enki commence par dessiner puis Patrick Cauvin écrit le texte. Ensemble ils imaginent un football du futur, qui se joue à huis-clos dans des stades-bunkers selon des règles qui favorisent la violence. L’électronique régente un monde corrompu où le dopage est banalisé.
Enki Bilal nous parle aussi de l’originalité de l'Exposition Transit à la Grande Arche de La Défense 1992, puis s’arrête brutalement devant le tableau ci-dessous : je l’ai retrouvé il y a six mois. Je viendrai le finir discrètement quand il n’y aura personne ici. Il objecte à la suggestion d’un visiteur de le faire en public qu’il n’a pas envie de se mettre en scène.