Keith Richards : « Paul McCartney regrette vraiment de ne plus être dans un groupe »

Publié le 10 juillet 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Il y a des phrases qui, prononcées en passant au détour d’une interview promotionnelle, en disent plus long que n’importe quel communiqué de presse. Celle que Keith Richards a livrée à Zane Lowe, pour Apple Music, à l’occasion de la sortie de Foreign Tongues, le vingt-cinquième album studio des Rolling Stones, en fait indéniablement partie. Interrogé sur la présence de Paul McCartney à la basse sur le morceau « Covered in You », le guitariste des Stones n’a pas seulement salué la prestation technique de l’ancien Beatle. Il a livré une lecture presque intime de ce que représente, aujourd’hui, pour McCartney, le fait de remonter en studio aux côtés d’un groupe qui n’est pas le sien.

“J’ai réalisé que Paul regrette vraiment de ne plus être dans un groupe. Et sa joie d’être simplement dans ce contexte-là est immense. Alors s’il y a d’autres morceaux à faire, je te le ferai savoir, Paul.”

— Keith Richards, entretien avec Zane Lowe, Apple Music, juillet 2026

La formule mérite qu’on s’y arrête. Depuis la séparation des Beatles en 1970, Paul McCartney n’a jamais cessé de tourner et d’enregistrer, que ce soit avec Wings, puis en solo, en groupe de scène stable depuis les années 2000, ou encore au sein de projets ponctuels comme The Fireman. Mais il est, depuis plus d’un demi-siècle, le patron de sa propre musique : c’est lui qui écrit, qui arrange, qui décide. Ce que suggère Richards, c’est que jouer quelques minutes de basse fuzz sur un morceau des Stones, sans responsabilité de composition ni de direction artistique, procure à McCartney un plaisir d’une nature différente — celui, plus rare pour lui depuis 1970, d’être simplement un musicien parmi d’autres, au service d’un groupe qui n’est pas le sien.

Richards a également resitué cette collaboration dans une histoire plus longue, évoquant une amitié qui remonte aux tout débuts des deux groupes, dans la première moitié des années 1960, et qui s’est traduite ponctuellement par des gestes de solidarité musicale, notamment lors de la session de 1967 pour « We Love You » et « Dandelion ». « C’est aussi formidable d’avoir quelqu’un de sa propre époque, de l’époque d’avant », a-t-il ajouté, glissant qu’il aimerait « faire plus de choses » avec McCartney à l’avenir.

Sommaire

  • Foreign Tongues : le 25e chapitre studio des Rolling Stones
  • « Covered in You » : la genèse d’une basse fuzz signée Macca
  • Ce que Mick Jagger raconte de la séance
  • Andrew Watt, le chaînon commun entre McCartney et les Stones
  • 2023 : le précédent de « Bite My Head Off » et Hackney Diamonds
  • 1963 : quand Lennon et McCartney offraient un tube aux Stones
  • 1967 : Lennon et McCartney au secours de Jagger et Richards
  • McCartney sur les Stones : « on essaie de faire l’inverse »
  • The Boys of Dungeon Lane : l’album miroir de McCartney
  • « Ringing Hollow » : les Stones dévoilent un titre à Londres
  • Ce que cette collaboration dit de l’âge d’or du rock
  • Foire aux questions
  • Glossaire des entités citées
  • Bibliographie

Foreign Tongues : le 25e chapitre studio des Rolling Stones

Foreign Tongues est sorti ce vendredi 10 juillet 2026. Il s’agit du vingt-cinquième album studio des Rolling Stones et du successeur direct de Hackney Diamonds, paru en 2023, qui avait marqué le retour du groupe après dix-huit ans sans disque de compositions originales. Comme son prédécesseur, Foreign Tongues est produit par Andrew Watt, dont l’implication auprès des Stones ne cesse de s’approfondir depuis 2022.

Selon plusieurs comptes rendus de la presse musicale américaine, l’essentiel de l’album a été enregistré en un temps très resserré — moins d’un mois — aux Metropolis Studios de Londres, dans un climat de spontanéité revendiquée par le groupe. Mick Jagger a expliqué que les Stones avaient volontairement adopté une méthode d’écriture rapide, qualifiée en interne d’« approche bulldozer », consistant à coucher les idées sur bande sans laisser le temps aux doutes de s’installer, afin d’éviter l’auto-critique excessive qui, par le passé, pouvait ralentir ou compromettre l’aboutissement de certains morceaux.

La distribution des invités reflète la stature acquise par le groupe : aux côtés de Paul McCartney, l’album accueille notamment le clavier de Steve Winwood, la présence de Robert Smith, chanteur de The Cure, celle de Bruno Mars, ainsi que le batteur Chad Smith, des Red Hot Chili Peppers. On y trouve également une reprise fidèle du « You Know I’m No Good » d’Amy Winehouse, aux côtés de compositions originales comme le morceau d’ouverture « Rough and Twisted », la ballade « Some of Us », les singles « Jealous Lover » et « In the Stars », ou encore la pièce dansante « Never Wanna Lose You », dont la ligne de basse a été comparée par certains critiques à celle de « Miss You ».

La réception critique, dans les jours précédant et suivant la sortie, a été particulièrement favorable : plusieurs titres de la presse spécialisée ont qualifié Foreign Tongues du meilleur disque des Stones depuis Some Girls, paru en 1978 — un jugement d’autant plus notable qu’il émane de médias qui, pour certains, s’étaient montrés plus mesurés sur Hackney Diamonds. Le line-up studio reste, pour l’essentiel, celui qui prévaut depuis la mort de Charlie Watts en 2021 : Steve Jordan à la batterie, Darryl Jones à la basse pour l’essentiel des titres, et un noyau désormais réduit à trois membres historiques — Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood.

Un contexte particulier : Mick Jagger bientôt octogénaire avancé

La sortie de Foreign Tongues intervient quelques semaines avant le quatre-vingt-troisième anniversaire de Mick Jagger, prévu à la fin du mois de juillet. Ce paramètre n’est pas anodin dans la manière dont la presse a couvert l’album : la vitalité vocale et physique du chanteur, notamment son jeu d’harmonica jugé remarquable sur plusieurs titres, a été systématiquement soulignée comme un argument fort en faveur d’un groupe qui, contre toute attente, continue de produire une musique jugée digne de son héritage plutôt que de se contenter d’un simple exercice de style nostalgique.

« Covered in You » : la genèse d’une basse fuzz signée Macca

« Covered in You » est le morceau qui vaut à Paul McCartney sa nouvelle apparition sur un disque des Rolling Stones. Le titre, décrit par plusieurs médias comme un morceau à l’atmosphère « moody » et délibérément punk dans son approche rythmique, s’appuie sur une ligne de basse volontairement simple, saturée, aux antipodes du raffinement mélodique que l’on associe traditionnellement au jeu de McCartney depuis l’époque des Beatles.

Ce choix esthétique n’est pas le fruit du hasard. Selon le récit qu’en a fait Mick Jagger, c’est lui-même qui a défini, en amont, le cahier des charges transmis à Andrew Watt : une basse « punk », simple, sans fioritures, délibérément overdrivée. Le pari consistait précisément à sortir McCartney de sa zone de confort mélodique la plus connue, pour le tester sur un registre plus brut, plus proche de l’esthétique garage que des lignes de basse mélodiques qui ont fait sa réputation depuis Sgt. Pepper’s ou Abbey Road.

Fait notable, relevé par plusieurs médias spécialisés dont The Paul McCartney Project : « Covered in You » et « Bite My Head Off » — le titre de Hackney Diamonds sur lequel McCartney avait déjà posé sa basse en 2023 — proviennent en réalité d’une seule et même session, tenue aux alentours de novembre 2022, durant laquelle McCartney avait enregistré sa contribution à deux morceaux distincts des Stones. « Bite My Head Off » avait été publié dès 2023 sur Hackney Diamonds ; « Covered in You », lui, est resté dans les tiroirs jusqu’à cette sortie de Foreign Tongues, trois ans plus tard.

Ce que Mick Jagger raconte de la séance

Dans un entretien accordé au magazine NME, Mick Jagger est revenu avec un luxe de détails sur les coulisses de l’enregistrement. Il y raconte avoir explicitement anticipé, avec Andrew Watt, la question de savoir si McCartney accepterait de sortir du registre mélodique qui lui est habituellement associé pour se plier à une esthétique plus radicale.

“Sur « Covered in You », il sonne comme un bassiste funky. Je ne reconnaîtrais pas son style là-dessus, honnêtement. Et je ne savais pas qu’il pouvait jouer punk, un truc vraiment simple comme on le voulait.”

— Mick Jagger, entretien avec NME, juillet 2026

Jagger insiste sur la rapidité d’exécution de McCartney, qui aurait bouclé sa partie en une dizaine de minutes seulement, lors de la même session que celle de « Bite My Head Off ». Il souligne également que, malgré une relation amicale de longue date entre les deux hommes, cette collaboration studio en tant que musicien restait une première historique jusqu’en 2023 : « Il n’a jamais joué de basse avec nous auparavant. C’est une autre affaire, vous savez », a-t-il résumé, insistant sur le naturel avec lequel McCartney se serait adapté aux exigences très spécifiques du morceau.

Cette facilité déconcertante à changer de registre — passer d’un jeu mélodique et raffiné à une approche punk et brute — a également été commentée par Jagger comme une preuve, selon lui, de la polyvalence technique de McCartney, dont la carrière post-Beatles a pourtant rarement mis en avant ce répertoire stylistique particulier.

Andrew Watt, le chaînon commun entre McCartney et les Stones

Il est impossible de comprendre la mécanique de ce rapprochement sans s’arrêter sur la figure d’Andrew Watt, producteur qui a su, en l’espace de quelques années, devenir le point de convergence de deux mondes musicaux qui, historiquement, ne se croisaient qu’à l’occasion. Multi-primé aux Grammy Awards, notamment récompensé du prix de Producteur de l’année, Watt a bâti sa réputation en travaillant avec des artistes aussi différents qu’Ozzy Osbourne, Dua Lipa, Justin Bieber, Miley Cyrus, Post Malone, Eddie Vedder, Iggy Pop ou encore Elton John.

Mais c’est sa dimension de fan absolu des Rolling Stones qui a joué un rôle décisif dans son parcours récent. Watt et McCartney se sont liés d’amitié après la cérémonie des Grammy Awards de 2021, où le producteur avait été récompensé, et ont notamment échangé sur « Blackbird », que Watt cite comme l’une de ses chansons préférées des Beatles. C’est McCartney lui-même qui a recommandé Andrew Watt à Ronnie Wood pour produire ce qui allait devenir Hackney Diamonds — une aide que Watt qualifie, dans une formule restée célèbre, de rêve presque trop improbable pour être vrai.

Watt a ensuite conservé la production des deux artistes en parallèle : il est aux commandes de The Boys of Dungeon Lane, le dernier album solo de McCartney sorti fin mai 2026, tout en assurant la production de Foreign Tongues. Cette double casquette explique en grande partie la facilité logistique et humaine avec laquelle McCartney a pu être intégré aux séances des Stones à deux reprises en l’espace de quelques années, alors même que les emplois du temps respectifs des deux artistes ne laissaient, a priori, que peu de place à l’improvisation.

2023 : le précédent de « Bite My Head Off » et Hackney Diamonds

Pour bien mesurer la portée de l’apparition de McCartney sur « Covered in You », il faut revenir sur les conditions, largement documentées, de sa toute première collaboration instrumentale avec les Rolling Stones, en 2022-2023, pour le titre « Bite My Head Off », sur l’album Hackney Diamonds. Andrew Watt avait alors dû jongler entre un mois de sessions bloquées avec les Stones et une semaine déjà réservée, dans son agenda, pour travailler avec McCartney sur son propre projet. Plutôt que d’annuler l’un des deux rendez-vous, il a posé à Mick Jagger la question qu’il qualifie lui-même de « plus bête qu’il pouvait poser » : et si McCartney venait jouer de la basse sur un titre des Stones ?

La réponse de Jagger a été immédiate et positive. Restait à choisir le morceau. Plutôt que d’orienter McCartney vers une ballade mélodique qui aurait correspondu aux attentes du public, Watt a délibérément choisi de le placer sur « Bite My Head Off », l’un des titres les plus punk et les plus survoltés de l’album, pariant que McCartney, loin de l’image sage qu’on lui prête parfois, apprécierait particulièrement de « rocker » sans retenue aux côtés du groupe.

Le choix de l’instrument a lui-même donné lieu à une anecdote désormais bien connue des fans : Watt avait offert à McCartney une Höfner gauchère de 1964, similaire à celle utilisée à l’époque des Beatles, mais discrètement modifiée par son technicien guitare pour intégrer un circuit fuzz de type Univox Super Fuzz, activable par un simple interrupteur dissimulé sur l’instrument. Ignorant cette modification, McCartney se serait d’abord interrogé sur l’utilité d’un tel cadeau, avant de découvrir, en studio, l’effet dévastateur de cet interrupteur — provoquant, selon le récit de Watt, un moment de chaos jubilatoire qui aurait vu Keith Richards et Ronnie Wood se lever spontanément, tandis que Mick Jagger tirait son micro au centre de la pièce.

“Je viens de jouer de la basse avec les Stones — et je suis un putain de Beatle.”

— Paul McCartney, cité par le producteur Andrew Watt, Rolling Stone, octobre 2023

« Bite My Head Off » marquait alors, selon plusieurs médias spécialisés, la première contribution de Paul McCartney à un enregistrement des Rolling Stones depuis la séance de « We Love You », en 1967 — un rapprochement qui inscrivait d’emblée cette collaboration dans une histoire longue de près de six décennies. Hackney Diamonds a par ailleurs marqué l’histoire du groupe en devenant le premier album à atteindre la première place des classements sur six décennies distinctes, et a également vu Bill Wyman, bassiste historique des Stones, revenir ponctuellement en studio sur le titre « Live by the Sword », aux côtés du piano d’Elton John.

1963 : quand Lennon et McCartney offraient un tube aux Stones

La proximité entre les deux groupes ne date pas des années 2020 : elle remonte en réalité aux tout premiers mois de l’existence publique des Rolling Stones. À l’automne 1963, alors que le groupe londonien venait de sortir sa première reprise de Chuck Berry, « Come On », sans parvenir à convaincre pleinement critique et public, son manager Andrew Loog Oldham cherchait désespérément un second single capable d’installer durablement le groupe dans le paysage musical britannique.

Le hasard — ou une rencontre organisée, selon les versions — a voulu qu’Oldham croise John Lennon et Paul McCartney dans une rue de Londres, alors que les deux compositeurs revenaient d’une séance pour leur propre album, With the Beatles. Invités à assister à une répétition des Stones, Lennon et McCartney leur proposent alors une ébauche de chanson inachevée, initialement destinée à Ringo Starr : « I Wanna Be Your Man ». Devant l’enthousiasme du groupe, les deux Beatles se seraient retirés quelques minutes dans un coin de la pièce pour achever la composition sur place, sous les yeux impressionnés de Mick Jagger et Keith Richards.

Publié en single le 1er novembre 1963, « I Wanna Be Your Man » devient le premier grand succès des Rolling Stones, atteignant la douzième position des classements britanniques. Au-delà de son succès commercial immédiat, cet épisode a eu une conséquence plus durable : selon le récit qu’en ont fait plusieurs biographes, dont Bill Janovitz, assister à la facilité déconcertante avec laquelle Lennon et McCartney composaient une chanson entière en quelques minutes aurait directement convaincu Jagger et Richards de se lancer, eux aussi, dans l’écriture de leurs propres morceaux plutôt que de se cantonner aux seules reprises de blues américain qui constituaient jusque-là l’essentiel de leur répertoire scénique.

Les Beatles, de leur côté, enregistreront leur propre version du titre quelques semaines plus tard pour With the Beatles, chantée par Ringo Starr — John Lennon la qualifiant rétrospectivement, non sans une certaine causticité, de simple « chanson jetable », dont le groupe ne se serait pas privé de préciser qu’il n’avait « pas donné aux Stones quelque chose de génial ».

1967 : Lennon et McCartney au secours de Jagger et Richards

C’est très précisément à cet épisode que Keith Richards fait référence lorsqu’il évoque, dans son entretien avec Zane Lowe, les « quelques chœurs » assurés par Lennon et McCartney pour les Stones « en 1967 ou par là ». Le contexte, en cette année charnière du Summer of Love, était pourtant tout sauf léger : Mick Jagger et Keith Richards venaient d’être arrêtés et brièvement incarcérés pour possession de stupéfiants, à la suite d’une perquisition menée en février 1967 au domicile de Richards, Redlands. La sévérité de la sentence prononcée à leur encontre avait suscité une vague de soutien dans l’opinion publique britannique, jusqu’à inspirer un édito célèbre du Times intitulé « Qui brise un papillon sur une roue ? ».

C’est dans ce climat que les Stones enregistrent, à l’été 1967, le single « We Love You », conçu comme un remerciement à l’ensemble de leurs soutiens, glissant au passage une critique à peine voilée de l’appareil judiciaire et policier britannique. Le 19 juillet 1967, en studio à Olympic Studios, John Lennon et Paul McCartney viennent prêter main-forte au groupe, assurant chœurs et claquements de mains sur « We Love You », ainsi que des harmonies sur la face B, « Dandelion ». Le geste des deux Beatles se voulait un témoignage de solidarité, en écho à celui déjà manifesté quelques semaines plus tôt par les Who, qui avaient enregistré en urgence des reprises de titres des Stones pour maintenir leur musique présente sur les ondes durant leurs déboires judiciaires.

Dans l’autobiographie collective The Beatles Anthology, McCartney lui-même racontait cet épisode avec une grande simplicité : Mick Jagger, dit-il, cherchait une idée et les avait invités, lui et Lennon, à venir en studio pour « inventer ça sur le moment ». Ce geste réciproque prenait d’ailleurs tout son sens dans le contexte de l’époque : quelques semaines plus tôt, le 25 juin 1967, Jagger et Richards avaient eux-mêmes figuré parmi la nombreuse chorale de célébrités réunies pour chanter les chœurs de « All You Need Is Love », interprété en direct par les Beatles lors de l’émission satellite mondiale Our World.

« We Love You » sortira en single le 18 août 1967 au Royaume-Uni, avec « Dandelion » en face B, et atteindra la huitième place des classements britanniques. C’est cette page d’histoire, restée injustement moins connue du grand public que la rivalité — largement entretenue par la presse de l’époque — entre les deux groupes, que Keith Richards a choisi de convoquer en 2026 pour expliquer la nature profonde de son lien avec Paul McCartney : celui de deux musiciens issus de la même génération, ayant traversé ensemble, à leur manière, les mêmes bouleversements culturels des années 1960.

McCartney sur les Stones : « on essaie de faire l’inverse »

De son côté, Paul McCartney n’a pas manqué, à plusieurs reprises ces derniers mois, de commenter les différences fondamentales qu’il perçoit entre sa propre approche artistique et celle des Rolling Stones — une manière, aussi, de expliquer pourquoi sa participation ponctuelle à leurs disques reste, à ses yeux, un plaisir circonscrit plutôt qu’une évolution durable de carrière.

“Si vous travaillez avec les Stones, ils ont leur son à eux. Avec moi, c’est plutôt l’inverse — on essaie justement de ne pas faire ça.”

— Paul McCartney, entretien avec le journaliste Grayson Haver Currin, 2026

Cette déclaration éclaire d’un jour particulier la dynamique de la collaboration : quand les Rolling Stones cultivent, album après album depuis plus de soixante ans, une identité sonore immédiatement reconnaissable — un « son des Stones » revendiqué comme une marque de fabrique — McCartney explique au contraire chercher systématiquement, à travers ses productions solo successives, à échapper à toute grammaire stylistique figée, quitte à changer radicalement d’approche d’un album à l’autre. Selon ses propres mots, entrer en studio avec les Stones revenait ainsi, pour lui, à endosser ponctuellement le costume d’un « musicien de session », épousant sans réserve une identité sonore qui n’est pas la sienne — une expérience qu’il décrit comme galvanisante précisément parce qu’elle sort des sentiers qu’il trace habituellement pour lui-même.

McCartney a également confié avoir ressenti, en dépit de son statut et de son âge, un moment d’excitation presque juvénile en pénétrant dans le studio pour retrouver Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood — reconnaissant volontiers avoir été impressionné, malgré des décennies d’amitié et de croisements professionnels, de se retrouver littéralement dans la même pièce que ces figures historiques du rock britannique.

The Boys of Dungeon Lane : l’album miroir de McCartney

Cette collaboration avec les Stones ne peut se comprendre sans la resituer dans le contexte de la propre actualité discographique de Paul McCartney. Sorti le 29 mai 2026, également sous la houlette d’Andrew Watt, The Boys of Dungeon Lane est un album largement tourné vers l’introspection et la mémoire : McCartney y explore ses huit décennies d’existence, revenant sur son enfance à Liverpool, ses premiers émois amoureux d’adolescent, ainsi que sur ses compagnons de la période beatlemaniaque — Ringo Starr, John Lennon et George Harrison y sont évoqués à plusieurs reprises.

Interrogé sur cette dimension rétrospective, McCartney a livré une réflexion assumée sur le rôle du passé dans son écriture actuelle : il reconnaît que la matière du souvenir, même circonscrite à un passé aussi proche que la veille, constitue selon lui un matériau infiniment plus riche à exploiter que les incertitudes de l’avenir, dont nul ne peut anticiper la teneur.

L’album a été salué par une critique quasiment unanime, obtenant un score agrégé de 8,9 sur Metacritic — un chiffre remarquable pour un artiste dont la carrière solo dépasse désormais un demi-siècle. The Independent a notamment insisté sur la capacité de McCartney à conjuguer charme et longévité artistique exceptionnelle, une performance également mise en avant après son passage remarqué au Late Show américain, où il a livré une prestation live jugée particulièrement joyeuse et énergique pour un artiste de son âge.

C’est dans le sillage direct de cette actualité solo que s’inscrit la présence de McCartney sur Foreign Tongues : les deux projets, menés en parallèle par le même producteur, se répondent presque en miroir — d’un côté, un Paul McCartney qui interroge sa propre histoire en son nom propre ; de l’autre, un « session man » heureux de remettre, le temps d’un morceau, sa basse au service d’un groupe qui n’est pas le sien.

« Ringing Hollow » : les Stones dévoilent un titre à Londres

L’actualité des Rolling Stones ne s’est pas arrêtée à la seule sortie de l’album. Dans la soirée du mercredi 8 juillet 2026, à la veille de la parution officielle de Foreign Tongues, Mick Jagger et Ronnie Wood ont créé la surprise lors d’un événement privé organisé au St Clement Hotel de Londres, établissement de luxe du quartier d’Aldwych dont l’ouverture officielle au public n’est prévue qu’en septembre. Accompagnés du claviériste Matt Clifford, collaborateur de longue date de la formation en tournée, les deux musiciens ont livré une prestation acoustique impromptue, sans Keith Richards, dont l’absence n’a fait l’objet d’aucune explication officielle.

Au programme de ce mini-set : deux classiques du répertoire, « Dead Flowers » et « You Can’t Always Get What You Want », entourant la toute première interprétation en public d’un titre inédit de Foreign Tongues, « Ringing Hollow ». La soirée s’est par ailleurs achevée sur un spectaculaire ballet de drones au-dessus du ciel londonien, reproduisant le logo emblématique des Stones, la célèbre bouche et la langue tirée.

Sur le fond, « Ringing Hollow » se distingue par une tonalité résolument critique à l’égard de l’état actuel des États-Unis, pays avec lequel les Stones entretiennent une relation fascinée depuis leur adolescence, nourrie de blues et de rock’n’roll américains. Interrogé sur le sens du morceau par le magazine Mojo, Mick Jagger a évoqué un texte portant sur l’idée même de l’Amérique, entre déclin perçu de l’influence impériale du pays et interrogations sur le poids démesuré de l’argent dans la vie politique contemporaine, sans toutefois vouloir réduire la chanson à un simple règlement de comptes avec l’actualité politique la plus récente. Keith Richards, de son côté, a précisé au Sunday Times que le morceau puisait aussi dans la nostalgie d’une Amérique fantasmée des années 1950, celle des juke-box et des cigarettes, contrastant avec le sentiment de déception qu’il dit ressentir aujourd’hui.

Ce que cette collaboration dit de l’âge d’or du rock

Au-delà de l’anecdote, la présence récurrente de Paul McCartney sur les deux derniers disques des Rolling Stones illustre un phénomène plus large : celui d’une génération de musiciens octogénaires qui, plutôt que de se contenter d’une gestion patrimoniale de leur héritage, continuent de produire une musique nouvelle, ambitieuse, et de se prêter mutuellement des services artistiques que leur rivalité savamment orchestrée par la presse des années 1960 aurait pu laisser croire impossibles.

La rivalité Beatles-Stones, si elle a bel et bien structuré une partie du discours médiatique et marketing des sixties — jusqu’à devenir l’un des grands mythes fondateurs de la pop culture britannique — n’a, dans les faits, jamais empêché une camaraderie professionnelle et personnelle continue entre les deux camps : entraide sur les dates de sortie de singles pour éviter de se marcher dessus commercialement, présence croisée en studio dès 1963 et 1967, jusqu’à ces retrouvailles de 2023 et 2026 qui referment, d’une certaine manière, une boucle ouverte depuis plus de soixante ans. Que Keith Richards choisisse aujourd’hui de parler, à propos de Paul McCartney, non pas de performance technique mais de « joie » et de manque, dit peut-être, mieux que n’importe quelle analyse musicologique, ce que ces deux monuments du rock britannique continuent de se devoir l’un à l’autre, six décennies après leurs débuts respectifs.

Foire aux questions

Quand sort l’album Foreign Tongues des Rolling Stones ?

Foreign Tongues, vingt-cinquième album studio du groupe, est sorti le vendredi 10 juillet 2026, produit par Andrew Watt.

Sur quel titre entend-on Paul McCartney jouer sur Foreign Tongues ?

Paul McCartney joue de la basse sur le morceau « Covered in You », un titre à l’esthétique punk et à la ligne de basse volontairement saturée.

Est-ce la première fois que McCartney joue un instrument sur un disque des Stones ?

Non. Sa première contribution instrumentale remonte à « Bite My Head Off », sur l’album Hackney Diamonds (2023). « Covered in You » constitue donc sa deuxième apparition en tant que musicien sur un enregistrement des Rolling Stones.

Qui produit à la fois Foreign Tongues et le dernier album de McCartney ?

Il s’agit du même producteur, Andrew Watt, qui a également réalisé The Boys of Dungeon Lane, l’album solo de Paul McCartney paru le 29 mai 2026.

Que veut dire Keith Richards en affirmant que McCartney « manque de son groupe » ?

Dans son entretien avec Zane Lowe, Richards suggère que McCartney tire un plaisir particulier du fait d’être, ponctuellement, un simple musicien de groupe plutôt que le seul décideur artistique de son propre projet, rôle qu’il occupe sans interruption depuis la séparation des Beatles en 1970.

Quels autres artistes apparaissent en invités sur Foreign Tongues ?

L’album accueille notamment Steve Winwood, Robert Smith (The Cure), Bruno Mars et le batteur Chad Smith (Red Hot Chili Peppers), ainsi qu’une reprise du « You Know I’m No Good » d’Amy Winehouse.

Les Beatles et les Rolling Stones ont-ils déjà collaboré avant les années 2020 ?

Oui, à deux reprises historiques au moins : en 1963, quand Lennon et McCartney ont offert aux Stones le titre « I Wanna Be Your Man » ; puis en 1967, quand les deux compositeurs sont venus chanter en soutien sur « We Love You » et « Dandelion », peu après l’arrestation de Jagger et Richards.

Glossaire des entités citées

Foreign Tongues — Vingt-cinquième album studio des Rolling Stones, sorti le 10 juillet 2026, produit par Andrew Watt.

Hackney Diamonds — Album studio des Rolling Stones sorti en 2023, premier disque de compositions originales du groupe en dix-huit ans, sur lequel McCartney a joué pour la première fois avec les Stones.

The Boys of Dungeon Lane — Album solo de Paul McCartney sorti le 29 mai 2026, produit par Andrew Watt, consacré à ses souvenirs d’enfance et à ses années Beatles.

Andrew Watt — Producteur américain multi-récompensé aux Grammy Awards, producteur commun de Foreign Tongues et de The Boys of Dungeon Lane.

Zane Lowe — Animateur radio néo-zélandais, figure d’Apple Music, qui a recueilli les confidences de Keith Richards sur Paul McCartney.

Andrew Loog Oldham — Premier manager et producteur des Rolling Stones dans les années 1960, à l’origine de la rencontre entre les Stones et Lennon/McCartney en 1963.

Olympic Studios — Studio d’enregistrement londonien où furent enregistrés « We Love You » et « Dandelion » en juillet 1967.

I Wanna Be Your Man — Chanson écrite par Lennon et McCartney, offerte aux Rolling Stones en 1963, devenue leur premier grand succès.

We Love You / Dandelion — Single des Rolling Stones sorti en août 1967, sur lequel Lennon et McCartney assurent chœurs et harmonies vocales.

Ringing Hollow — Titre de Foreign Tongues consacré au déclin perçu de l’influence américaine, dévoilé en configuration acoustique à Londres le 8 juillet 2026.

Höfner 1964 (fuzz) — Basse gauchère offerte par Andrew Watt à Paul McCartney, modifiée avec un circuit Univox Super Fuzz, utilisée sur « Bite My Head Off ».

Bibliographie

  • Far Out Magazine, « Keith Richards says Paul McCartney really misses being in a band », juillet 2026.
  • Rolling Stone, « Watch Mick Jagger and Ronnie Wood Perform ‘Ringing Hollow’ at London Event », juillet 2026.
  • Rolling Stone, « Rolling Stones Producer Andrew Watt on Making ‘Hackney Diamonds’ », octobre 2023.
  • Guitar World, « Andrew Watt gifted Paul McCartney a ’64 Höfner for the new Rolling Stones album », octobre 2023.
  • Guitar World, entretien Mick Jagger, « Is he gonna be into this? Because it’s a punk tune… », juillet 2026.
  • NME, entretien Mick Jagger sur « Covered in You », juillet 2026.
  • Mojo, entretien Paul McCartney, mai 2026, cité par The Paul McCartney Project.
  • The Paul McCartney Project, sessions « Recording Bite My Head Off, Covered In You » et « Recording We Love You and Dandelion ».
  • Guitarworld.com / AXS TV, « Mick Jagger Says Paul McCartney Nailed ‘Foreign Tongues’ Bass Part in 10 Minutes ».
  • Wikipédia (FR), articles « We Love You », « Hackney Diamonds », « I Wanna Be Your Man ».
  • Songfacts et American Songwriter, fiches consacrées à « I Wanna Be Your Man ».
  • Stereogum, Ultimate Classic Rock, SPIN, Loudersound, 13th Floor (NZ) — couverture de la sortie de Foreign Tongues et du concert privé du 8 juillet 2026 à Londres.
  • Parade / Yahoo / AOL, « Paul McCartney Plays Bass on New Rolling Stones Track ‘Covered In You’ », mai 2026.