L'une des figures les plus singulières, reconnaissables, surbversives, qui vous disait tout de suite, dans les années 80, dans les clubs vidéos que vous auriez à composer avec une comédie ou un film d'horreur si il était en couverture de copie VHS, était scénariste, acteur au magnétisme étrange. et réalisateur audacieux. Il a marqué la culture populaire par son physique atypique et son sens aigu de l'absurde. Derrière des yeux exorbités, qui sont devenus sa signature visuelle mondiale, se cachait un esprit brillant, profondément influencée par le surréalisme, la tradition du music-hall et un anti conformiste assez féroce.
Martin Albert Feldman est né en 1934, dans le East End de Londres, au sein d'une famille d'immigrants Juifs d'Europe de l'Est. Son enfance est marquée par la pauvreté, les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale et une scolarité forcément chaotique, car brisée entre ses 5 et 10 ans. renvoyé de plusieurs écoles, il quitte le milieu scolaire dès ses 15 ans. Avec une seule ambition: devenir trompettiste de jazz.
Il l'apprends et joue dans des clubs de seconde zone, réalisant rapidement que son véritable talent est qu'il réussit à beaucoup faire rire. Il se développe une envie d'écrire de la comédie. C'est à la suite d'une maladie de la thyroïde (
la maladie de Basedow), combinée à un grave accident de voiture et à une opération chirurgicale ratée au niveau des yeux, que son physique se transforme radicalement. Ses yeux deviennent exorbités et asymétriques. Loin de s'apitoyer sur son sort, Marty choisit de faire de cette anomalie, sa force et son plus grand atout comique.
Avant de crever l'écran, Feldman fait ses armes dans l'ombre comme scénariste pour la radio britannique et la télévision. Il fait équipe, dans les années 50 et 60 avec Barry Took. Ensemble, ils écrivent des sketches pour des émissions de la BBC qui deviendront cultes comme
The Army Game et surtout,
Round to Home, une émission de radio révolutionnaire qui repousse les limites de la censure conservatrice d'alors. On utilise entre autre le terme
polari, un mot londonien codé pour parler (et se moquer comme le voulait alors les moeurs) des homosexuels. Leur humour absurde sera quand même d'une grande modernité.
Le grand public lui découvre le visage en 1967, grâce à l'émission
At Last the 1948 Show, émission conçue par d'anciens étudiants de Cambridge et d'Oxford et qui réunit entre autres artistes les futurs Monty Python John Cleese et Graham Chapman. Marty y démontre une agilité physique d'un burlesque saisissant, rappelant les génies du cinéma muet comme Buster Keaton. C'est dans ce programme qu'est créé le sketch
Four Yorkshiremen, où 4 hommes rivalisent d'exagération sur la misère de leur enfance passée, une idée qui sera reprise chez les Monty Pythons, quelques années plus tard.
Le succès de sa présence est immédiat. La BBC offre à Feldman sa propre émission pour la saison 1968-1969. Ce show croise humour absurde, critique sociale et surréalisme. Elle lui vaudra 2 BAFTA. Sa notoriété est nettement installée, à 36 ans, au Royaume-Uni. Feldman y peaufine son personnage d'anarchiste poétique, capable de briser le 4e mur d'un simple regard oblique vers la caméra, créant une complicité unique avec les spectateur/téléspectateur.
Son talent traverse l'Atlantique et attire l'attention de Mel Brooks. Qui vient tout juste d'avoir un siècle. L'acteur, auteur, réalisateur le choisit pour le rôle du bossu Igor (
prononcé volontairement Eye-Gor avec ses yeux...) dans
Frankeinstein Junior, en 1974. Une parodie des films d'horreur des années 30. Ce rôle à lui seul le fait entrer dans la culture populaire. Aux côtés de Gene Wilder et Peter Boyle, Marty improvise une large partie de son rôle au plus grand plaisir de Mel Brooks, et du public, au final.
Quand le personnage de Gene Wilder lui parle de sa bosse, il improvise "quelle bosse?". Sa réplique "Walk this way" où Igor montre à marcher de manière boiteuse à Gene Wilder inspirera la formation Aerosmith a en adopter le titre. Le succès du film de Brooks est tel qu'il réinvite Feldman à jouer dans son film Silent Movie. Un vibrant hommage au cinéma muet. Ce format convient parfaitement à celui qui s'exprime d'abord pas son visage à l'expressivité exceptionnelle. Fort de sa célébrité. il n'a quand même pas envie de toujours jouer les faire valoir comique. Il souhaite passer derrière la caméra pour exprimer sa propre vision du monde. Profondément anti capitaliste, anti-institutionnelle et teintée d'humour noir. En 1977 il réalise et interprète le "beau" légionnaire dans The Last Remake of Beau Geste. Une parodie iconoclaste des films d'aventures coloniaux. Le film est un succès commercial modéré mais témoigne de son audace visuelle et de son mépris pour le militarisme.En 1980, il réalise In God We Tru$t, une satire féroce de la religion, ridiculisant la business des télé-évangélistes crasses, des États-Unis. Trop provocateur, cynique et pointant du doigt les É-U, le film ne marchera pas là-bas. Feldman y exprime ses convictions les plus profondes et personnelles. Un dégoût viscéral pour l'hypocrisie des puissants et une empathie totale pour les marginaux.
Il vie une vie effrénée et consomme jusqu'à 5 paquets de cigarettes par jour. Tout en buvant excessivement de café, ce qui fragilisé précocement sa santé. Le 2 décembre 1982, en tournage dans le film de son ami Graham Chapman, Yellowbeard, au Mexique, il est victime d'une crise cardiaque qui le fauche du monde des vivants à seulement 48 ans. Sa mort subite si vite choque le monde du spectacle. Mel Brooks le pleure publiquement et dit avoir perdu un grand génie comique irremplaçable. Feldman est enterré au cimetière de Forrest Lawn, tout juste à côté de la tombe de son idole absolue, Buster Keaton.
Marty Feldman n'était pas qu'un acteur comique au physique mémorable, il était architecte de rire moderne. Symbole d'adversité intelligemment renversée. Faisant le pont entre la tradition britannique du music-hall et l'humour absurde qui gagne aussi l'Amérique du Nord. Son trajet pave la voie à des générations de comédiens qui su transformer leurs singularités physiques ou leurs névroses en forces créatives.
Plus de 40 après sa disparition, son regard unique, je choisis mes mots, continue de hanter et de faire rire les cinéphiles du monde entier, rappelant que la normalité, n'est souvent que plate illusion.
Marty Feldman aurait eu 92 ans, mercredi dernier.
Contrairement à la croyance populaire, il avait tant de personnalité. de sens de la répartie, et était si agréable de compagnie qu'il avait beaucoup de succès auprès des femmes.
Comme quoi l'esprit charme parfois autant que "l'emballage".