A propos d’Edgar Hilsenrath

Publié le 12 juin 2026 par Adtraviata

Attention, il y a des opinions personnelles dans ce billet, nées de ces lectures.

Connaissez-vous cet écrivain ? Edgar Hilsenrath est un écrivain de langue allemande né il y a cent ans en 1926 et décédé en 2018. Il naît en Allemagne dans une famille juive, et quand la situation se dégrade, dans l’impossibilité de s’exiler, le père envoie sa femme et ses deux fils en Rouamnie chez les grands-parents maternels. La Roumanie tombe elle aussi aux mains des fascistes et les Juifs de Roumanie sont déportés à l’Est, jusqu’en Ukraine, où ils survivent à la faim, aux maladies, à la Shoah par balles, dans des conditions assez épouvantables que l’écrivain mettra en scène dans son premier roman Nuit. La Transnistrie est libérée en 1944 par les Russes et Edgar, qui a milité au sein d’organisations de jeunes sionistes, part en Palestine pendant quelques années. Il ne s’y adapte pas et rentre en France où toute la famille se retrouve à Lyon, où le père s’est réfugié pendant la guerre. Edgar se veut écrivain (contre les voeux de son père) et finit par s’exiler aux Etats-Unis en 1951, un pays où il ne s’adaptera pas non plus mais où il va réussir à écrire son premier roman. Edgar Hilsenrath a toujours écrit en allemand, langue qu’il considère comme son pays. Il réussit à faire publier le livre en Allemagne mais l’éditeur, frileux, craignant un mauvais accueil dans l’Allemagne d’après guerre, ne défend pas du tout sa publication et le livre est trop rapidement épuisé. C’est en le publiant en anglais qu’Edgar va connaître le succès et qu’il poursuit définitivement sa carrière d’écrivain, en adoptant désormais un ton ironique, voire burlesque, pour aborder des sujets graves. Par exemple, dans un autre de ses célèbres romans, Le nazi et le barbier, il met en scène Max Schulz, aryen pure souche et itzig Finkelstein, barbier juif. Le premier va devenir nazi et bourreau meurtrier du second, mais pour se sauver de la débâcle, Max ne trouve rien de mieux que d’usurper l’identité d’Itzig, de devenir barbier et de finir en Israël, sioniste convaincu. Le monde à l’envers ! Hilsenrath a fini par rentrer en Allemagne en 1975, il s’est installé à Berlin et a pu vivre de sa plume après des années de galère et de petits boulots alimentaires. Il a publié plusieurs autres romans, tous publiés désormais en français par Le Tripode. C’est grâce à un jeune éditeur enthousiaste, audacieux, Helmut Braun, que ses livres ont été publiés et promus en Allemagne, malgré les réticences de beaucoup. (D’où l’importance toujours actuelle d’un bon éditeur intelligent qui accepte de travailler sur « le temps long », n’est-ce pas, Monsieur Bollolo ! Et une pensée émue et reconnaissante pour Olivier Nora.)

C’est grâce à la librairie Au Temps Lire que j’ai découvert cet auteur, que je connaissais vaguement de nom : une rencontre a été organisée autour de ses bouquins et de sa biographie écrite par Agathe Pin-Chomette et publiée aussi au Tripode. C’était une rencontre très intéressante, son autrice dit n’avoir entendu parler de Hilsenrath qu’il n’y a que quelques années, c’est dire le manque de reconnaissance envers cette oeuvre. La biographie est évidemment bien documentée, très vivante, l’autrice et le libraire étaient passionnés par leur sujet et connaissaient très bien les romans, qu’ils ont pu nous conseiller.

Pour me familiariser un peu avec l’auteur avant la rencontre et ne sachant me décider sur un roman, j’ai choisi ses Nouvelles. C’est un recueil de textes rassemblés pour lequel la maison d’édition précise avoir choisi ce titre plutôt qu’une traduction de l’original (« Ils tapaient du poing en cadence »). Ce sont des textes très variés, des nouvelles qui sont comme des matrices des romans, des articles où Edgar Hilsenrath s’exprime sur son parcours personnel pendant la guerre, son lien indéfectible à la langue allemande (« la langue allemande est mon seul pays »), sur la vie littéraire, son éditeur, l’antisémitisme… Cela a pour moi été une porte d’entrée très intéressante sur son univers, son parcours, son écriture pleine d’humour noir, satirique. Certains textes résonnent de manière particulière à notre époque, où des idées et des comportements d’extrême-droite se répandent sans vergogne, sans réaction parfois et où la haine des intellectuels semble avoir de beaux jours devant elle. Résistons donc, lisons ! A la suite de la rencontre, j’ai vraiment un peu peur de lire Nuit, qui semble très dur. J’ai choisi de m’offrir le titre sulfureux Le nazi et le barbier. J’essayerai de le lire avec deux autres vieux romans de ma PAL qui tournent eux aussi en dérision la Shoah.

« Toutes les grandes doctrines me font peur, surtout quand elles sont exploitées par l’État et la bureaucratie. Des millions ont disparu derrière des barbelés au nom d’une justice sociale révolutionnaire censée rendre les gens heureux, et des bûchers ont brûlé au nom du christianisme. Je ne fais pas confiance aux flambeaux de ceux qui font le bonheur de l’humanité. Je me tiens à distance des doctrinaires. Ceux qui assènent de pieuses paroles et prétendent aimer l’humanité tout entière, n’aiment en réalité personne. Quand on aime, on fait toujours des choix. Je ne peux pas aimer tout le monde, mais dans le cadre de mes possibilités, je peux faire en sorte qu’il ne soit fait de tort à personne. »

Agathe PIN-CHOMETTE, Edgar Hilsenrath La voie de l’impertinence, Le Tripode, 2026

Edgar HILSENRATH, Nouvelles, traduit de l’allemand par Chantal Philippe, 2020