Récit de médiation culturelle à partir de : Georges Didi-Huberman, L’Éboulis de l’être, Minuit 2026 – Tursic & Mille, Dissonances à géométries variables, Carré d’Art Nîmes – free party à Ferrières-les-Verreries juin 2026 – Le ver à soie, Monoblet – vélo en Cévennes…
Qu’est-ce que ça fait de s’ouvrir à l’éboulis ?
Rue ensoleillée, boucher ambulant sous les platanes de la place, ménagères en papote, petite pause au bistrot languide, limonade glacée. Remplir les bidons, sécher la sueur. Après plusieurs montées de cols et leurs descentes ivres, se poser, reprendre ses esprits. Au fil des kilomètres, vent et parfums avalés, bribes de lecture et d’expos récentes mixées à ce que son regard happe du paysage, le tout centrifugé dans le décor par la vitesse pédalée. Station habituelle, encore dans les Cévennes, mais limite piémont, entre-deux. Surtout, carrefour de l’imaginaire des chemins en tous sens, des dissonances fécondes. Décanter au comptoir. A propos de chemin, le sien, les siens. Il a passé un cap, accepté que sa vie ne soit qu’effritement, et effritement d’effritement, pas depuis tel ou tel événement, telle limite dépassée, telle usure, mais depuis le début, depuis toujours. On s’était bien gardé de l‘y préparer, au contraire, toute son éducation cherchait à lui faire croire qu’il allait jouir d’un moi en bêton, un roc. Mais non, en dessous, au centre du soi, telle une source inversée, s’épanouit l’éboulis, l’agitation de particules indispensable aux étincelles de vie. Toute la culture dont on l’a imprégné, de près ou de loin, finalement, a vocation à masquer cet éboulement, entretenir le déni, mille et une petites disciplines pour le tenir à distance. Un jour, ça l’épuise, ce déni l’use, il se demande ce qu’il adviendrait, de lui, des autres, des choses, s’il en venait à penser depuis l’éboulis de soi, se laisser emporter par des pensées -éboulis. Il se déleste au passage de quelques dogmes d’enracinement, mortifères, se demande quelles pourraient bien en être les conséquences. Cela, prenant en compte ce que devient, inévitablement, l’individu vieillissant, l’organisme s’ouvrant à l’épreuve du périssable, membre pieds et poings liés d’une communauté humaine ayant exténué le vivant, engendrant l’inhabitabilité de la planète ? Qu’est-ce que ça implique comme épreuve pour le psychisme, l’esprit, de rompre avec les philosophies et métaphysiques qui s’échinent à rendre naturelle la suprématie de l’humain – plutôt, de certains humains, ces pensées sont par nature inégalitaires -, sur le reste du vivant, s’obstinant dans la louange de l’anti-éboulement ? Le fond du bistrot ressemble à une remise, une enfilade de débarras mal éclairés, anciennement arrière-salles du bistrot, à présent caverne abritant un improbable bric-à-brac, chevalets, réserve de terre glaise, établis d’ébénisterie, meubles démantibulés, monticule de fringues, paniers d’osiers débordant d’abricots et haricots, ordinateurs allumés, imprimantes clignotantes, caméras, appareils photos, ventilateurs, drôle d’atelier de piratage, ça s’accorde bien avec ses méditations.
De la haine. Tout n’est que racine et combat. L’éternel retour de la langue nazie.
Une inscription aperçue au soubassement d’une fontaine, lors de la traversée d’un hameau assommé de chaleur, s’est gravée en lui : « quand les discours de haine seront partout, personne ne sera à l’abris ». A l’unisson de ses angoisses. Le geste de cette inscription, signal que le pays est habité de consciences politiques avec lesquelles il peut s’entendre, histoire de connivences. Ses élucubrations silencieuses, au bistrot de Monoblet, avant de dévaler vers les garrigues, attisent sa marotte actuelle : l’assomption heideggérienne. Dans la marée inexorable, multitude authentique ou trompe-l’œil médiatique, des refrains de l’extrême-droite, depuis différentes régions du monde, il voit la philosophie d’Heidegger surfer sur un éternel et incroyable retour, il l’entend faire chorus avec les sentiments « populaires » qui grouillent de variantes de « l’auto-affirmation » du peuple allemand, « spécifique, « natale » et nationale ». (p.83) Toutes les auto-affirmations populistes du moment tirent leur force de leur allégeance à la sublime auto-affirmation allemande, mythique. Aux poussées d’extrême-droite, la langue heideggérienne, Saint-Esprit du fascisme, fournit son aplomb métaphysique, son trompe-l’œil conceptuel légitimant la verticalité, l’exercice de l’autorité brutale sur toutes choses. Il dote de lettres de noblesse toutes les rhétoriques de la haine. Toutes les variantes de l’auto-affirmation, quelle que soit la « nation » dont elle émane, « réanchantent » les pas du sinistre modèle allemand et la priorité politique du cheminement vers l’enracinement prioritaire, privilégié, qui est instauration du monopole de la racine ! « Un chemin vers la racine, donc : ce n’est qu’ainsi que le peuple allemand, sur le plan « spirituel » pouvait accéder à son « autonomie qui n’est autre que sa mission historiale ». La racine, bien entendu, en l’occurrence, est grecque, érigée en maternité exclusive de toute pensée occidentale digne de son nom : « Heidegger affirmant que l’auto-affirmation allemande ne pouvait advenir qu’à « la seule condition que nous nous placions à nouveau sous la puissance du commencement de notre existence spirituo-historiale. Ce commencement est l’irruption de la philosophie grecque. » Retrouver la racine allemande signifiait « regagner les racines de notre existence par l’entremise des propriétés éminentes de l’essence grecque originelle». » (p.84) Regagner les racines, non pas pour le seul peuple allemand, mais pour lui confier le devoir de dominer les autres peuples, les autres racines-histoires forcément subalternes. Regagner les racines est un combat pour devenir seul maître de « la racine » unique, la racine Une, de toutes choses. Le tout s’exprime d’emblée en termes de combat politique : « Toutes les capacités de volonté et de pensée, toutes les forces du cœur et toutes les aptitudes de la chair, doivent se déployer par le combat, se renforcer dans le combat, et se conserver en tant que combat. » (p.85) La culture de l’auto-affirmation innerve une langue qui se considère comme la seule langue digne de ce nom, la « langue même » pour recourir au jargon du philosophe allemand, l’arme première de toute guerre culturelle, comme celle menée aujourd’hui par les forces réactionnaires, une langue d’exclusion, soit « une langue pétrie de « provincialisme, et dont la « revendication de l’authentique » ne révèle que son propre « ressentiment » à l’égard d’une réalité historique européenne (…) considérée comme existentiellement menaçante. » C’est bien le cas actuellement : le ressenti plutôt que la pensée réfléchie, débattue, l’effroi devant la menace européenne plutôt que l’analyse et la critique raisonnées. Cette langue de l’auto-affirmation plutôt que de la raison, verticale, autoritaire, d’exclusion, aura sans peine pu « faire corps avec la LTI, la langue nazie telle que Victor Klemperer en a si clairement décrypté les mécanismes. » (p.105) De même qu’aujourd’hui elle réactive les « automatismes » de la métaphysique nazie, de la langue de Goebbels, à peine maquillés. C’est toujours aux mêmes abîmes que le fascisme, en ses infinies résurgences, puise son ivresse, son éloquence galvanisante, son énergie destructrice.
Le berceau de l’humanité mis à sac par la secte du philosophe Führer
Accrochées aux cimaises bricolées du bistrot, des esquisses, des peintures évoquent les rivages coloniaux, des imaginaires créoles. Une artiste du village qui peint ses souvenirs imprégnés du présent, de déplacements. Tout à l’opposé du délire d’affirmer un début de l’histoire humaine qui soit conforme à l’image que l’on veut imposer au monde, désir d’appartenance à une espèce dominante, originelle, historiale dirait le Führer de la philosophie, à laquelle tout ce qui serait survenu après devrait allégeance. Alignement obligatoire, je ne veux voir qu’une tête. D’aucuns considèrent la religion judéo-chrétienne comme le berceau de l’humanité. C’est le fonds de commerce de quelques millionnaires et la scénographie ringarde du Puits du Fou. Comme si rien, avant, n’avait existé, pas le moindre humain, pas la moindre intelligence, pas la moindre sensibilité, pas la moindre invention, pas la moindre technique, pas la moindre différence. Quel étrange câblage neurologique qui innerve tous les courants MAGA, techno-fascistes, masculinistes, Incel, anti-woke, anti-LGBT, et auquel les élucubrations racistes du philosophe le plus nazi de l’histoire ne cesse de fournir une assise, non que tous ces acteurs et actrices acharnés à détricoter l’évolution démocratique soit de fervents lecteurs-trices du philosophe abscons, friands de son rance jargon, mais plutôt que celui-ci n’a fait que rendre tangibles, dans des formules alambiquées, monstrueuses, se mordant la queue, les structures mentales dont ont besoin pour naître, se propager, ces idéologies réactionnaires, recyclant, perpétuant ce qui fermentait et délirait dans le nazisme. Il a écrit, il a formulé une pensée qui anticipe toutes les saloperies qui émergeraient un jour ou l’autre, providentielles, soucieuses d’achever le travail interrompu du nazisme, leur procurant la charpente d’un « sens » intemporel, le mystère d’une vérité à accomplir sur terre. Déçu par la capitulation, il n’a eu de cesse de fantasmer la revanche dans son système philosophique. En y cachant les clefs d’une rédemption christique. Avec l’aide de tous ses adorateurs-trices, nombreux en France, qui se sont obstiné-es, durant des décennies, à séparer le philosophe du nazi, quelle rigolade, à enseigner, transmettre, se dévouant à faire circuler ses arcanes totalitaires.
Le chemin et l’être
À Monoblet, un certain Deligny inventa une vie avec les autistes, non pas tentative de thérapie, plutôt expérience d’hospitalité, cohabitation heureuse entre humains différents. Ça en fait la capitale du chemin pluriel, de l’anti-chemin-UN, le centre de la négation du chemin-Heidegger, du chemin-Führer qui surfe aujourd’hui sur un regain de fascination. Avancer sur un chemin de campagne, pour Heidegger, c’est s’approprier la « terre natale ». L’accumuler sous ses semelles. La terre est forcément natale et elle vous revient ; vos pas, et non les pas d’autres égarés, sont les seuls à exaucer cette natalité. Sentir la présence des racines de l’arbre ne conduit pas à doter l’arbre d’une existence singulière de laquelle apprendre ce que sont d’autres manières d’être. L’arbre est là pour que le philosophe procède à l’appropriation, l’enclosure de l’enracinement : « ces racines de l’arbre, en fait, ce sont les miennes « dit-il, voire « les nôtres » dans un strict cas de figure « nous et eux ». Voilà comment faire de la nature la propriété de l’humain élu, principe par excellence de la philosophie coloniale : je pose le pied ici et, par la force sur laquelle je m’appuie, je déclare que cet « ici » m’appartient, avec tout ce qu’il contient, qui se rassemble en moi, grâce à moi. Ainsi, le paysage, la campagne, la flore sont auto-affirmées ( = sans tenir compte de ce qu’en dit la science, tournant le dos au moindre soupçon d’écologie) comme ce qui participe à ce qui rassemble tous les éléments de l’essence de l’Être, enfin, de mon être que, par un tour de passe-passe du jargon philosophique, j’institue enÊtre. C’est cet être qui offre une forme rassemblée, la sienne, à tous ses commensaux autres qu’humains. Une féodalité. Coup de force. Mais il y a tromperie : aucun échange équitable ne s’établit entre plantes, pierres et humain, ce rassemblement d’être est juste l’œuvre à sens unique de la manière dont une prétention philosophique fait sienne ce qui se présente comme végétal, minéral, animal. L’enjeu étant, célébrant ce rassemblement de soi, l’instituant comme exemple de mode d’existence, d’imposer le pouvoir du Même. C’est-à-dire, d’emblée, expulser l’autre, l’étranger, le différent. La racine de l’arbre est ma racine = c’est du même.« Ainsi, « le chemin rassemble ce qui a son être autour de lui », et ce rassemblement donne consistance à ce que Heidegger nommait alors « le Même » : « Toujours et de tous côté c’est le Même qui nous parle autour du chemin. » » (p.59) Le chemin est UN, allemand, tourne le dos aux singularités différentes, au pluriel, au pluralisme, le « rassemblement » dans le UN, est fasciste. Ce que cimente la langue. « Ici donc, même les mots composés sont indécomposables : ils sont un, comme est un le chemin de campagne, un le temple grec, un le lyrisme national de Hölderlin, une, la racine, une la terre, un le monde, un le peuple réuni devant le Un majuscule : ce Un par excellence du « guide » – spirituel ou politique, ou les deux – qu’Etienne de La Boétie avait si pertinemment placé au cœur du phénomène de la « servitude volontaire ». » (p.110) Les cartes et lignes d’erres de Deligny, vous vous en doutez, par rapport à ça, c’est un fameux bordel, vivifiant, qui exacerbe la guerre culturelle hantée par ce « un » du guide, qui en complote la revenance, phagocytant les processus du vote démocratique, avides de restaurer son règne, cette fois sans déroute possible.
L’éloge du mouvement, du passage, racine plurielle
Après une longue absence, en Cévennes, à nouveau, à peine posé dans la maison aux volets longtemps clos, parcourant les chemins qu’il aime, à la rencontre desquels il pédale ponctuellement, depuis une vingtaine d’années, avec lesquels il a sculpté ses Cévennes intérieures. Est-il dedans ou dehors ? Il retrouve effectivement des fragments de « Même », des vestiges de ce qu’il était lors de visites antérieures, des morceaux de paysages qu’il utilise pour se situer, s’orienter, éprouver le sentiment de retrouvailles. Mais c’est principalement du neuf, du différend, du labile et non du stable, qu’il rencontre, voit, respire. Il reconnaît et il sent que tout a changé depuis son dernier passage, c’est impressionnant. Il est accueilli, intégré, en même temps tenu à distance. Son corps aussi est différent, il doit jouer autrement avec ses forces, ses muscles, sa respiration, ses articulations, écouter son corps ne le renvoie plus aux mêmes sensations de « faire corps » avec les routes. C’est de l’ordre de l’éboulis. Le chemin sur lequel il roule, n’est pas sans s’effriter, donnant l’impression de dérouter le permanent. Ce n’est ni rassurant, ni fortifiant, parfois même douloureux, mais inévitable. C’est rejoindre « l’éloge du mouvement de passage sur des chemins n’appartenant à personne et parmi des paysages d’où l’on se sentira avec bonheur, déraciné. » (p.95) Un col, c’est bien un passage. D’une vallée à l’autre, il y a déracinement. Un bonheur pas facile, mais intense, mélangé, d’un mélange qui est un partage.
Les corps éparpillés d’une free party, fouillés par les forces de l’ordre
Et le garçon, lui rajoutant des glaçons dans son verre : « tiens, si vous avez pédalé autour du Pic, là-bas, vous avez entendu la free party, à Ferrières ? » « Entendu, pas tellement, je ne pédale pas la nuit, mais vu la déflagration policière, ça oui, quelle honte. » En effet, le lieu même de la free party, en plein Causse, zone Natura 2000 malheureusement, s’est transformé en nasse par les forces de l’ordre. En réserve éphémère d’irréductibles fêtards. En camp de vexations et punitions. Sur les routes, à chaque carrefour, barrage de véhicules avec gendarmes en tenue anti-émeute, une atmosphère de guerre civile. Et lui parcourant la périphérie de l’événement, tout autour de la zone contrôlée, sur des kilomètres à la ronde, découvrent les corps endormis de jeunes femmes, de jeunes hommes, dans la chaleur du causse, des garrigues, bivouacs éparses, à même les coffres des voitures, grandes ouvertes, dans des camionnettes transformées en gîtes collectifs, sur des matelas étalés près des véhicules, dans les fossés, les accotements. Là où d’ordinaires il n’y a personne. Pour lui, ces corps jeunes abandonnés, en slips, en petites culottes, endormis partout dans la nature, comme tombés du ciel, personnifient et exaltent l’érotisme qui le lie à ces paysages. Essaimage de corps en fleurs. Jambes nues, parfois emmêlées. Peaux moites. Ventres sans défense. Fesses et sueur. Seins libérés, aérés. Ca suscite en lui des montages saugrenus qui se télescopent, à la Tursic & Mille. Il se reconnaît voyeur, certes, mais sans aucune concupiscence, platonique. Surtout que cet éparpillement charnel revêt une plasticité légèrement dépressive. Tous ces dormeurs et dormeuses du val comme frappés en plein vol, abattus, désabusés. Corps fatigués par la fête et l’interdit bravé, dénudés par la chaleur, écœurés par la violence étatique, préfectorale, vannés par la métaphysique heideggérienne que déversent les combis de flics, les intimidations, les contrôles, les fouilles. Soufflés en tous sens par la répression. Voilà, les forces de l’ordre ont été dépêchées pour imposer la primauté du « un », la propriété du « chemin » unique. Pourtant, passant près de tous ces jeunes endormis, ou errant, parlant à leur téléphone, racontant le choc encaissé, déjà traumatisés, appelant de l’aide, cherchant une sortie, rejoindre une ville, un arrêt de bus, pourtant, toute cette jeunesse était juste venue faire la fête, malgré le monde sans avenir que leur prépare les adultes « décideurs ». (Quelques semaines après, en pleine canicule, cinq combis de flics interviennent dans une cité près de Clermont pour bousiller la piscine que des ados avaient installés afin que les gosses puissent jouer, se rafraîchir, oublier que leur logis est un four insupportable, illustrant à merveille l’inactivité politique face à la crise climatique.)
Tursic & Mille. Une mélancolie salvatrice. Des éboulis évasions. Rien n’est un.
Là-dedans, en lui, se glissent des images d’une expo des peintres Tursic & Mille. Illustrations d’un monde évoluant par dynamique d’éboulis. Les toiles vues au musée de Nîmes défilent en lui à la manière d’in flip book, dans un sens puis dans l’autre. Au gré de la musique de la roue libre de son vélo, non sans évoquer celle d’un projecteur à l’ancienne. Hypnose. Le flip book Tursic & Mille agrège d’autres images, d’autres souvenirs, d’autres sons, d’autres phrases stockées dans sa mémoire. C’est même une machine à moissonner, mélanger, transformer les images connues. Les deux peintres, joyeusement, sèment l’éboulement au sein de l’économie de l’image comme culte de l’UN. C’est quoi cette économie ? C’est notre Heidegger qui, à partir de vieilles galoches peintes par Van Gogh, théorise le chemin allemand, les semelles aimantant la limaille du sol sacré, l’unique chemin capable de rassembler l’être. Machinerie infernale qui va jusqu’à faire de Vincent, le suicidé de la société comme disait l’autre, le chantre de la mission historiale nazie ! Tursic & Mille sabotent les rouages de cette machine falsificatrice, éradicatrice du pluriel. Ils multiplient les scènes qui sapent les réflexes syntaxiques de la langue dominante du UN, son inconscient. Depuis les tableaux de leur début, mise en porte-à-faux des icônes publicitaires américaines, des transcendances consuméristes illimitées, jusqu’aux tableaux plus récents, laissant rayonner une profonde mélancolie, égarée, sans issue, sur fond de catastrophe climatique. Les tableaux exhibent de nombreux personnages typiques, qui mettent la main dans la matière même qui constitue l’histoire de la peinture, la couleur/les couleurs, ils en sont barbouillés comme par le sang d’un crime. Ils et elles se demandent, regardant le bleu, le rouge, le jaune, le bleu, l’or fondu qui les barbouillent, qu’avons-nous donc bien pu faire, dans quoi avons-nous trempé à notre insu ? Ce sont des images qui relisent, déplacent, décalent, critiquent, toute fixation de l’histoire de l’art. Citations, montages, remixages. Mises en abîme des références. Twist des styles célèbres. Selon leur point de vue. Mais afin que demeure accessible pour tous cette possibilité de pluraliser les cheminements de l’art, la mise en perspective sans rien de clos, sans possibilité d’enclosure de ce qu’est peindre, de ce qu’est jouer avec les couleurs, les formes, les représentations du monde, sans prise de contrôle par un guide, un philosophe-führer. « Rien n’est un. Tout est pluriel – agrégat ou montages de pluralités. L’origine n’est pas une, l’art n’est pas un. Le temps n’est pas un, et l’être non plus. Rien de plus dangereux, surtout, que de croire définir les sociétés humaines sous l’espèce de quelque peuple un. « (p.112) Dans le délire du « un », le philosophe fasciste décida que l’être correspondant à ce « un » était pareil au temple grec, unique, inébranlable, enraciné à jamais, intemporel. Ce qui révèle bien que l’auto-affirmation s’effectue en éliminant, en amont, en aval, toute possibilité de confrontation au réel. Ce qu’illustre d’ailleurs le seul voyage d’Heidegger en Grèce. Voilà, cheminant sur place pour voir ce qu’il en est dans le réel, le constat de Didi-Huberman à propos du temple : « Il n’est pas un lui non plus. Il se fissure, se fragmente et s’éboule. Les morceaux dont il est fait se détachent de son corps. Voilà pourquoi, sans doute, les pierres éparses de contrebas me sont apparues, à un moment, comme animées d’un mouvement de fuite : les morceaux d’éboulis s’évadaient de l’unité que représente, vu de loin ou vu de l’esprit, le temple grec. » (p.112) Tursic & Mille, d’une certaine façon, relatent cet éboulis qui avive la mémoire de la peinture. Les mémoires dans la peinture. Il-Elle traçent dans ces infinis de matière-peinte, de barbouilles, de montagnes de tubes de couleurs déversés les uns sur les autres, des passages, des chemins n’appartenant à personne, des paysages, des natures mortes, des portraits face auxquels l’on se sentira avec bonheur, déraciné. Pas momifié dans le UN. Pas fourmi-soldat sur le chemin unique de quelque guide annoncé obscurément par le messie heideggérien.
Pierre Hemptinne