En automne dernier, j’avais déjà consacré un article à la première moitié du Livre de l’intranquillité de Pessoa, que vous pouvez retrouver en suivant ce lien.
Pour ce deuxième article sur l’autre moitié du livre, plutôt que d’écrire un deuxième avis (qui aurait, de toute façon, beaucoup de points communs avec le premier, le livre présentant une belle unité), j’ai choisi trois longs extraits qui m’ont particulièrement emballée et qui, en même temps, semblent très représentatifs de cette œuvre remarquable.
Laissons donc la parole à Pessoa…
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Choix d’extraits
Page 366
350
Je ne sais ce qu’est le temps. Je ne sais quelle est sa vraie mesure, si toutefois il en possède une. Celle des horloges, je sais qu’elle est fausse. Elle divise le temps spatialement, du dehors. Celle des émotions, je sais aussi qu’elle est fausse : elle divise, non pas le temps, mais la sensation du temps. Celle des rêves est erronée : nous y effleurons le temps, tantôt au ralenti, tantôt à toute vitesse, et ce que nous y vivons est rapide ou lent selon quelque flux secret dont j’ignore la nature.
Il me semble parfois que tout est faux, et que le temps n’est qu’un simple contour, servant de cadre à quelque chose qui lui est étranger. Dans le souvenir que je garde de ma vie passée, les temps sont disposés selon des plans et des niveaux absurdes, et je me retrouve plus jeune dans tel épisode de mes quinze ans solennels qu’en tel autre de mon enfance, assise au milieu de ses jouets.
Ma conscience s’embrouille lorsque je pense à ces choses. Je pressens une erreur quelque part ; mais je ne sais où elle se trouve. Il me semble assister à un tour de prestidigitation, devant lequel je saurais bien que je suis dupé, mais sans pouvoir deviner la technique ou le mécanisme de cette duperie.
Il me vient alors des idées absurdes, que je ne puis repousser, cependant, comme totalement absurdes. Je me demande si un homme, pensant lentement dans une voiture qui roule rapidement, va lentement ou rapidement. Je me demande si sont bien égales les deux vitesses, identiques, auxquelles tombent dans la mer l’homme qui se suicide et celui qui a perdu l’équilibre au bord du quai. Je me demande si sont réellement synchrones les gestes – qui occupent la même durée – avec lesquels je fume une cigarette, j’écris cette page et réfléchis obscurément.
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Page 463
454
La lecture des journaux, toujours pénible d’un point de vue esthétique, l’est bien souvent aussi d’un point de vue moral, même si l’on a soi-même assez peu de préoccupations de cet ordre.
Les guerres et les révolutions (il y en a toujours une en train, ici ou là) finissent, à la lecture de leurs résultats, par causer non de l’horreur, mais de l’ennui. Ce n’est pas ce qu’il y a de cruel dans tous ces morts et tous ces blessés, dans le sacrifice de tous ceux qui meurent en se battant, ou qui sont tués sans même se battre, qui afflige autant notre âme : c’est la bêtise qui sacrifie des vies et des biens à quelque chose d’une inutilité inéluctable. Tous les idéaux, toutes les ambitions se ramènent à un délire de commères faites hommes. Aucun empire ne vaut la peine que l’on casse pour lui la poupée d’un enfant. Aucun idéal ne mérite le sacrifice d’un petit train mécanique. Quel empire a jamais été utile, quel idéal a jamais été fécond ? Tout cela, c’est de l’humanité, et l’humanité est toujours la même – changeante mais imperfectible, oscillante mais incapable d’avancer. Devant le cours inexorable des choses, devant la vie que nous avons reçue sans savoir comment, et que nous perdrons sans savoir quand, devant l’échiquier innombrable qu’est la vie en société, cette lutte [perpétuelle], et la lassitude de méditer inutilement sur ce qu’on ne réalise jamais – que peut faire le sage sinon aspirer au repos, n’être pas contraint de penser à vivre, car c’est bien assez que de devoir vivre, demander une petite place à la campagne et au soleil, et l’illusion, tout au moins, que la paix règne au-delà des monts.
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Un extrait page 553
Mais seules les sensations infimes, causées par des choses minuscules, me font vivre intensément. La cause en est peut-être mon amour du futile. Ou bien mon souci extrême du détail. Mais je crois plutôt – sans en être bien sûr, je n’analyse jamais ce genre de chose – que la raison en est que le minuscule, n’ayant rigoureusement aucune importance sur le plan social ou pratique, jouit, de ce fait, d’une absence totale de liens sordides avec la réalité. Le minuscule a pour moi la saveur de l’irréel. L’inutile est beau parce qu’il est moins réel que l’utile, qui dure et se prolonge, tandis que le merveilleux futile, le glorieux infinitésimal demeure là où il se trouve, n’est rien d’autre que ce qu’il est, et vit en toute liberté, en toute indépendance. L’inutile comme le futile ouvrent, dans notre vie réelle, des pauses humblement esthétiques. Quels rêves charmants, quelles délices ne suscite pas dans mon âme la simple, l’insignifiante présence d’une épingle piquée dans un ruban ! Quelle infortune que d’en ignorer l’importance !
Et puis parmi les sensations qui nous meurtrissent le plus profondément, au point de devenir agréables, l’intranquillité que nous cause le mystère est l’une des plus complexes et des plus étendues. Et le mystère ne transparaît jamais autant que dans la contemplation des toutes petites choses, car, ne bougeant pas de place, elles sont parfaitement translucides pour lui, et s’immobilisent pour lui livrer passage. Il est beaucoup plus difficile d’avoir le sens du mystère en présence d’une bataille – et, cependant, ce qu’il y a d’absurde dans l’existence même des êtres humains, des sociétés et de leurs luttes, est ce qui peut déployer le plus largement, dans notre esprit, la bannière conduisant à la conquête du mystère –, cela est plus difficile, dis-je, qu’en présence d’un simple caillou immobile sur une route, car, ne suscitant aucune idée si ce n’est qu’il existe, il ne peut en susciter aucune autre, si nous continuons à réfléchir, que celle qui la suit immédiatement, celle du mystère de son existence.
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