Carlo Ginzburg est mort à 87 ans. Ces dernières années, il était plein de vie, selon des témoignages, mais il faut qu’une pensée s’éteigne. Son œuvre est tellement novatrice qu’elle n’a pas fini d’irriguer les travaux d’aujourd’hui dont les nôtres.
Une phrase de Roger Chartier à propos du Fromage et les vers caractérise l’œuvre entière, « Ne pas dissoudre les spécificités individuelles dans les régularités du collectif ». La singularité a organisé son œuvre. De là, découle ses principes et ses recherches.
Son immense curiosité pour les traces, autant de preuves tangibles des affirmations, résulte de cette posture. Chaque proposition doit être justifiée par un propos, un détail, une pratique, nés dans un certain contexte. D’où son refus des « subsomptions », action de penser le particulier sous le général. Il veillait à proposer chaque fois, les preuves tangibles de ses affirmations. D’où l’importance du point de vue qui oriente l’information obtenue, sa lecture et son utilisation.
Mais malgré son étourdissante érudition, Ginzburg considère que la réalité reste inaccessible, nous ne faisons que nous approcher d’elle, ne serait-ce que parce que nous restons dans le domaine des discours. Ce « scepticisme » imprègne tous ses écrits. Pour cela, il pouvait évoquer l’ « euphorie de l’ignorance », le plaisir d’aborder une question nouvelle sur laquelle on ne sait rien.
Cela exige l’inscription de son discours dans une échelle microscopique, ordinaire dirait Chauvier, ce qui a donné la « microhistoire ». Mais l’œuvre de Ginzburg dépasse ce simple cliché. Il nous a présenté une épistémologie qui rejoint celle de Montaigne. Curieusement alors qu’il s’est souvent occupé des Cannibales, il n’a pas pris conscience de sa parenté épistémologique avec l’humaniste bordelais, pourtant évidente si l’on en croit le Montaigne et la philosophie de Marcel Conche. La singularité organise les propos des deux auteurs dans toutes leurs conséquences chez l’un comme chez l’autre.
Et puis, il ne faut pas oublier l’homme de conviction qui n’hésita pas à prendre fait et cause pour son ami Adriano Sofi, dirigeant de Lotta continua, alors emprisonné.
Bernard Traimond