Paolo a grandi à Ciapilli, village méditerranéen suspendu entre la terre et l’eau, entre le fournil paternel et l’appel du large incarné par sa mère. Enfant de la mer, fasciné par les fonds marins, il deviendra plus tard spécialiste de biologie marine. Mais une perte fondatrice, vécue très jeune, ouvre en lui une faille qu’il tentera longtemps de contourner… par le travail, par la fuite… et par une certaine incapacité à aimer pleinement.
Des années plus tard, à Paris, l’incendie de Notre-Dame agit comme un élément révélateur. Dans la foule pétrifiée, une inconnue lui prend la main. Une émotion partagée, suivie d’une disparition… il n’en faut pas plus pour que le passé revienne cogner à la porte. Cette rencontre devient alors le point de départ d’une quête intime, amoureuse et existentielle, qui mènera Paolo vers Venise, vers l’art, vers les verriers, mais surtout vers ce qu’il n’a jamais vraiment osé affronter.
Il y a dans « Ainsi naissent les hippocampes », tout ce qui aurait pu faire battre très fort le cœur du lecteur. Le décor méditerranéen, d’abord, avec ses eaux profondes, ses villages blancs, ses lumières presque trop belles pour être honnêtes. La biodiversité marine, ensuite, qui donne au roman sa respiration bleue, son imaginaire d’hippocampes, de coraux, de poissons et de silence liquide. L’auteur, qui a dirigé notamment « Terre sauvage » et porte un engagement écologiste et humaniste, connaît manifestement cette matière-là et sait indéniablement regarder le monde vivant, le nommer… et le célébrer.
Et puis il y a cette belle idée de passerelle entre la nature et l’art. Paolo, naturaliste passionné par la mer, croise une femme liée au verre, à la lumière, aux vitraux. Le roman tente ainsi de faire dialoguer deux formes d’émerveillement : celui du vivant et celui de la création humaine. L’incendie de Notre-Dame n’est pas seulement un événement spectaculaire… il devient un embrasement symbolique, une brèche dans le temps, un moment où les ruines extérieures viennent réveiller les ruines intérieures.
Sur le papier, c’est superbe. Et, par endroits, ça l’est vraiment. Éric de Kermel possède une plume douce, attentive et volontiers poétique. Il aime les éléments et les matières: l’eau et le feu, le ciel et la terre, la lumière et l’ombre. Des ingrédients qui contribuent à insuffler une dimension sensorielle, initiatique et lumineuse au roman, et un auteur qui parvient à aborder le deuil de manière délicate, sans pathos excessif.
Je ne suis pourtant malheureusement pas parvenu à saisir cette main tendue car à force de vouloir dire la beauté du monde, le roman semble parfois rester devant elle, comme un guide inspiré mais un peu trop sage. On admire le paysage, on comprend l’intention, on reconnaît la noblesse du propos, mais on aurait voulu être happé, bousculé, immergé. La mer est là, l’art est là, la douleur est là, l’enfance est là, mais quelque chose demeure à distance. Comme si le livre nous décrivait la vague au lieu de nous y jeter. La beauté est présente… mais sans le vertige !
C’est peut-être le revers de cette écriture très maîtrisée, très habitée par le regard du journaliste et du passeur. Le roman explique bien, cadre bien et relie parfaitement les choses : la crise écologique comme crise de sensibilité, l’émerveillement comme antidote, le deuil comme transformation du regard et l’amour comme apprentissage. Tout cela est juste, souvent beau, parfois même lumineux… Mais la justesse ne suffit pas toujours à produire l’émotion. On peut être d’accord avec chaque phrase et rester, étrangement, sur le seuil.
Paolo, en particulier, aurait pu devenir un personnage bouleversant. Son enfance parmi la mer et le pain, sa mère Nour, son rapport blessé au féminin, son incapacité à aimer sans chercher à retenir… tant d’éléments qui sont là pour composer une figure romanesque intense. Pourtant, le personnage touche davantage par ce qu’il représente que par ce qu’il fait réellement vibrer. Il incarne une trajectoire, une réparation possible, une sensibilité écologique et spirituelle… mais il peine parfois à devenir chair.
Même réserve pour le deuil, pourtant l’un des plus beaux axes du livre. L’approche est pudique, jamais larmoyante… et c’est d’ailleurs tout à l’honneur du roman. Mais cette pudeur, à force d’être tenue, crée aussi une forme de voile et de distance. On sent que l’auteur veut accompagner la douleur plutôt que l’exploiter, ce qui est admirable. Mais le lecteur peut rester dans une émotion tempérée, polie, presque contemplative, alors qu’un tel sujet appelait peut-être davantage de trouble, de désordre et de vertige.
Reste que « Ainsi naissent les hippocampes » demeure un très beau roman, particulièrement agréable à lire. Il offre un décor, des thèmes et une intention d’une grande richesse : l’écologie, la multiculturalité, l’enfance, l’art, la création et la fragilité du vivant. Mais il laisse aussi cette frustration singulière des livres que l’on aurait voulu aimer davantage, précisément parce que tout y semblait réuni pour nous emporter.
« Ainsi naissent les hippocampes » se lit comme une méditation douce sur ce qui nous fonde, nous brise et nous répare. On y trouvera de la lumière, de la mer, des silences, des mains qui se cherchent et des blessures qui remontent à la surface. Ceux qui aiment les romans contemplatifs, sensibles à la nature et aux chemins intérieurs, y trouveront sans doute une belle parenthèse. Pour ma part, j’en ressors avec une impression plus nuancée, touché par l’intention, séduit par les thèmes, reconnaissant la beauté du geste, mais pas totalement traversé. Comme si les hippocampes étaient bien nés, certes… mais derrière la vitre d’un aquarium.
Ainsi naissent les hippocampes, Éric de Kermel, Robert Laffont, 336 p., 20,50 €