Comment ne pas se sentir comme ça,
dit le gros titre en hommage au texte
d'une des chansons du disparu
Cliquez sur l'image pour une haute résolution
El Indio Solari était un Géant à majuscule du rock argentin et comme presque toujours pour les grands artistes populaires de ce pays, sa musique était très politique, ouvertement contestataire. Vous dire qu’il était à l’Argentine ce que Johnny Hallyday était à la France serait vous mentir. Il était beaucoup plus que cela à cause de ses prises de position réfléchies et courageuses dans la vie publique, ouvertement de gauche, farouchement péronistes… Depuis très longtemps, ses concerts étaient de gigantesques événements dans des stades immenses que venait remplir une foule enthousiaste reprenant en chœur ses refrains et ses couplets. L’artiste avait 77 ans. Hier dans la matinée, son auxiliaire de vie l’a retrouvé inerte, chez lui, dans sa piscine climatisée. Il avait fait un AVC. Il est mort sur le coup. Il ne s’est pas noyé.
Intervenant brutalement au
lendemain de la disparition d’une grande actrice de cinéma et de
théâtre qui, nonagénaire et malade, avait quitté la vie publique
depuis de nombreuses années (Chunchuna Villafañe, qui partagea la
vie du chanteur Horacio Molina puis du cinéaste Pino Solanas), la
nouvelle de ce décès inattendu a terrassé l’Argentine et la
population s’est spontanément rassemblée sur les places centrales
pour pleurer son idole et reprendre ses chansons à tue-tête. A
Buenos Aires, Plaza de Mayo s’est remplie à la tombée de la nuit
pour un hommage spontané.
Musique et une foule dans les rues
pour dire adieu au grand manitou du rock, dit
le gros titre sous cette photo de Plaza de Mayo hier soir
Cliquez sur l'image pour une haute résolution
El Indio Solari avait commencé sa carrière dans le ville universitaire qu’est La Plata, au sein d’un petit quatuor de rock qui ne tarda pas à se hisser à la hauteur des légendes, façon Beattles du monde hispanophone. La petite bande se nommait Patricio Rey y sus Redonditos de Ricota, du nom d’une spécialité italienne de pâtes fraîches enroulées et farcies à la brousse de brebis qui s’est fort bien acclimatée en Argentine en perdant l’un de ses T (1). D’où l’adjectif dont ses fans qualifient tout ce qui les réunit, à commencer par ces grands rassemblements qu’on appelle donc Misas Ricoteras (grands-messes ricotiennes) et dont ces scènes de Plaza de Mayo fournissent un excellent exemple.
Le 16 mai dernier, la UBA l’avait
fait docteur honoris causa et il avait pris parti pour le financement
des universités nationales que refuse Javier Milei. Il avait quitté les
planches et les sonos en 2017.
"Indio Solari : une légende du rock qui
relie les générations", dit le titre
à côté de la photo de l'artiste
Cliquez sur l'image pour une haute résolution
Aujourd’hui, je prends
conscience que depuis le début de ce blog, en 2008, c'est à peine si j'ai mentionné quelque fois El Indio parce que ce rock à grand spectacle
n’est pas celui qui a mes préférences personnelles et bien
entendu, ce matin, je regrette d’avoir laissé de côté ces
puissants événements populaires. Parce que je ne l’ai découvert
qu’au milieu des années 2010, après ma première plongée en eaux
profondes dans le tango et l’histoire, je ne l’ai jamais vu que
comme un homme déjà âgé et de santé très délicate (on lui a
diagnostiqué une maladie de Parkinson en 2015). A dire vrai, il
faisait peine à voir lors de ses rares apparitions publiques et je
n’avais pas envie de vous entraîner de ce côté-là. J’avais
tort.
Si vous feuilletez la presse
argentine aujourd’hui, même si vous ne parlez pas un mot
d’espagnol, vous mesurerez sans doute mieux qu’à travers ce blog
muet l’ampleur du phénomène et la perte gigantesque ressentie par
les Argentins à l’aube de cette triste journée de fin d’automne
ainsi que la fracture qui existe plus que jamais entre la droite et
la gauche. Après être resté silencieux, puis avoir fait savoir
qu’il n’était pas question de déclarer un deuil national,
Javier Milei a dû se raviser quelque peu car, politiquement, il ne
peut sans doute pas passer à côté d’un tel séisme. Il tente
donc maladroitement une petite manְœuvre,
lui qui est aux antipodes de tout ce que représente l’artiste
disparu : il a proposé l’immense parc thématique de
Tecnópolis , abandonné par sa volonté de détruire tout ce qui
était cher au cœur de Solari (et à la gauche de gouvernement),
pour y accueillir la veillée funèbre qui aura lieu demain, un
retard sur l’habitude dû au besoin d’assurer la sécurité de la
foule comme de la famille et des amis personnels car, dans ce pays où
l’on fait tout à l’improviste tout le temps, on ne peut pas
improviser les obsèques de El Indio. Comme Diego Maradona, il est
exceptionnel ! Les proches ont déjà averti les fans :
l’organisation « est très difficile ».
Une de El País, le grand quotidien uruguayen
dont les articles ne sont plus disponibles en ligne
que pour les abonnés
Cliquez sur l'image pour une haute résolution
Comme à leur habitude, pris au dépourvu par la réaction de l’opinion publique qu’ils ne comprennent décidément pas, les libertariens tentent de récupérer l’émotion générale en saluant la mémoire d’un chanteur dont il est évident qu’ils ne pouvaient pas le souffrir. Quand on a rien à dire de bon dans ces occasions, on s’abstient ! Qu’ils partent donc en week-end et se taisent ! Leurs tweets sont un déversoir de grossièreté, de mesquinerie et d’indécence. Même dans ces moments douloureux, ils se montrent incapables de bien se tenir devant ceux qu’ils prétendent représenter et gouverner. Exactement comme Trump mais, lui, au moins, il a l’excuse de l’âge et, en plus, il est atteint d'une démence frontale carabinée.
© Denise Anne Clavilier www.barrio-de-tango.blogspot.com
Pour aller plus loin :
lire l’article principal de Clarín
lire l’article principal de La Nación
(1) Patricio Rey n’existe pas plus que Les Rita Mitsouko, qui était en fait le nom d’un duo.