J’ai envie de poser des questions.
Aux soignants qui ne voient pas les problèmes auxquels les patients font face dans ce système de santé, à ceux qui n’aiment pas qu’on remette en question leur autorité, à ceux qui font des posts sur les réseaux sociaux en décrivant un monde idéal qui n’existe que dans leur imagination pour que l’on reprenne confiance en eux, aux personnes qui n’ont jamais eu de maladies graves et/ou chroniques et qui disent que c’est un manque de chance quand ça se passe mal ou qu’il suffit de changer de médecin.
Je parle de mon expérience, je parle de celle de toutes les personnes avec qui j’ai échangé, proches ou moins proches, je parle du vécu, des analyses, des études disponibles dans des écrits, des rapports, des vidéos, des posts sur les réseaux sociaux, des documentaires, etc. venant de patients et de soignants. Ce n’est pas anecdotique, c’est un système.
Je voudrais vous demander :
Est-ce que c’est normal de fermer les yeux sur les violences du système de santé ? Est-ce que quand un médecin fait une vidéo pour expliquer qu’on peut avoir confiance dans les gynécologues car on sera toujours respectée, il se rend compte que ça veut dire qu’il est incapable de reconnaître une violence gynécologique ? Que ça signifie que ses patientes ne se sentent pas assez en sécurité pour parler de ce qu’elles ont subi ?
Quand un psychiatre explique à quel point sa discipline est injustement stigmatisée et nous dit qu’on ne doit pas avoir peur, est-ce qu’il est conscient qu’on est beaucoup à comprendre qu’il cautionne un système coercitif et des institutions où les maltraitances les plus graves sont régulièrement commises ? Et qu’on ne pourra donc pas compter sur lui pour nous en protéger ?
Est-ce que c’est normal que quand je rapporte des violences médicales, allant de la « simple » humiliation à des violences sexuelles, la plupart des médecins restent muets et ne lèvent pas un sourcil, parce que « confraternité » ?
Est-ce que c’est normal de ne plus oser dire ce que je ressens parce que ça s’est trop souvent retourné contre moi ?
Est-ce que c’est normal que dans mon téléphone j’ai une note pour me rappeler ce qui fait qu’un soignant est adapté ou pas pour moi ? Une autre avec les règles pour dire stop? Et encore une autre avec le violentomètre du soin ?
Est-ce que c’est normal d’avoir peur avant d’aller voir un nouveau soignant, de se préparer au pire et parfois même de pleurer de panique dans la salle d’attente ? C’est normal d’avoir un traumatisme à cause de mon parcours médical ?
Est-ce que c’est normal de prôner des valeurs de patients partenaires, de patients acteurs de leur santé, mais de ne pas supporter quand ils remettent les choses en question ? Quand ils disent que certaines recommandations ne correspondent pas à leur vécu, que les choses sont beaucoup plus complexes, que les injonctions excluent les personnes les plus en détresse ?
Est-ce que c’est normal qu’on soit si nombreux et nombreuses à éviter des rendez-vous médicaux parce qu’on n’a plus l’énergie de se battre pour se faire entendre ? Qu’on soit tellement à avoir été mis dans une case et à y être enfermés, à voir notre santé se dégrader, notre estime de nous-même détruite ? À ne plus être considéré que comme un numéro de dossier et un problème à gérer, un patient difficile alors que ce qui est difficile, ce sont les problèmes auxquels on fait face, et c’est le fait que bien trop souvent on ne nous offre pas les outils appropriés. Et pourtant ces outils existent. Mais oui, il faut du temps pour les trouver, il faut de l’écoute, de l’humilité et du travail. Et quand bien même il n’y aurait plus vraiment de solutions, il restera toujours l’accompagnement, le soutien, le fait d’offrir un espace de respiration et de répit.
Je pose ça là, parce qu’à un moment il faut bien regarder les choses en face, quand même. Je comprends que ça soit douloureux quand on a choisi ce métier pour aider les autres. Et je suis la première à reconnaître que ce système est violent pour tout le monde, bien évidemment, et que c’est un travail difficile. Mais tout en bas de l’échelle, il y a les patients, et particulièrement les plus vulnérables et stigmatisés d’entre eux. Si on veut vraiment les aider, oui, il faut ouvrir les yeux sur cette réalité, même si c’est inconfortable, même si c’est une blessure à l’ego.
Si je continue à parler de tout ça, alors que ce serait plus simple de me taire, en ligne et dans la vie réelle, c’est parce que ça me rend malade. Ça me rend malade de voir des gens détruits par ce système et en prendre toute la responsabilité sur leurs épaules. Des personnes institutionnalisées et privées de leurs droits, maltraitées quotidiennement. Ça me rend malade que trop de gens aient eu envie de mourir face à des personnes qui leur disaient qu’il n’y avait rien à faire ou qui donnaient des conseils déconnectés de la réalité, et alors même que des solutions existent.
J’ai trouvé une phrase sur internet qui dit que quand la médecine ne sait pas, les patients ont tort. Et c’est tellement vrai.
Mais je voudrais aussi savoir : qu’est-ce qui est le plus gratifiant au final ? Asséner des injonctions, donner des ordres à ses patients, faire comme si on avait réponse à tout, les juger quand ils n’évoluent pas comme on le souhaiterait, au risque de les isoler, de voir leur état se dégrader ? Ou dire quand on ne sait pas, mais continuer à chercher, apprendre autant des patients que des livres de médecine, accompagner sans juger ? C’est aux soignants de répondre, moi en tout cas je sais ce qui m’aide vraiment. Et c’est parce que je sais que des soignants réellement aidants et respectueux existent, c’est parce que je sais que c’est possible de travailler comme ça que je n’arrive pas à me taire, que je ne peux pas accepter ces violences.
Je sais que rien de tout cela n’est normal, mais que c’est pourtant tristement banal.
J’ai toujours l’espoir, certains jours, que les choses puissent changer, au moins un peu. Mais ça ne se fera pas en niant la réalité, en ne nommant pas les violences systémiques et individuelles, ni en simplifiant le vécu des patients.
Et j’aimerais dire quelque chose aux soignants : écoutez-nous vraiment. Pas juste en consultation, pas seulement quand on est vulnérables, qu’on a besoin de soins et qu’on ne peut ou ne sait évidemment pas tout dire, pas quand on sort de l’hôpital psychiatrique où l’on n’a pas d’autre choix que de remercier pour retrouver notre liberté. On est assez nombreux à nous exprimer hors de la relation soignant-soigné, que ce soit en publiant des livres, en participant à des documentaires, des podcasts, sur les réseaux sociaux, en nous engageant dans des associations de patients. C’est notre parole politique et publique qu’il faut écouter. C’est notre parole quand elle est libre. Avec les facilités d’accès qui existent actuellement, la qualité d’analyse produites par de nombreux militants, ne pas la prendre en compte relève d’un choix conscient.