Paul McCartney rêve d’un duo posthume avec Prince : quand The Long and Winding Road croise la route pourpre

Publié le 27 mai 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Il y a des histoires qui semblent trop belles pour avoir attendu aussi longtemps dans l’ombre. Paul McCartney a récemment confié avoir découvert, après la mort de Prince, une version de The Long and Winding Road chantée par le Kid de Minneapolis, apparemment captée en répétition, avec cette guitare que l’on imagine déjà prête à fissurer la grande ballade blessée des Beatles. Rien n’est encore fait, bien sûr : il faudrait l’accord des ayants droit, une bande exploitable, et surtout la délicatesse nécessaire pour ne pas transformer ce miracle d’archive en bibelot patrimonial. Mais l’idée suffit à faire trembler toute la mythologie. Car cette chanson n’est pas n’importe quelle chanson : c’est l’un des grands points sensibles de McCartney, ce morceau recouvert par Phil Spector, repris plus tard à nu, et qui revient aujourd’hui vers lui par une route pourpre inattendue. Entre la mélancolie mélodique de Paul et l’électricité mystique de Prince, il y aurait là autre chose qu’un simple duo posthume : une conversation impossible entre deux génies de la pop, deux hommes-orchestres, deux fantômes du XXe siècle parlant encore au présent. À condition de laisser respirer la prise, de ne pas lisser Prince, et de faire confiance à ce que les grandes chansons savent faire mieux que nous : continuer leur chemin.


Il y a des nouvelles qui ressemblent à des petits miracles de grenier, de ces histoires qui tombent du ciel sans prévenir, un soir, entre deux souvenirs, et qui rallument d’un coup toute une mythologie. Paul McCartney, 83 ans, a raconté récemment sur BBC Radio 2, dans l’émission Tracks of My Years animée par Vernon Kay, qu’il avait découvert après la mort de Prince l’existence d’une version de The Long and Winding Road chantée par le Kid de Minneapolis. Pas une reprise officielle sortie des archives avec communiqué de presse, sticker collector et campagne millimétrée. Non. Une prise de répétition, apparemment, un document venu de l’ombre, transmis à McCartney par quelqu’un de l’entourage de Prince, et dans lequel le Purple One transforme l’une des ballades les plus controversées des Beatles en morceau “un peu rock”, avec, selon Macca, “de très bonnes guitares”. McCartney a ajouté qu’il aimerait demander l’autorisation d’utiliser cet enregistrement, parce qu’il pourrait, dit-il, “en faire quelque chose de vraiment bien”. Voilà. Une phrase, presque rien, et tout l’imaginaire se met en branle. Un duo posthume Paul McCartney-Prince sur The Long and Winding Road : soit l’idée la plus improbable et la plus évidente du monde.

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Deux géants, une chanson blessée

Le plus beau, dans cette histoire, c’est que McCartney lui-même ne savait pas. On pourrait croire que tout finit toujours par remonter jusqu’à lui, que chaque reprise beatlesienne, chaque hommage, chaque clin d’œil, chaque dévotion venue d’un stade, d’un club, d’une chambre d’adolescent ou d’un bootleg poussiéreux trouve son chemin vers l’ancien Beatle. Mais non. Même Paul McCartney, homme qui a probablement entendu plus de versions de ses chansons qu’aucun être humain raisonnable ne devrait en supporter dans une vie, peut encore être surpris par ses propres fantômes. Quelqu’un lui demande s’il a déjà entendu Prince chanter The Long and Winding Road. Paul répond en substance : non, c’est une de mes chansons, je ne crois pas qu’il l’ait jamais faite. Réponse magnifique de candeur et de propriété tranquille. Puis le fichier arrive. Prince l’a bien chantée. Prince l’a habitée. Prince, mort depuis 2016, vient soudain frapper à la porte de McCartney avec une ballade de 1970 sous le bras.

Cette scène a quelque chose d’absurde et de profondément émouvant. D’un côté, elle appartient à l’ère moderne de la circulation infinie des archives, des bandes, des lives semi-clandestins, des trésors privés qui finissent par devenir des légendes numériques. De l’autre, elle renoue avec une vieille tradition rock : celle de la chanson qui voyage de bouche en bouche, de scène en scène, changeant de peau à chaque interprète. Les Beatles ont eux-mêmes grandi dans ce monde-là. Avant d’être un laboratoire pop, ils furent une machine à avaler les standards américains, à les recracher plus vite, plus fort, plus nerveux, avec l’insolence des gamins de Liverpool qui voulaient prouver qu’ils avaient compris Chuck Berry, Little Richard, Carl Perkins et Buddy Holly mieux que les adultes. Que Prince, lui-même encyclopédie vivante du funk, du rock, de la soul, du gospel, de Hendrix, de Sly Stone et de James Brown, ait posé ses mains sur The Long and Winding Road n’a donc rien d’un caprice. C’est une transmission. Un passage de relais entre deux génies de la chanson populaire, deux maniaques du studio, deux mélodistes capables d’écrire une ritournelle qui paraît simple comme bonjour alors qu’elle contient un monde.

Et justement, McCartney a parlé de Kiss, le single de Prince sorti en 1986, comme d’un morceau favori. Il a salué cette manière de faire tenir une chanson sur presque rien, cette science du vide qui n’est jamais pauvre, cette économie qui, chez Prince, devient luxe suprême. “Simplement génial”, en somme. McCartney note que Prince a beaucoup pris à Hendrix, ce qui est vrai si l’on parle de feu, de feedback, d’érotisme électrique et de guitare envisagée non comme instrument mais comme extension nerveuse du corps. Mais il ajoute qu’il était un “magicien”. C’est le mot juste. Prince n’était pas seulement un virtuose. Les virtuoses abondent, et beaucoup ne font que démontrer qu’ils savent monter et descendre un manche plus vite que la décence ne le permet. Prince, lui, jouait comme s’il révélait une présence. Il pouvait être démoniaque, drôle, obscène, tendre, liturgique, sec comme un claquement de talon ou démesuré comme une apocalypse violette. Il n’avait pas besoin de remplir l’espace : il savait aussi le découper. Kiss, morceau de funk osseux, presque squelettique, reste l’un des grands exemples de cette esthétique du retrait.

Pourquoi The Long and Winding Road n’est pas une chanson comme les autres

Le choix de The Long and Winding Road est tout sauf anodin. Si Prince avait chanté Hey Jude, Let It Be ou Yesterday, l’affaire aurait déjà eu son charme. Mais cette chanson-là transporte une charge particulière dans l’histoire des Beatles et dans la psyché de McCartney. Elle n’est pas seulement une ballade. Elle est une cicatrice. Elle est une route écossaise devenue métaphore, un morceau écrit dans la solitude, puis livré au chaos final du groupe, puis recouvert par les cordes et les chœurs de Phil Spector, jusqu’à devenir, pour McCartney, l’un des symboles les plus douloureux de sa dépossession. Dans la mythologie beatlesienne, certaines chansons sont des monuments ; The Long and Winding Road est un monument fissuré.

Paul l’a écrite en 1968, dans cette période étrange où les Beatles sont encore officiellement les Beatles mais où le rêve communautaire se défait déjà par plaques. Après l’Inde, après le White Album, après les tensions, les individualités débordent. Chacun apporte ses chansons comme on amène ses meubles avant une séparation. McCartney, lui, regarde souvent vers la forme classique, vers la grande chanson, vers Ray Charles, vers l’idée d’un standard qui survivrait aux modes. The Long and Winding Road appartient à cette veine-là : une chanson sans ironie, sans masque, sans la moindre protection cool. Elle avance avec une lenteur de marche funèbre et de prière profane. Elle parle d’un chemin qui ramène toujours au même endroit, d’une porte qu’on n’atteint pas, d’un amour ou d’un foyer ou d’une résolution impossible. McCartney a souvent expliqué que la chanson touchait à l’inaccessible, à cette porte qu’on ne parvient jamais tout à fait à ouvrir.

Le problème, c’est que l’histoire ne s’est pas contentée de l’enregistrer. Elle l’a abîmée, ou transformée, selon le camp dans lequel on se place. Lors des sessions de Let It Be, les Beatles ne sont plus vraiment une armée conquérante. Ils sont une famille géniale au bord de l’implosion, filmée sous néons, engluée dans un projet mal défini, coincée entre l’envie de revenir au rock brut et l’incapacité de faire simplement comme avant. Les images de Get Back ont depuis nuancé la légende noire : on y voit encore des rires, du travail, de la tendresse, des fulgurances, et pas seulement quatre hommes se détestant en silence. Mais la fatigue est là. La lassitude aussi. Quand The Long and Winding Road arrive entre les mains de Spector, elle devient autre chose : une grande ballade orchestrale, avec harpe, cordes, cuivres et chœurs féminins. Certains y entendent une majesté funèbre. McCartney, lui, y entend une trahison.

Cette affaire est centrale. Parce que si McCartney envisage aujourd’hui de “faire quelque chose” avec une version de Prince, il le fait avec une chanson dont il a déjà connu la dépossession. The Long and Winding Road est précisément le morceau sur lequel Paul a le plus violemment senti qu’on avait parlé à sa place. Spector a ajouté, gonflé, dramatisé, enveloppé. Macca voulait probablement autre chose : plus de retenue, plus d’air, une élégance moins lacrymale. L’album Let It Be… Naked, publié en 2003, fut en partie une tentative de réparation, comme si McCartney avait voulu rendre à la chanson son visage initial, la laver du sucre orchestral, retirer le maquillage posé sur un mort avant la veillée. Que ce soit exactement “meilleur” est une affaire de goût. Que ce soit plus proche du désir de Paul ne fait guère de doute.

Voilà pourquoi l’idée d’y intégrer Prince est fascinante. Car McCartney ne parle pas de laisser quelqu’un d’autre repeindre la chanson dans son dos. Il parle, cette fois, d’agir lui-même. Il ne subit plus une intervention extérieure ; il imagine une réponse. C’est une inversion presque romanesque. En 1970, d’autres ont ajouté des cordes à The Long and Winding Road sans que Paul puisse vraiment reprendre la main. En 2026, Paul entend Prince ajouter de la guitare et se dit : cette fois, je peux en faire quelque chose. Non pas effacer la blessure, mais la prolonger autrement. Non pas corriger Spector une deuxième fois, mais ouvrir une troisième voie : la route longue, sinueuse, mais électrifiée.

Prince, l’homme qui pouvait faire pleurer une guitare de George Harrison

Pour beaucoup d’auditeurs beatlesiens, la connexion la plus évidente entre Prince et les Beatles reste cette performance devenue sacrée au Rock and Roll Hall of Fame en 2004. Ce soir-là, Prince monte sur scène avec Tom Petty, Jeff Lynne, Steve Winwood, Marc Mann, Steve Ferrone et Dhani Harrison pour jouer While My Guitar Gently Weeps, en hommage à George Harrison, intronisé à titre posthume. Tout le monde connaît la vidéo. Ou plutôt : tout le monde croit la connaître, jusqu’à ce qu’on la regarde encore une fois et qu’on se fasse avoir exactement au même endroit. Prince reste d’abord en retrait, silhouette noire, chapeau rouge, sourire de sphinx. Puis vient le solo. Et là, il ne joue pas simplement de la guitare. Il entre dans la chanson comme un incendie entre dans une maison ancienne. Il ne respecte pas George en imitant Clapton ; il le respecte en faisant ce que George aurait compris mieux que personne : il cherche l’élévation.

Ce solo a été commenté jusqu’à l’usure, parfois avec des adjectifs ridicules, parce qu’il produit sur le spectateur un effet presque enfantin. On se redresse. On sourit. On oublie les réserves. La guitare semble se cabrer, mordre, chanter, ricaner, implorer. Tom Petty regarde Prince comme s’il venait d’apercevoir un phénomène météorologique rare. Dhani Harrison sourit avec cette expression bouleversante de fils qui voit un autre homme faire jaillir l’esprit de son père sans le singer. Et Prince, à la fin, balance sa guitare en l’air, dans un geste devenu légende, avant de disparaître comme un prestidigitateur content de son crime. Cette performance compte ici parce qu’elle prouve quelque chose : Prince savait entrer dans le répertoire beatlesien sans se rapetisser. Il ne venait pas y déposer une couronne de fleurs. Il venait y mettre le feu, avec respect, mais sans servilité.

Il faut insister là-dessus, parce que c’est exactement ce qui pourrait sauver un éventuel duo posthume McCartney-Prince de la simple opération patrimoniale. Le danger, avec ce genre de projet, est évident : fabriquer une pièce commémorative, belle, polie, émouvante, mais morte. Une vitrine. Un bibelot de luxe. Or Prince, même absent, même capté dans une répétition, n’est jamais un bibelot. Sa manière de chanter et de jouer déplace l’air. S’il a réellement donné à The Long and Winding Road une couleur plus rock, s’il y a là “de très bonnes guitares”, comme le dit McCartney, alors l’enjeu n’est pas de coller Paul sur une archive de Prince comme on ajoute une signature au bas d’un certificat d’authenticité. L’enjeu est de faire dialoguer deux conceptions de la ferveur : la mélancolie mélodique de McCartney et la transe électrique de Prince.

Prince n’était pas étranger au répertoire des Beatles. Les bases de données de concerts mentionnent plusieurs interprétations de The Long and Winding Road, notamment autour de la période 2007, lors de sa résidence 3121 à Las Vegas, et d’autres apparitions scéniques, dont une version londonienne avec Elton John à l’O2 Arena. Setlist.fm crédite Prince de douze interprétations live de la chanson, tandis que PrinceVault signale également des occurrences en 2007 et 2009. Il a aussi régulièrement joué Come Together, autre standard beatlesien qu’il transformait en groove élastique.

Ce détail compte. Prince ne s’est pas contenté d’une admiration abstraite pour les Beatles. Il les a intégrés à son langage de scène, à sa bibliothèque mouvante. Chez lui, les reprises n’étaient pas des pauses nostalgiques. Elles étaient des prises de pouvoir. Il pouvait avaler un morceau, le déformer, l’étirer, le sexualiser, le funkifier, lui donner une nouvelle colonne vertébrale. Quand Prince reprend, il ne met pas un costume ; il taille le costume à ses mesures. On peut donc rêver, sans trop forcer, à ce qu’il aurait pu faire de The Long and Winding Road : casser la pompe, salir la route, faire craquer la ballade sous les doigts, remplacer le pathos par une tension gospel-rock, laisser la guitare répondre à la voix comme une amante trop lucide.

Paul McCartney et les voix venues d’après

L’autre raison pour laquelle cette histoire fascine tient à McCartney lui-même. Paul n’est pas un novice dans l’art délicat de dialoguer avec les morts. Depuis les années 1990, il vit publiquement avec cette question : comment continuer une conversation musicale avec quelqu’un qui n’est plus là ? Avec John Lennon, d’abord, lors du projet Anthology, quand les trois Beatles survivants ont travaillé sur des démos de Lennon pour créer Free as a Bird et Real Love. À l’époque, la technologie imposait ses limites. La voix de John, enregistrée sur cassette domestique, restait prise dans le piano, le souffle, la matière grise de la bande. Jeff Lynne, George, Paul et Ringo ont dû composer avec ce brouillard. Le résultat avait quelque chose de fantomatique, parfois magnifique, parfois un peu engoncé dans son vernis ELO, mais l’émotion était réelle : les Beatles jouaient à nouveau avec John, ou plutôt autour de John, comme si son absence était devenue un cinquième élément dans le studio.

Puis il y eut Now and Then, en 2023, cette dernière chanson des Beatles enfin achevée grâce à la technologie de séparation audio développée dans le sillage du travail de Peter Jackson sur Get Back. Le point essentiel, que McCartney a dû répéter face aux paniques contemporaines autour de l’intelligence artificielle, est que la voix de Lennon n’a pas été fabriquée. Elle a été isolée. Ce n’était pas un faux John généré par machine, mais le vrai John extrait d’un enregistrement ancien, rendu disponible à nouveau, comme une photographie nettoyée de sa moisissure. C’est une nuance fondamentale. Elle sépare l’hommage de la ventriloquie morbide.

Cette expérience éclaire forcément le rêve Prince. McCartney sait que le public accepte mal les nécromancies faciles. Il sait aussi qu’il existe une différence énorme entre terminer une œuvre à partir d’une trace authentique et fabriquer de toutes pièces une illusion. Avec Lennon, il y avait une intimité fraternelle, une légitimité presque familiale, même si elle fut discutée. Avec Prince, la situation est différente. Paul n’était pas son partenaire historique. Il n’a pas partagé un groupe, une adolescence, une guerre, une rupture. Il n’a pas avec Prince ce pacte mythologique qu’il avait avec John. Mais il possède quelque chose d’autre : la chanson. The Long and Winding Road est de lui, ou du moins née de lui, publiée sous le crédit Lennon-McCartney mais profondément mccartneyenne dans sa fibre. Si Prince l’a chantée, alors Prince est entré chez Paul. Et Paul, aujourd’hui, demande peut-être la permission d’entrer à son tour dans l’archive de Prince.

C’est là que le projet devient moins une collaboration impossible qu’un étrange échange d’hospitalité. Prince a visité une chanson de McCartney. McCartney voudrait visiter l’interprétation de Prince. Aucun des deux ne peut véritablement se répondre en temps réel, mais la musique populaire a toujours été pleine de conversations différées. Robert Johnson parle à Keith Richards, Buddy Holly à McCartney, Chuck Berry à Lennon, Little Richard à Prince, George Harrison à Dhani, Lennon à Paul depuis une cassette, et maintenant Prince à Paul depuis une répétition. La mort interrompt les corps, pas forcément les dialogues.

Le piège du duo posthume

Il faut pourtant se méfier. Le duo posthume est un territoire miné, encombré de bonnes intentions et de mauvaises idées. L’industrie musicale adore les morts célèbres parce qu’ils ne peuvent plus dire non, ou parce que leur non se perd dans les contrats, les héritages, les ayants droit, les intérêts, les coffrets, les anniversaires et les éditions deluxe. On a vu trop d’archives finies à la truelle, de voix isolées collées sur des productions sans âme, de cadavres prestigieux transformés en avatars promotionnels. Le rock, qui s’est tant nourri de jeunesse éternelle, a parfois une manière obscène de recycler ses disparus.

Avec Prince, la question est encore plus sensible. Voilà un artiste qui a passé sa vie à contrôler son œuvre avec une intensité presque paranoïaque, à se battre contre les maisons de disques, à changer de nom pour échapper à ce qu’il considérait comme une forme d’asservissement contractuel, à remplir son fameux coffre de Paisley Park d’enregistrements inédits tout en décidant lui-même, souvent brutalement, ce qui devait sortir ou rester caché. Depuis sa mort, les archives s’ouvrent peu à peu, avec des résultats parfois passionnants, mais toujours accompagnés de ce malaise : Prince aurait-il voulu cela ? Et s’il ne l’a pas publié, était-ce par oubli, par exigence, par stratégie, par caprice, ou parce qu’il savait très bien que ce n’était pas terminé ?

La beauté du projet McCartney, s’il se concrétise, dépendra donc de sa retenue. Il ne faudrait surtout pas transformer Prince en hologramme sonore, ni plaquer sur lui une production trop contemporaine, ni fabriquer un “événement” qui sentirait la boutique. Il faudrait accepter la fragilité de la source, son statut de répétition, son grain peut-être imparfait, son inachèvement éventuel. Si Prince chante The Long and Winding Road comme on l’imagine, avec cette capacité à passer du murmure au cri, du gospel au blues, du falsetto à la griffure, alors l’espace autour de lui sera aussi important que ce que McCartney ajoutera. Paul devra peut-être faire ce qu’il a mis toute sa vie à perfectionner : trouver la note juste, celle qui ne prend pas toute la place.

C’est d’autant plus crucial que The Long and Winding Road a déjà souffert de l’excès. On revient toujours à Spector. On revient à ces cordes, à ces chœurs, à cette solennité qui a divisé les oreilles pendant plus d’un demi-siècle. Si McCartney veut aujourd’hui retravailler la chanson avec Prince, la pire erreur serait de reconstruire une cathédrale. Il faudrait plutôt une chapelle électrique. Une basse ronde, quelques accords de piano, peut-être des cordes très discrètes si elles respirent au lieu d’engluer, une guitare de Prince laissée vive, presque dangereuse. Le vrai luxe serait le silence. Le vrai hommage serait de ne pas domestiquer le fauve.

Ce que Prince pouvait entendre chez McCartney

On parle souvent de Lennon comme du Beatle le plus compatible avec les artistes nerveux, ironiques, anguleux. Lennon, le mordant, l’instinctif, le sale gosse, l’homme de Come Together, de I Want You, de Cold Turkey. Prince a d’ailleurs trouvé dans Come Together un terrain naturel, un riff à vampiriser, une matière à groove. Mais il ne faut pas sous-estimer la parenté entre Prince et McCartney. Elle est moins immédiatement spectaculaire, mais très profonde. Tous deux sont des hommes-orchestres. Tous deux entendent les arrangements dans leur tête. Tous deux peuvent passer d’une basse à une guitare, d’un clavier à une batterie, d’une maquette intime à une production complète. Tous deux sont des mélodistes d’une insolente facilité apparente. Tous deux savent que le génie pop consiste souvent à faire croire qu’une chanson a toujours existé.

McCartney a cette chose rarissime : il peut écrire une mélodie que votre mémoire adopte avant même que votre esprit ait décidé de l’aimer. Prince possédait un don voisin, mais plus volatil, plus félin. Chez lui, la mélodie est souvent traversée par le rythme comme par une pulsion sexuelle. Chez Paul, elle flotte, elle console, elle s’élève, même quand elle est triste. Les réunir sur The Long and Winding Road, c’est donc mettre face à face deux formes de grâce : la grâce horizontale de la route et la grâce verticale de l’éclair. McCartney avance ; Prince surgit.

On imagine très bien ce que Prince pouvait aimer dans cette chanson. Derrière sa réputation d’extravagance, Prince était un immense interprète de ballades. Il suffit d’écouter Purple Rain, Sometimes It Snows in April, The Beautiful Ones, Condition of the Heart ou ses versions piano tardives pour comprendre qu’il n’avait aucune peur du pathos, à condition de pouvoir le rendre incandescent. Il aimait les chansons qui permettent de passer du contrôle absolu à l’abandon. The Long and Winding Road offre exactement cela : une mélodie tenue, presque noble, mais un texte de retour, de manque, d’attente. Une chanson qui demande à être contenue jusqu’au moment où elle craque.

Et puis il y a la dimension gospel. Même dans sa version beatlesienne la plus orchestrée, The Long and Winding Road a quelque chose d’un cantique laïc. On peut la chanter comme une supplique adressée à un amour perdu, à une maison, à Dieu, à soi-même, aux Beatles eux-mêmes. Prince, dont toute l’œuvre est traversée par une tension entre chair et esprit, désir et salut, péché et extase, pouvait naturellement s’y reconnaître. Le chemin long et sinueux, chez lui, n’aurait pas seulement été sentimental. Il aurait été spirituel. Une route vers la rédemption, mais avec une guitare branchée dans l’ampli.

Paul face à sa propre légende

Ce projet potentiel dit aussi beaucoup du McCartney tardif. On a longtemps caricaturé Paul en gardien souriant du temple, en professionnel du charme, en ambassadeur officiel de la beatlemania heureuse. C’était oublier la profondeur de son rapport au temps. Depuis des décennies, McCartney ne cesse de revisiter son passé, non par simple nostalgie, mais parce que son passé est encore actif. Il n’est pas derrière lui. Il travaille sous ses pieds, comme une faille. Chaque tournée, chaque réédition, chaque chanson tardive, chaque retour à une archive Beatles réactive une conversation avec des hommes absents : John, George, Linda, George Martin, Mal Evans, tant d’autres. Le vieil âge de McCartney n’est pas un retrait ; c’est une chambre d’échos.

On sent chez lui, depuis quelques années, une forme de liberté plus émouvante qu’il n’y paraît. Il accepte de parler des morts sans se draper dans le marbre. Il accepte la technologie quand elle sert l’émotion. Il accepte aussi que l’histoire des Beatles ne soit pas close comme un mausolée, mais ouverte comme une maison où l’on continue d’entrer par des portes différentes. Now and Then l’a montré : pour Paul, finir une chanson de Lennon n’était pas profaner le passé, mais accomplir une promesse différée. Avec Prince, l’enjeu serait autre, moins familial, plus audacieux peut-être. Il ne s’agirait pas de refermer l’histoire des Beatles, mais de montrer que leurs chansons peuvent encore provoquer des rencontres impossibles.

Il y a là quelque chose de profondément mccartneyen. Paul a toujours cru aux chansons comme à des êtres autonomes. Une fois écrites, elles partent. Elles appartiennent encore à leur auteur, bien sûr, mais elles vivent ailleurs, dans d’autres bouches, d’autres pays, d’autres époques. Yesterday est devenue un standard mondial. Let It Be appartient aux cérémonies, aux deuils, aux mariages, aux moments où les gens ont besoin d’un langage commun. Hey Jude appartient aux foules. Blackbird appartient aux chambres silencieuses. The Long and Winding Road, elle, appartient aux retours impossibles. Que Prince l’ait prise à son tour signifie qu’elle avait encore une route à parcourir.

Le plus touchant est peut-être que McCartney ne semble pas aborder cette découverte avec la vanité d’un auteur flatté, mais avec l’excitation d’un musicien. Il entend la version, il repère la guitare, il imagine ce qu’il pourrait en faire. À 83 ans, Paul McCartney reste ce type qui écoute un bout de bande et pense arrangement, forme, possibilité. Pas seulement patrimoine. Pas seulement souvenir. Travail. La grande leçon de sa longévité est là : il continue de considérer la musique comme une matière vivante.

La route, la porte, le fantôme

Pourquoi cette chanson nous remue-t-elle encore ? Peut-être parce que son symbole est d’une simplicité biblique. Une route. Une porte. Un retour. Peu de chansons de McCartney sont aussi dépouillées dans leur imaginaire. Ce n’est pas la fantaisie colorée de Penny Lane, ni le théâtre familial d’Eleanor Rigby, ni le grand brasier communautaire de Hey Jude. C’est un homme face à un chemin qui n’en finit pas. Un homme qui demande à être conduit quelque part, ou ramené quelque part, sans savoir exactement si ce lieu existe encore. Dans le contexte des Beatles, la chanson est presque trop parfaite. Elle semble annoncer la séparation au moment même où elle prétend parler d’autre chose.

En 1970, The Long and Winding Road devient l’un des derniers grands gestes publics des Beatles. Aux États-Unis, elle atteint la première place du Billboard Hot 100 et devient leur ultime numéro un américain. Triomphe paradoxal : une chanson de rupture, publiée dans le fracas d’une séparation, couronnée comme si l’Amérique voulait offrir au groupe une sortie en procession.

Plus de cinquante ans plus tard, voilà que Prince surgit sur cette même route. Lui aussi est un fantôme désormais. Mort en 2016, à 57 ans, dans cette solitude de Paisley Park qui a brutalement transformé son palais créatif en tombeau moderne, Prince est devenu l’une de ces absences dont la pop ne sait pas se remettre. Il nous manque comme manquent les artistes qui semblaient encore capables de tout. McCartney, lui, est toujours là, et c’est presque vertigineux. Le survivant absolu des années 60, le Beatle qui a vu tomber tant d’amis, tant de rivaux, tant de dieux, écoute maintenant un disparu plus jeune que lui chanter l’une de ses chansons les plus hantées. Difficile de ne pas y voir une mise en abyme du temps.

Un duo entre Paul et Prince sur The Long and Winding Road ne serait donc pas seulement un événement musical. Ce serait une conversation sur la survivance. Paul chanterait peut-être avec Prince comme il a chanté avec John : non pour nier la mort, mais pour lui répondre. La pop a parfois ce pouvoir étrange de rendre les absents contemporains. Une bande magnétique, un fichier, une voix, une guitare, et soudain les calendriers se plient. 1970 rencontre 2007. Liverpool rencontre Minneapolis. La ferme écossaise rencontre Paisley Park. Le piano de Paul rencontre la Stratocaster ou la Telecaster de Prince, peu importe l’arme exacte : on sait que le coup partirait.

Ce qu’il ne faudrait surtout pas faire

La tentation sera grande, si le projet aboutit, de le présenter comme un sommet historique, un choc des titans, un “duo du siècle” fabriqué pour les réseaux sociaux et les collectionneurs. Il faudra résister à cette emphase. Les grandes rencontres posthumes n’ont pas besoin d’être criées. Elles doivent être justes. Le meilleur scénario serait presque modeste : une version assumée comme hybride, respectueuse de l’archive, où McCartney ne chercherait pas à rivaliser avec Prince mais à dialoguer avec lui. Il pourrait chanter une partie, poser une basse, ajouter un piano, peut-être harmoniser très légèrement. Il pourrait laisser Prince prendre l’espace au moment où la chanson doit s’ouvrir. Il pourrait, surtout, ne pas trop expliquer.

Il ne faudrait pas non plus lisser Prince. Une répétition peut contenir des aspérités qui font sa vérité. Les respirations, les attaques imparfaites, les dérapages, les saturations, les cris captés un peu trop fort, tout cela peut valoir mieux qu’un nettoyage clinique. Nous vivons une époque obsédée par la restauration, parfois jusqu’à l’asepsie. On veut des archives nettes, HD, propres, débarrassées du souffle, comme si le passé devait être rendu compatible avec les écouteurs modernes. Mais le rock supporte mal l’eau de Javel. Si Prince a rendu The Long and Winding Road plus rugueuse, il faut garder la rugosité. Sinon, autant ne rien faire.

Le défi sera aussi moral qu’esthétique. L’accord de l’entourage ou de l’estate de Prince est indispensable, mais la légalité ne suffit pas à garantir la légitimité. Il faudra que l’objet sonne comme une nécessité, pas comme une opportunité. Paul McCartney a l’avantage d’être Paul McCartney : son rapport à la chanson est indiscutable, son histoire avec les collaborations posthumes est déjà connue, et son instinct musical demeure souvent plus fin que celui des gestionnaires de catalogues. Mais le nom de Prince impose une exigence particulière. On ne convoque pas ce fantôme pour l’installer dans un salon bourgeois. On l’invite parce qu’on accepte qu’il renverse peut-être les meubles.

Le fantasme raisonnable

Alors, à quoi pourrait ressembler cette version ? On peut rêver, avec prudence. Une ouverture au piano, presque nue, Paul seul, la voix patinée, moins souple qu’autrefois mais plus chargée de vécu. Puis la voix de Prince apparaît, peut-être fragile, peut-être souveraine, on ne sait pas. La chanson bascule. La batterie entre sans lourdeur. La basse de Paul, mélodique comme toujours, se met à répondre aux inflexions vocales. La guitare de Prince surgit non comme un solo final obligatoire, mais comme un commentaire, une objection, une lumière violette dans le brouillard. Au lieu des chœurs spectoriens, des silences. Au lieu de l’orchestre qui pleure à votre place, une tension qui vous laisse faire le travail.

Le morceau pourrait aussi prendre une direction plus gospel, avec un orgue discret, une montée finale, mais là encore le danger serait de trop souligner. The Long and Winding Road n’a pas besoin qu’on lui mette un panneau “émotion” au-dessus de la tête. Elle est déjà écrite pour atteindre ce point. Prince, s’il est bon dans la prise, apportera naturellement l’intensité. McCartney apportera naturellement la forme. La rencontre, si elle existe, devra faire confiance à ces deux évidences.

Il y a évidemment une part d’inconnu immense. Nous ne savons pas dans quel état se trouve l’enregistrement. Nous ne savons pas si la voix est exploitable, si la guitare est isolable, si la prise est complète, si Prince y chante toute la chanson ou seulement un extrait. Nous ne savons pas non plus si les ayants droit donneront leur accord, ni si McCartney ira réellement au bout. Dans le monde de Paul, beaucoup d’idées flottent avant de devenir des disques, et certaines restent dans les limbes. Mais l’hypothèse suffit déjà à éclairer quelque chose. Elle nous force à réentendre la chanson, à repenser Prince, à regarder McCartney non comme un monument immobile mais comme un musicien encore tenté par l’impossible.

Une réparation ou une nouvelle blessure ?

Il serait trop simple de présenter ce projet comme une réparation définitive de The Long and Winding Road. La chanson n’a peut-être pas besoin d’être réparée. Ses versions contradictoires font partie de sa vérité. La version Spector, excessive, appartient à l’histoire, avec son pathos de fin d’empire. La version Naked appartient au désir de Paul de reprendre la main. Les versions live appartiennent au public, aux décennies, aux tournées. Une version avec Prince appartiendrait à autre chose : non pas la restauration d’une intention originelle, mais l’acceptation que les chansons importantes ne cessent jamais d’être réécrites par ceux qui les aiment.

Ce serait peut-être la plus belle issue. Ne pas prétendre que Prince révèle enfin le “vrai” The Long and Winding Road. Ne pas opposer Prince à Spector, ni Prince à Let It Be… Naked, ni le rock au romantisme. Mais ajouter un chapitre. Un chapitre tardif, étrange, presque spectral, dans lequel deux des plus grands musiciens populaires du XXe siècle se croisent sans s’être vraiment donné rendez-vous. Paul a écrit la route. Prince l’a empruntée. Paul a entendu les pas de Prince sur cette route et veut peut-être y répondre. Cela suffit à faire une histoire.

Et quelle histoire. Elle a tout ce que le rock aime quand il n’est pas seulement bruit et posture : le hasard, les archives, les morts, les guitares, les blessures anciennes, les ego, les permissions à demander, les fans qui fantasment déjà, les puristes qui froncent les sourcils, les romantiques qui préparent leurs mouchoirs, les cyniques qui parlent de marketing, les musiciens qui, eux, savent qu’un bon morceau peut justifier beaucoup de risques. Elle a surtout deux noms qui ne devraient pas avoir besoin d’être alignés pour produire de l’électricité, et qui pourtant, une fois côte à côte, ouvrent un paysage.

La route continue

On a parfois l’impression que tout a été dit sur les Beatles, que chaque prise, chaque regard, chaque dispute, chaque cigarette de studio a été commenté jusqu’à la poussière. Puis une anecdote surgit : Prince a chanté The Long and Winding Road, Paul ne le savait pas, Paul a entendu, Paul aime, Paul veut peut-être en faire quelque chose. Et soudain, la vieille histoire respire encore. C’est cela, la force des grandes chansons. Elles échappent à leurs coffrets. Elles reviennent par les côtés. Elles se glissent dans les répétitions d’un autre génie, dorment des années, puis frappent à la porte de leur auteur avec une guitare différente.

Il faut espérer que McCartney ira au bout, mais il faut surtout espérer qu’il le fera avec la délicatesse qu’exige ce drôle de miracle. Un duo posthume entre Paul McCartney et Prince ne devrait pas chercher à prouver que deux légendes valent mieux qu’une. Il devrait prouver que la musique, quand elle est traitée avec amour et intelligence, peut encore créer des rencontres que la vie n’a pas organisées. Il devrait être humble et flamboyant, simple et magique, exactement comme McCartney décrivait Kiss : une chose qui paraît facile mais que presque personne ne saurait réussir.

La route longue et sinueuse n’en finit donc pas. Elle part d’une ferme écossaise, traverse les studios d’Apple, se perd dans les cordes de Phil Spector, revient nue en 2003, passe par Las Vegas, Londres ou Monte-Carlo sous les doigts de Prince, puis revient aujourd’hui vers Paul, chargée d’un feu nouveau. Au bout, il n’y a peut-être pas de porte. Ou alors elle s’ouvre seulement par instants, quand deux voix séparées par la mort trouvent encore le moyen de se répondre. Dans ce cas, qu’on laisse entrer Prince. Qu’on laisse Paul lui répondre. Et qu’on entende enfin ce que devient The Long and Winding Road quand le chemin de McCartney croise, pour quelques minutes, la route pourpre.