On croyait connaître par cœur l’histoire de Paul McCartney, de Liverpool aux Beatles, de Forthlin Road aux stades américains, de la chambre d’adolescent où naissaient les premières chansons jusqu’au monument mondial qu’il est devenu. Mais chez McCartney, le passé n’est jamais un musée fermé à double tour. C’est un atelier où l’on revient déplacer les meubles, ouvrir les tiroirs, retrouver une vieille photo, une voix, une rue, un ami disparu, et tenter d’en tirer encore une mélodie. Avec The Boys of Dungeon Lane, Paul retourne vers Speke, la Mersey, les garçons d’avant la légende, avant John Lennon l’icône, George Harrison le mystique et Ringo Starr le survivant solaire. Ce nouvel album regarde en arrière, bien sûr, mais sans se figer dans la carte postale. Il parle de l’enfance, des parents, des maisons modestes, de l’amour qui tient debout, de la voix qui vieillit et des chansons qui restent quand tout le reste s’éloigne. Un disque imparfait peut-être, mais profondément nécessaire, où McCartney ne cherche plus à prouver qu’il fut immense : il essaie simplement de rejoindre le garçon qu’il a été.
Il y a quelque chose d’infiniment troublant à voir Paul McCartney, à l’approche de ses 84 ans, retourner ainsi vers les rues de son enfance. Pas pour s’y réfugier comme un ancien combattant de la pop viendrait polir ses médailles dans la lumière jaune des souvenirs. Pas pour vendre une énième carte postale de Liverpool, avec ses briques rouges, ses docks, ses bus, ses gamins en culottes courtes et ses fantômes de skiffle. Mais pour tenter, une fois encore, de comprendre ce que l’on devient quand on a été l’un des hommes les plus célèbres du XXe siècle, et que le XXIe vous trouve encore debout, guitare à la main, voix fatiguée mais oreille intacte, au milieu d’un monde qui n’a jamais cessé de vous demander des miracles.
The Boys of Dungeon Lane, nouvel album de Paul McCartney, est un disque de retour. Retour à Speke, retour à la Mersey, retour à Forthlin Road, retour à ce territoire préhistorique d’avant les Beatles, avant la Beatlemania, avant les costumes sans col, avant les cris, avant Shea Stadium, avant les procès, les ruptures, les deuils, les réévaluations critiques, les coffrets super deluxe, les documentaires restaurés et les derniers adieux qui ne sont jamais vraiment les derniers. C’est un disque qui regarde vers l’arrière, bien sûr. Mais chez McCartney, le passé n’est jamais une pièce fermée. C’est un atelier. On y revient, on fouille dans les tiroirs, on retrouve une vieille photo, un bout de mélodie, une phrase griffonnée, un visage oublié, et l’on essaie d’en faire une chanson.
Le titre lui-même est superbe. The Boys of Dungeon Lane. On dirait un roman d’apprentissage anglais, un film de Terence Davies avec des guitares, ou le nom d’un gang d’adolescents qui n’aurait jamais eu le temps de devenir dangereux parce que la musique est arrivée avant la violence. Dungeon Lane, dans l’imaginaire maccartneyien, ce n’est pas seulement une adresse. C’est un seuil. Un endroit où l’enfant Paul, encore inconscient de ce qu’il porte en lui, marche vers la Mersey, observe les oiseaux, respire l’air humide de l’après-guerre et commence à transformer le monde en musique sans savoir qu’il est déjà en train de le faire.
Ce disque arrive après plus de cinq ans sans véritable album studio solo inédit, après McCartney III, après la dernière chanson des Beatles, après une période où McCartney a semblé, plus que jamais, régler les affaires de son propre mythe. Get Back a réparé une partie de la légende noire de Let It Be. Now and Then a permis aux survivants de poser une dernière pierre sur la tombe ouverte du groupe. Le documentaire consacré à Wings a rappelé que Paul ne s’était pas contenté de survivre aux Beatles, mais qu’il avait reconstruit une machine populaire immense dans les années 70, souvent contre la condescendance de la critique. Dans cette séquence tardive, The Boys of Dungeon Lane apparaît comme une étape logique, presque inévitable : après avoir revisité les Beatles, Wings et la grande maison de son œuvre, McCartney retourne au terrain vague d’où tout est sorti.
Sommaire
- Avant les Beatles, les garçons
- La nostalgie comme matière dangereuse
- Andrew Watt, le producteur devant le monument
- Days We Left Behind, la carte postale qui saigne
- Home to Us, Ringo dans la pièce
- George Harrison, le compagnon de route
- John Lennon, l’absent absolu
- Les chansons d’amour, ou l’art de rester vivant
- La mère, le père, la maison
- La voix de Paul, ce vieil instrument magnifique
- Les limites d’un album très conscient de lui-même
- McCartney face à son propre musée
- Liverpool, encore et toujours
- Un disque mineur ? Peut-être. Un disque nécessaire ? Sûrement.
- Le dernier mot appartient aux chansons
Avant les Beatles, les garçons
L’histoire des Beatles a été racontée tant de fois qu’elle semble parfois avoir cessé d’appartenir aux hommes qui l’ont vécue. Elle est devenue une mythologie autonome, une machine à produire des livres, des expositions, des classements, des débats sans fin sur le meilleur pressage de Revolver ou la responsabilité exacte de chacun dans la séparation du groupe. Mais il reste toujours ce moment fragile, insaisissable, presque nu : celui d’avant. Avant que John Lennon ne devienne John Lennon. Avant que George Harrison ne devienne le mystique grinçant au jeu de guitare translucide. Avant que Ringo Starr ne devienne l’homme au tempo humain, ce batteur sous-estimé dont les silences valent souvent autant que les frappes. Avant que Paul McCartney ne devienne Macca, Sir Paul, le dernier grand mélodiste populaire encore en activité.
C’est ce moment que The Boys of Dungeon Lane cherche à retrouver. Non pas en historien, mais en survivant. C’est toute la différence. McCartney n’écrit pas ici une notice Wikipédia de son adolescence. Il ne dresse pas la chronologie scolaire d’une enfance dans le Liverpool d’après-guerre. Il compose un album de sensations. La pauvreté relative, les maisons modestes, la dignité des parents, les rêves minuscules et immenses, la première excitation des guitares, les amitiés adolescentes, les chemins qui mènent vers la rivière, l’impression que tout est possible précisément parce que rien n’est encore arrivé.
Ce qui frappe, c’est que McCartney ne semble pas vouloir sanctifier son enfance. Il ne la transforme pas en paradis perdu. Il sait trop bien ce qu’il y avait de dur dans ce monde-là. La mort de sa mère Mary quand il était adolescent est l’une des blessures fondatrices de sa vie, le miroir tragique de celle de Lennon, qui perdra lui aussi sa mère. La maison de Forthlin Road, aujourd’hui lieu de pèlerinage, n’était pas un temple mais un foyer ordinaire, avec ses contraintes, ses économies, ses pièces où l’on écrivait des chansons parce qu’il fallait bien faire quelque chose de son trop-plein d’énergie et de solitude. La grandeur de McCartney, ici, consiste à ne pas confondre modestie sociale et folklore. Il ne fait pas du working class Liverpool un décor de cinéma. Il le traite comme une matrice.
Cette matrice, on l’entend dans la manière dont le disque circule entre mélancolie et chaleur, entre souvenir précis et sentiment diffus. McCartney a toujours eu cette faculté presque insolente de rendre universel ce qui pourrait sembler anecdotique. Une route, une fille croisée jadis, un trajet en stop avec George, un dimanche familial, une phrase de son père, un souvenir de John : chez lui, tout peut devenir une chanson. Parfois une grande chanson. Parfois une miniature charmante. Parfois une sucrerie trop fondante. Mais toujours une tentative de fixer quelque chose avant que cela ne disparaisse.
La nostalgie comme matière dangereuse
Le risque, évidemment, était immense. Un album de Paul McCartney sur l’enfance de Paul McCartney à Liverpool pouvait virer au musée de cire. On voyait déjà les vitrines, les photos sépia, les harmonies beatlesiennes placées comme des bibelots, les clins d’œil aux fans, les références appuyées, les « remember when » lancés comme des confettis lors d’une fête de famille trop bien organisée. McCartney, plus que tout autre, sait que la nostalgie est une drogue douce mais dangereuse. À faible dose, elle console. À forte dose, elle momifie.
Or The Boys of Dungeon Lane n’est pas un disque momifié. Pas totalement, en tout cas. Il a ses raideurs, ses facilités, ses moments où la production semble vouloir faire briller la vitrine plus que l’objet. Mais il respire. Il avance. Il accepte la fragilité du présent au lieu de se contenter de célébrer le passé. La voix de McCartney, désormais, n’est plus l’arme de jeunesse qui pouvait bondir de Little Richard à Yesterday avec une aisance presque criminelle. Elle tremble, elle se voile, elle cherche parfois son appui. Certains y verront une faiblesse. Ils auront tort. Dans un album pareil, cette voix abîmée n’est pas un défaut technique : c’est le sujet même du disque.
Car que vaut une chanson sur le temps qui passe si celui qui la chante prétend que le temps n’est pas passé ? McCartney n’a plus besoin de jouer au jeune homme. Il l’a été pour l’éternité. Il y a des images de lui en 1964 qui ne vieilliront jamais, ce visage rond, ce sourire presque trop parfait, cette arrogance aimable des garçons qui savent qu’ils plaisent au monde entier. L’homme qui chante aujourd’hui n’est plus ce garçon-là. Il le porte en lui, mais comme on porte un disparu. Il le convoque, lui parle, le remercie peut-être, lui demande des comptes parfois. The Boys of Dungeon Lane est moins un album nostalgique qu’un dialogue entre le jeune Paul et le vieux Paul, entre celui qui rêvait d’ailleurs et celui qui a tout vu.
C’est ce qui donne au disque sa gravité, même dans ses moments les plus légers. McCartney a toujours été un funambule entre profondeur et frivolité. On lui a reproché pendant des décennies son goût pour la bluette, le pastiche, la comptine, le music-hall, cette fameuse « granny music » que Lennon moquait avec une cruauté fraternelle. Mais c’est mal comprendre la mécanique maccartneyienne. Chez lui, la légèreté n’est pas forcément l’absence de profondeur. Elle est souvent une stratégie de survie. Elle permet de ne pas s’effondrer. Elle met une nappe propre sur la table pendant que les fantômes prennent place autour du dîner.
Andrew Watt, le producteur devant le monument
La présence d’Andrew Watt à la coproduction est l’un des éléments les plus discutables et les plus intéressants de l’album. Watt est devenu ces dernières années l’un des hommes que l’on appelle lorsque les géants du rock veulent revenir avec un disque qui sonne à la fois familier et contemporain, respectable et efficace, ancien mais pas poussiéreux. Il a travaillé avec Ozzy Osbourne, Elton John, les Rolling Stones, et il possède cette capacité à replacer des légendes dans un cadre sonore robuste, lisible, immédiatement identifiable.
Avec McCartney, l’exercice était plus périlleux. On ne produit pas Paul McCartney comme on astique une statue. On ne lui remet pas simplement une guitare Höfner dans les mains en espérant que la magie remonte mécaniquement du bois. McCartney est un producteur de lui-même depuis le premier McCartney de 1970, ce disque domestique, bancal, génial par endroits, où l’on entend un homme sortir des ruines des Beatles en bricolant sa propre cabane. Toute une partie de son œuvre repose sur cette autonomie d’artisan : l’homme-orchestre, le touche-à-tout, le mélodiste qui passe de la basse à la batterie, du piano à la guitare, avec l’enthousiasme d’un gamin enfermé dans un magasin de jouets.
Sur The Boys of Dungeon Lane, Watt semble parfois canaliser cette énergie avec intelligence. Il encourage McCartney à jouer beaucoup d’instruments, à renouer avec cette logique de laboratoire personnel qui traverse sa carrière. L’ouverture, As You Lie There, fonctionne précisément parce qu’elle laisse entendre ce plaisir de construction. On y sent le McCartney bricoleur, celui qui empile les parties, cherche l’accident, trouve un accord et décide de le suivre. Le morceau a quelque chose de très maccartneyien dans son mouvement, dans sa façon de partir d’une adresse intime pour devenir un petit théâtre rock, presque un souvenir monté sur ressorts.
Mais Watt a aussi ses tics. Il aime les sons qui claquent, les batteries qui tiennent la pièce, les guitares un peu trop bien rangées, les contours nets. À certains moments, on aimerait que l’album soit plus poreux, plus poussiéreux, plus hésitant. Un disque sur la mémoire devrait parfois accepter le flou, la marge, la fissure. Or The Boys of Dungeon Lane sonne souvent comme un album soigneusement restauré, avec des couleurs ravivées et des contrastes renforcés. Ce n’est pas forcément un défaut rédhibitoire. Mais cela crée une tension étrange : McCartney chante des souvenirs qui se dérobent dans un environnement sonore qui, lui, veut tout stabiliser.
Cette tension traverse tout le disque. Elle peut produire de beaux effets, quand la précision de la production permet aux mélodies de briller sans pathos. Elle peut aussi donner une impression de distance, comme si McCartney observait certaines scènes de sa propre vie à travers une vitre parfaitement nettoyée. Le vieux paradoxe de la nostalgie moderne : on veut retrouver le grain du passé, mais on le masterise en haute définition.
Days We Left Behind, la carte postale qui saigne
Le cœur annoncé de l’album, c’est évidemment Days We Left Behind. Le morceau porte dans son titre même le programme du disque : les jours laissés derrière soi, non pas perdus, car rien ne l’est vraiment chez McCartney, mais déposés quelque part, comme des vêtements d’enfant dans une armoire que l’on n’ouvre presque jamais. C’est une ballade acoustique sentimentale, oui. McCartney n’a jamais eu peur du sentiment. Il s’y expose même avec une candeur qui, chez un artiste moins doué, serait insupportable. Mais chez lui, cette absence de cynisme est presque une forme de courage.
La chanson déroule des images personnelles : Liverpool, les bars enfumés, les guitares bon marché, la maison familiale, l’ombre de John Lennon, les gamins qui ne savent pas encore qu’ils deviendront des silhouettes planétaires. On pourrait trouver cela trop explicite. McCartney ne cherche pas toujours la suggestion. Il nomme, il montre, il encadre. Mais quelque chose passe malgré tout, parce que le matériau est immense et que l’homme qui le manipule en est le dépositaire légitime. Quand McCartney évoque Forthlin Road, ce n’est pas une référence pour touristes. C’est sa chambre d’adolescent. C’est le lieu où des chansons ont commencé à se former entre deux garçons qui se défiaient, se complétaient, se jalousaient et allaient, sans le savoir, inventer une nouvelle langue populaire.
Days We Left Behind peut rappeler Early Days, sur New, autre morceau tardif où McCartney revenait sur sa jeunesse avec Lennon et sur le ressentiment que peuvent susciter les récits confisqués par d’autres. Mais ici, la colère a presque disparu. Il reste une acceptation douce, une gravité plus simple. McCartney ne défend plus son histoire. Il la regarde s’éloigner. C’est peut-être cela, la différence entre un artiste de 71 ans et un artiste de 83 ans : le premier peut encore se battre contre les malentendus, le second sait que les malentendus survivront à tout le monde.
Le plus émouvant, dans Days We Left Behind, est peut-être cette manière de ne pas transformer la mémoire en propriété privée. McCartney sait que les jours laissés derrière lui appartiennent aussi à ceux qui les écoutent. La chanson fonctionne parce qu’elle ouvre un espace où chacun peut déposer ses propres rues, ses propres amis perdus, ses propres maisons disparues. C’est une des grandes forces de son écriture : il part de lui-même et finit souvent par parler de nous.
Home to Us, Ringo dans la pièce
Et puis il y a Home to Us. Un titre avec Ringo Starr n’est jamais un événement neutre. Depuis la mort de John Lennon et de George Harrison, chaque réunion entre Paul et Ringo porte une charge symbolique presque impossible à contrôler. Deux hommes dans une pièce, et c’est tout un continent affectif qui se remet à trembler. On a beau se répéter qu’ils ont collaboré plusieurs fois depuis les Beatles, que leur amitié a connu des hauts, des silences, des retrouvailles, que Ringo est avant tout un musicien et pas seulement une relique vivante de l’ère Beatle : rien n’y fait. Lorsque ces deux voix se croisent, même brièvement, l’auditeur entend aussi les deux absents.
Home to Us est donc, mécaniquement, l’un des centres émotionnels de The Boys of Dungeon Lane. Le morceau regarde vers le Liverpool populaire qui a façonné ces garçons. Ringo, plus encore que Paul, vient d’un monde dur, le Dingle, les maladies d’enfance, les hôpitaux, une précarité qui n’avait rien de romantique. L’entendre dans une chanson qui parle du foyer, de ce qui fut « chez nous », ajoute une profondeur immédiate au propos. Ce n’est pas seulement Paul qui se souvient. C’est une mémoire partagée, même si elle n’est pas identique. Les Beatles n’ont jamais été quatre garçons sortis du même moule. Leur génie vient aussi de leurs différences de classe, de tempérament, d’humour, de blessures.
Musicalement, Home to Us avance avec une énergie lumineuse, presque juvénile, qui évite l’écueil du mausolée. Ce n’est pas une marche funèbre pour deux survivants. C’est une chanson qui respire le plaisir de jouer. Et c’est essentiel. La dernière chose dont le monde avait besoin était un duo Paul-Ringo pesant, solennel, obligé de signifier à chaque mesure qu’il connaît l’importance de son propre symbole. McCartney, heureusement, sait que les Beatles furent aussi un groupe drôle, rapide, vivant, parfois idiot, souvent irrésistible. Ringo le sait mieux que personne. Son jeu, sa voix, sa présence apportent ce supplément d’humanité qui empêche la légende de devenir trop lourde.
Dans la trajectoire récente de McCartney, Home to Us résonne évidemment avec Now and Then, cette dernière chanson des Beatles où la technologie a permis de faire revenir la voix de Lennon depuis le brouillard d’une vieille cassette. Là où Now and Then relevait presque de la séance spirite, Home to Us est plus terrestre. Deux vieux amis, deux anciens camarades d’aventure, deux hommes qui ont survécu à l’ouragan. Ils ne ressuscitent pas les Beatles. Ils se rappellent qu’avant les Beatles, il y avait des maisons, des rues, des mères, des pères, des bus, des blagues, des rêves, et cette certitude très adolescente que la vie ailleurs devait forcément être plus grande.
George Harrison, le compagnon de route
Down South ramène George Harrison dans le récit, non pas comme le Quiet Beatle sanctifié par les années, mais comme un garçon en chemin. L’idée d’un souvenir de stop avec George est magnifique parce qu’elle remet Harrison à hauteur humaine. Avant le sitar, avant Friar Park, avant les jardins, avant My Sweet Lord, avant les procès pour plagiat, avant la sagesse parfois mordante du vieil ami spirituel, il y a un adolescent avec une guitare, un accent de Liverpool et l’envie de voir plus loin.
La relation entre Paul et George est l’une des plus complexes de l’histoire des Beatles. Elle fut fraternelle, hiérarchique, tendre, irritée, inégale. Paul a souvent été accusé d’avoir sous-estimé George, de l’avoir traité comme un petit frère alors même que Harrison devenait un auteur majeur. George, de son côté, a longtemps porté cette irritation avec un mélange de spiritualité et de sarcasme très personnel. Mais le temps, encore une fois, change la nature des choses. À 83 ans, McCartney ne semble plus chercher à corriger la comptabilité affective du groupe. Il se souvient d’un trajet, d’un moment, d’une complicité avant le poids de l’histoire.
Ce détail est précieux. Le mythe beatlesien écrase souvent les relations individuelles sous la grande fresque collective. Down South rappelle que les Beatles furent d’abord des liens entre des personnes. Paul et George se connaissaient avant que George n’entre vraiment dans l’orbite de Lennon. Paul a recommandé George à John. Il y a là une dette originelle, mais aussi une asymétrie. Le jeune George admirait, apprenait, observait. Plus tard, il voudrait son espace, sa lumière, son silence. Dans The Boys of Dungeon Lane, McCartney revient à l’avant, à l’époque où tout cela n’était pas encore compliqué par le génie, l’argent, les ego, les femmes, les managers, les drogues, les procès et les rancunes.
Le morceau touche parce qu’il ne force pas l’émotion. Il ne dit pas : « Regardez, je rends hommage à George Harrison. » Il laisse simplement apparaître George dans le paysage, comme on aperçoit dans un rêve un ami mort depuis longtemps, non pas figé dans son image officielle, mais vivant, mobile, jeune. C’est souvent ainsi que la mémoire est la plus bouleversante : lorsqu’elle ne cherche pas à être bouleversante.
John Lennon, l’absent absolu
On ne peut pas écrire un album de Paul McCartney sur Liverpool, Forthlin Road et les années d’apprentissage sans que John Lennon soit partout. Même lorsqu’il n’est pas nommé, il occupe l’espace. Lennon est l’absent absolu de toute la fin de carrière de McCartney, celui avec lequel la conversation ne s’est jamais vraiment terminée. Depuis 1980, Paul parle à John en chansons, en interviews, en silences, en gestes de protection, parfois en agacement encore perceptible. Leur relation fut si fondatrice qu’elle continue de produire du sens bien après la mort de Lennon.
Dans The Boys of Dungeon Lane, John n’apparaît pas comme un spectre violent. Il est plutôt l’ami d’avant la catastrophe, le partenaire d’écriture, le garçon de Forthlin Road, celui avec qui l’on cherchait des accords et des rimes dans une maison ordinaire. Ce choix est important. McCartney ne retourne pas à Lennon le martyr, Lennon l’icône pacifiste, Lennon le New-Yorkais assassiné, Lennon le rival cruel des années 70. Il revient à John avant Lennon, ou plutôt à John avant que l’image Lennon ne dévore l’homme.
Cela donne au disque une douceur particulière. On sait combien Paul a parfois souffert du récit critique opposant le supposé sérieux de Lennon à la supposée légèreté de McCartney. Pendant longtemps, le vieux cliché a fonctionné comme une mauvaise blague devenue doctrine : John l’artiste, Paul l’entertainer ; John l’âme, Paul le professionnel ; John le rebelle, Paul le charmeur. Cette lecture est absurde, mais tenace. The Boys of Dungeon Lane n’essaie pas frontalement de la combattre. Il fait mieux : il montre que Paul a toujours été un homme de mémoire, de perte, de complexité émotionnelle. Simplement, il a souvent choisi de transformer cela en mélodie plutôt qu’en manifeste.
La présence de John dans cet album rappelle aussi que le miracle Lennon-McCartney n’est pas seulement une affaire de complémentarité musicale. C’est une histoire d’enfance brisée et d’ambition partagée. Deux garçons ayant perdu leur mère, deux intelligences rapides, deux tempéraments opposés, deux façons de masquer la douleur. Lennon mordait. McCartney séduisait. Les deux construisaient. Et quand Paul retourne aujourd’hui à Forthlin Road, il ne visite pas seulement un lieu historique. Il revient au laboratoire originel de cette alchimie.
Les chansons d’amour, ou l’art de rester vivant
Un album tardif de Paul McCartney ne serait pas complet sans chansons d’amour. Certains s’en agacent encore, comme si l’homme qui a écrit Maybe I’m Amazed, My Love, Calico Skies ou Jenny Wren devait soudain abandonner ce territoire sous prétexte que la critique préfère les artistes qui souffrent en noir et blanc. McCartney, lui, continue d’écrire des chansons d’amour parce que c’est l’une de ses manières de tenir debout. L’amour, chez lui, n’est pas seulement un sujet. C’est une discipline quotidienne, presque une hygiène de l’âme.
Sur The Boys of Dungeon Lane, des titres comme Ripples in a Pond, We Two ou Life Can Be Hard ramènent le disque vers le présent, vers Nancy Shevell, vers la vie domestique, vers les années récentes, notamment cette période de confinement où la planète entière a été forcée de mesurer la valeur des gestes ordinaires. Là encore, le danger était réel : McCartney peut verser dans la chanson tendre au point de frôler la carte de vœux. Il le fait parfois. Il l’a toujours fait. Mais ce qui pouvait sembler mièvre à 35 ans prend une autre couleur à 83. Quand un homme de cet âge chante la dureté de la vie et la nécessité d’aimer encore, la simplicité devient moins suspecte.
Life Can Be Hard porte un titre presque naïf, mais c’est précisément cette frontalité qui désarme. McCartney n’a jamais été Leonard Cohen, et il serait absurde d’exiger de lui une austérité métaphysique qui n’est pas la sienne. Son langage est celui de la mélodie claire, du refrain qui console, du piano qui sourit malgré les larmes. Il y a chez lui une fidélité à la chanson populaire au sens le plus noble : une chanson doit pouvoir être comprise, retenue, fredonnée, transmise. Elle peut être sophistiquée dans sa construction, mais elle ne doit pas mépriser l’auditeur.
Les chansons d’amour de l’album rappellent aussi une vérité souvent oubliée : Paul McCartney n’est pas seulement un monument culturel, c’est un homme qui a vieilli, aimé, perdu, recommencé. Linda plane évidemment sur toute chanson d’amour tardive de Paul, même lorsque le texte s’adresse à Nancy. Comment pourrait-il en être autrement ? L’œuvre de McCartney est pleine de continuités affectives. Il n’efface pas les amours précédentes pour chanter les nouvelles. Il ajoute des couches. Comme en studio. Une voix, puis une autre. Une guitare, puis un piano. Un souvenir, puis une présence.
La mère, le père, la maison
L’un des aspects les plus touchants de The Boys of Dungeon Lane est sa manière de replacer les parents de McCartney au centre de l’histoire. Dans le grand récit rock, les parents sont souvent des obstacles, des silhouettes d’autorité dont il faut s’émanciper pour devenir soi-même. Chez McCartney, c’est plus complexe. Son père Jim, musicien amateur, a transmis à Paul une part essentielle de son rapport à la musique : le goût des accords, des standards, du piano familial, de la chanson que l’on joue pour les autres. Sa mère Mary, infirmière, morte trop tôt, hante son imaginaire depuis toujours, jusqu’à apparaître dans un rêve qui donnera Let It Be.
Salesman Saint et Momma Gets By semblent prolonger cette conversation familiale. Là encore, McCartney ne fait pas dans le naturalisme social appuyé. Il préfère la vignette, le portrait, la chanson-caractère. Momma Gets By, notamment, renvoie à cette longue lignée de figures féminines maccartneyiennes : Lady Madonna, Mother Mary, les femmes qui tiennent, qui nourrissent, qui encaissent, qui sauvent la maison pendant que le monde masculin s’agite autour d’elles. Chez McCartney, la mère n’est jamais seulement une figure sentimentale. Elle est une architecture.
Ce retour aux parents donne au disque une profondeur généalogique. The Boys of Dungeon Lane n’est pas seulement l’histoire d’un garçon qui devient Beatle. C’est l’histoire de ce qui permet à un garçon de devenir quelque chose. Les familles modestes, les sacrifices invisibles, les chansons entendues à la maison, les conversations, les deuils, les encouragements, les frustrations. On parle souvent du génie comme d’une explosion individuelle. McCartney rappelle, à sa manière, que le génie pousse aussi dans un sol. Et que ce sol est fait de personnes qui n’auront jamais leur nom en haut de l’affiche.
Le disque est d’autant plus fort lorsqu’il accepte cette dette. Paul McCartney n’est pas sorti de nulle part. Aucun Beatle n’est sorti de nulle part. Ils sont venus d’un port, d’une ville abîmée et drôle, d’un monde ouvrier, de familles cabossées, de disques américains écoutés comme des messages extraterrestres, de professeurs parfois indifférents, de clubs humides, de bus, de frustrations adolescentes. Le miracle, c’est qu’ils aient transformé tout cela en une musique qui semblait appartenir à tout le monde. The Boys of Dungeon Lane revient au moment où le miracle n’était encore qu’une possibilité.
La voix de Paul, ce vieil instrument magnifique
Il faut parler de la voix. On ne peut pas faire semblant. La voix de Paul McCartney a vieilli. Elle n’a plus cette élasticité surnaturelle, cette aisance insolente qui faisait de lui l’un des plus grands chanteurs du rock, capable de hurler Long Tall Sally comme un possédé puis de caresser And I Love Her avec une délicatesse de miniaturiste. Sur scène, ces dernières années, certaines chansons sont devenues des montagnes. Les aigus se dérobent, le souffle se raccourcit, la justesse vacille parfois. Les réseaux sociaux, cette grande foire au manque de grâce, ne manquent jamais de le rappeler.
Mais en studio, sur The Boys of Dungeon Lane, cette voix trouve une fonction nouvelle. Elle n’est plus là pour prouver. Elle est là pour témoigner. C’est une voix de papier froissé, de photographie pliée, de main posée sur une rampe. Une voix qui a traversé des stades, des studios, des enterrements, des triomphes, des humiliations critiques, des réconciliations tardives. Une voix qui contient encore le jeune Paul, mais comme une lumière derrière un rideau.
Il y a une émotion particulière à entendre McCartney chanter la mémoire avec une voix qui est elle-même devenue mémoire. Le timbre porte les traces du temps, et ces traces donnent aux chansons une vérité que la perfection aurait peut-être détruite. On ne veut pas entendre ici un Paul rajeuni artificiellement. On ne veut pas une illusion numérique du McCartney de 1969. On veut cet homme-là, maintenant, avec ses limites, son souffle, son obstination. L’album n’est pas grand malgré cette fragilité. Il l’est parfois grâce à elle.
C’est une leçon que le rock apprend difficilement. Longtemps, cette musique a été obsédée par la jeunesse, la puissance, l’électricité, le corps qui explose. Mais ses pionniers vieillissent, quand ils ne sont pas morts. Dylan, Jagger, Richards, McCartney, Townshend, Young : tous ont dû inventer, chacun à leur manière, une grammaire du vieillissement rock. McCartney choisit la chanson, la mémoire, la tendresse, parfois le clin d’œil. Ce n’est pas la voie la plus spectaculaire, mais c’est peut-être la plus fidèle à ce qu’il est.
Les limites d’un album très conscient de lui-même
Tout n’est pas parfait dans The Boys of Dungeon Lane. Il faut se méfier de l’indulgence automatique qui entoure les œuvres tardives des géants. À partir d’un certain âge, la simple existence d’un nouvel album est parfois accueillie comme une victoire suffisante. Ce n’est pas rendre service à McCartney que de baisser l’exigence sous prétexte qu’il est Paul McCartney. L’homme a écrit trop de chefs-d’œuvre pour qu’on lui offre des médailles de participation.
L’album connaît des baisses de tension. Certains morceaux semblent davantage portés par leur contexte que par leur nécessité musicale. First Star of the Night, par exemple, a le charme d’une esquisse mais pas forcément le poids d’une grande chanson. Come Inside peut donner l’impression d’un rock un peu fonctionnel, plus efficace que réellement inspiré. Même les titres les plus réussis portent parfois cette patine contemporaine qui lisse les aspérités. On aurait aimé, ici ou là, un peu plus de désordre, de silence, de prise de risque formelle. McCartney en est capable. Il l’a prouvé toute sa vie, de McCartney II à Chaos and Creation in the Backyard, de Temporary Secretary à Jenny Wren.
Mais ces limites ne suffisent pas à réduire le disque à un exercice de style. The Boys of Dungeon Lane a une cohérence émotionnelle forte, même lorsqu’il n’est pas un concept album strict. Il fonctionne comme un album de chambres ouvertes. On passe d’une pièce à l’autre : la chambre de l’adolescent, le salon familial, la route avec George, le studio avec Ringo, la maison contemporaine avec Nancy, le couloir où l’on croit entendre John, la cuisine où les parents parlent d’argent, la fenêtre donnant sur la Mersey. Toutes les pièces ne sont pas aussi bien éclairées, mais la maison tient.
C’est peut-être cela, le plus important. Beaucoup d’albums récents de McCartney ont été attachants mais dispersés, traversés par des éclairs de génie et des morceaux plus anecdotiques. The Boys of Dungeon Lane semble plus rassemblé. Il sait pourquoi il existe. Il possède un centre de gravité. Même quand il s’autorise une fantaisie psychédélique comme Mountain Top, il ne perd pas totalement le fil, parce que McCartney a toujours vécu dans cette alternance entre souvenir intime et imagination loufoque. Chez lui, le même homme peut écrire Eleanor Rigby et Ob-La-Di, Ob-La-Da, For No One et Monkberry Moon Delight. Il faut prendre tout le paquet, ou passer son chemin.
McCartney face à son propre musée
Le problème des artistes comme Paul McCartney, c’est qu’ils vivent à l’intérieur d’un musée dont ils sont à la fois les architectes, les gardiens, les fantômes et les principales œuvres exposées. Chaque nouveau disque est jugé à l’ombre de Revolver, Sgt. Pepper, Abbey Road, Band on the Run, Ram, Flowers in the Dirt, Chaos and Creation in the Backyard. C’est injuste, mais inévitable. Comment demander à l’auditeur d’oublier ce que McCartney a été ? Lui-même ne l’oublie pas. The Boys of Dungeon Lane assume ce poids au lieu de le fuir.
La question n’est donc pas de savoir si ce disque est un nouveau chef-d’œuvre absolu. Il ne l’est pas. La question est de savoir ce qu’il ajoute au récit McCartney. Et il ajoute quelque chose d’important : un autoportrait tardif qui ne cherche pas à solder les comptes, mais à revenir au premier chapitre. Pas un testament, le mot est trop lourd et trop paresseux. Les critiques adorent transformer chaque album d’un octogénaire en testament, comme si l’artiste devait forcément chanter depuis son lit de mort. McCartney n’a jamais aimé le drame appuyé. Il préfère probablement l’idée d’un disque comme une promenade. On sort, on marche, on reconnaît une rue, on se souvient d’un ami, on rentre, on écrit une mélodie.
Il y a dans cette démarche une élégance rare. The Boys of Dungeon Lane ne crie pas sa profondeur. Il la laisse apparaître par accumulation. Une ligne sur Liverpool, une batterie de Ringo, un souvenir de George, une ombre de John, une chanson pour Nancy, une pensée pour les parents, une voix vieillie qui continue de chercher la note juste. Ce n’est pas un album révolutionnaire. McCartney n’a plus à révolutionner quoi que ce soit. Il a déjà participé à redessiner la carte entière de la musique populaire. Ce qu’on attend de lui désormais est plus simple et plus difficile : qu’il soit vrai.
Et il l’est souvent. Pas toujours. Mais souvent. Assez pour que The Boys of Dungeon Lane échappe à la catégorie des albums tardifs décoratifs. Assez pour que l’on y entende autre chose qu’un exercice de mémoire. Assez pour que l’on se dise que Paul McCartney, malgré la légende, malgré l’âge, malgré les attentes impossibles, reste ce qu’il a toujours été dans ses meilleurs moments : un homme qui trouve des chansons là où d’autres ne verraient qu’un vieux chemin.
Liverpool, encore et toujours
Liverpool n’a jamais quitté les Beatles. Même lorsqu’ils sont partis à Londres, même lorsqu’ils ont conquis l’Amérique, même lorsqu’ils se sont dissous dans les psychédélismes, les spiritualités, les avant-gardes, les rancœurs et les carrières solo, Liverpool est restée dans leurs voix. On l’entend dans leur humour, dans leur sens de la répartie, dans cette manière de ne jamais se laisser trop impressionner par la grandeur, dans leur rapport à l’absurde, à la classe sociale, à la sentimentalité. Les Beatles ont mondialisé Liverpool, mais Liverpool les a protégés d’une certaine boursouflure.
Chez McCartney, cette ville est une réserve mélodique. Penny Lane n’était pas seulement une rue : c’était une méthode. Regarder le quotidien avec une précision presque enfantine jusqu’à ce qu’il devienne féerique. Eleanor Rigby transformait la solitude britannique en tragédie de poche. She’s Leaving Home faisait d’un fait divers domestique une miniature orchestrale. The Boys of Dungeon Lane s’inscrit dans cette tradition, mais avec la conscience du temps long. Le jeune McCartney regardait Liverpool depuis la jeunesse. Le vieux McCartney la regarde depuis l’autre rive.
Cela change tout. Les lieux ne sont plus seulement des décors disponibles pour l’imagination. Ils sont devenus des preuves. Preuve qu’il y a bien eu une vie avant la célébrité. Preuve que le monde n’a pas commencé avec les caméras. Preuve que le petit garçon de Speke a existé avant Sir Paul. Dans une époque où les artistes sont transformés en marques dès leur premier succès, ce retour à une géographie intime a quelque chose de profondément humain. McCartney, l’une des marques culturelles les plus puissantes de l’histoire moderne, rappelle qu’avant le logo, il y avait un enfant.
Un disque mineur ? Peut-être. Un disque nécessaire ? Sûrement.
Il serait tentant de placer The Boys of Dungeon Lane très haut dans la discographie de Paul McCartney, par émotion, par gratitude, par soulagement de l’entendre encore capable d’écrire des mélodies qui tiennent. Ce serait peut-être exagéré. L’album n’a pas la splendeur étrange de Ram, la force populaire de Band on the Run, l’audace domestique de McCartney, la grâce crépusculaire de Chaos and Creation in the Backyard. Il n’a pas non plus la fraîcheur bricolée de McCartney III, disque de confinement où l’on entendait Paul jouer avec lui-même comme un vieil adolescent enfermé dans son atelier.
Mais il possède autre chose : une nécessité narrative. Il arrive au bon moment dans l’histoire de McCartney. Il donne une forme à cette période où l’artiste semble revisiter les grandes pièces de son château intérieur. Il ne clôt pas forcément l’œuvre, mais il l’éclaire depuis l’origine. On y comprend mieux ce qui a toujours animé Paul : la maison, la perte, la mélodie, la camaraderie, le travail, le désir d’être aimé, la peur du vide, le plaisir presque enfantin de faire sonner les choses.
C’est un disque qui parle du passé sans s’y noyer. Il regarde la mort sans la nommer trop fort. Il accepte l’âge sans s’y soumettre entièrement. Il convoque les Beatles sans les exploiter grossièrement. Il laisse Ringo entrer, George passer, John planer, les parents revenir, Nancy exister. Il rassemble la tribu des vivants et des morts autour d’une table où Paul, comme toujours, a préparé une chanson.
Le dernier mot appartient aux chansons
À la fin, tout revient là. Les chansons. Pas le mythe, pas les classements, pas les débats de spécialistes, pas les chiffres, pas les pressages colorés, pas les produits dérivés, pas les titres honorifiques. Les chansons. Paul McCartney a bâti sa vie sur cette croyance presque désarmante : une bonne chanson peut traverser le temps mieux qu’un discours. Elle peut contenir une mère morte, un ami assassiné, une ville disparue, un amour présent, une blague, une douleur, une basse qui marche, un accord inattendu, un refrain que l’on chante sans savoir pourquoi.
The Boys of Dungeon Lane n’est pas un album parfait. Mais il contient assez de chansons vraies pour compter. Il nous rappelle que McCartney, même lorsqu’il se répète, même lorsqu’il s’adoucit trop, même lorsqu’il laisse la production trop bien ranger ses souvenirs, reste un compositeur d’une humanité rare. Un homme qui a tout connu et qui continue de chercher, dans une suite d’accords, la sensation exacte d’un après-midi lointain.
On imagine le jeune Paul sur Dungeon Lane, ignorant tout de ce qui l’attend. Il ne sait pas qu’il écrira Yesterday, Hey Jude, Let It Be, Blackbird, Maybe I’m Amazed. Il ne sait pas qu’il perdra John et George. Il ne sait pas que Ringo sera encore là, tant d’années plus tard, pour chanter avec lui une chanson sur la maison. Il ne sait pas que des millions de gens, un jour, chercheront dans ses mélodies une partie de leur propre vie. Il marche, simplement. Un garçon parmi les garçons. La Mersey pas loin. Le monde devant lui.
Et puis il y a le vieux Paul, aujourd’hui, qui se retourne. Il voit ce garçon. Il ne peut pas le rejoindre. Personne ne rejoint vraiment les jours laissés derrière soi. Mais il peut encore lui écrire une chanson. C’est peu, dira-t-on. C’est immense. C’est toute l’histoire de Paul McCartney.